mercredi 28 mars 2012

L'argile et le feu mélangés (banh meatloaf)

Comme je veux ne jamais oublier mes dix-sept ans et le long des longs cheveux que je nouais parfois, je fréquente tous les jours la faune hétéroclite et mystérieuse des adolescents. Il y a ceux du cinéma, Elias, Lux, Christine, Camille ou Anne (à cause de cette reprise, j'ai eu envie de revoir Diabolo Menthe), mais il y a aussi ceux de la vraie vie, et j'ai choisi, sans doute pour quelques motifs inconscients, de les rencontrer tous les jours au travail. Ils seraient surpris d'apprendre que lorsque j'avais quinze ans, internet était vraiment à ses balbutiements et que pour faire un exposé même sur un sujet stupide et imposé (je n'ai jamais vraiment développé d'affinité pour la faune sous-marine ou la politique économique de la Norvège), il fallait aller à la bibliothèque, l'occasion aussi d'essayer d'en savoir plus sur ce garçon pas super beau mais qui lit des gros romans tout seul dans la salle du fond, et portait une écharpe bleue en toute saison. Je ne sais pas non plus s'ils me croiraient si je leur expliquais qu'entendre au téléphone la voix d'un garçon qu'on aimait relevait de subtils subterfuges impliquant parfois une lointaine cabine téléphonique crasseuse à carte.
Je suppose que l'expérience de mon ennui infini de l'époque, ma rage silencieuse, mon impatience mollassonne et ardente à la fois, les milliards de lettres et de lignes dans les journaux intimes piteux, les vains mensonges et les trahisons affectives, contribuent à alimenter l'émotion qui me surprend encore quand je les entends raconter une fois de plus l'histoire brûlante de leurs amours déçues. En réalité, elles sont toutes absolument singulières et je n'aime rien tant que de découvrir peu à peu, à l'exacte image de l'écoulement poisseux du temps lors des longs étés inertes passés derrière la fenêtre de ma chambre à observer les rues sans voitures ni passants, la vie fébrile de ces adolescents qui ne sont là ni par hasard, ni pour plaisanter. Il y aurait de quoi écrire vingt-cinq romans de deux milliards de pages.
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Samedi après-midi, dans l'une de mes sempiternelles robes à fleurs, chaussée de mes ballerines répétitives, je traverse à grands pas la ville inondée de soleil pour m'enfermer dans un amphithéâtre borgne; il y a une conférence sur la Nouvelle Vague, en présence de Melvil Poupaud. Dans les rangs clairsemés, entre deux hipsters mal réveillés, un jeune homme seul qui lisait Le phare, plein de filles en marinières et jeans verts, un de mes professeurs de médecine et des étudiants qui avaient eu une mauvaise note à une dissertation sur une citation de Jacques Aumont, la conversation entre les nombreuses mamies porte régulièrement sur cette météo qui franchement, rend depuis quelques jours très compliqué le simple fait de s'habiller puisqu'il fait encore frais le matin et si chaud ensuite dans la journée. Je me concentre sur mon appareil photo, la tête baissée.
Melvil, lui, essuie ses grandes lunettes sur le bord de sa veste et ne regarde pas le public dans les yeux, mais je le comprends, je crois. Il dit Raul, Marguerite et Arielle pour parler d'eux mais j'aime surtout quand il raconte sa rencontre avec Rohmer, autour d'un thé et de petits biscuits (mais quel genre de biscuits pouvait aimer Eric Rohmer?), dans l'immeuble imposant de l'avenue Pierre Ier de Serbie.
J'ai trouvé courageux d'avouer qu'il craignait un peu de jouer un jeune homme rohmérien en pantalon blanc sur la plage, pas très sûr après ça de séduire les filles avec beaucoup de facilité (perplexité de ma part, évidemment!).
Même si je la connaissais déjà, j'ai beaucoup souri lors de l'anecdote sur le jour où son petit enregistreur tombe en panne alors que Rohmer a déboulé la veille dans sa chambre, lors du tournage de Conte d'été, avec en tête une mélodie qu'il ne voulait surtout pas oublier.
Après la conférence, il y avait une séance de dédicaces. Je n'avais rien emporté à dédicacer (en fait, je déteste le principe) mais je pensais lui dire comme ma vie avait changé cet après-midi de juin, après la projection de Conte d'été, que j'avais vu avec A. et C. J'avais quinze ans, il faisait terriblement chaud, je voulais aller au cinéma toute seule, mais pour des raisons mystérieuses, elles m'avaient accompagnée.
A. m'exaspérait parce qu'elle avait de longs cheveux blonds, une certaine collection de robes en vichy et le geste entraîné quant aux histoires de maquillage qui continuent encore à m'échapper. C. m'énervait un peu aussi parce qu'elle incarnait dans sa gaucherie ce que je voulais absolument éviter d'être tout en constatant que je m'en rapprochais pourtant quotidiennement.
Quelques années plus tard, A. couperait ses cheveux blonds et avalerait par dépit amoureux toute la boîte d'aspirine, ça n'allait pas si bien. Quelques années plus tard, C. m'annoncerait la naissance de son deuxième enfant, non vraiment, je ne lui ressemblais définitivement pas.
En attendant, à quinze ans, dans la salle de cinéma de province aux effluves douteux, elles n'arrêtaient pas de ricaner et de se moquer bruyamment du film parce qu'il ne s'y passait pas assez de choses (A. était très fan de Tom Cruise -je n'ai pas vu de films avec TC, je ne peux pas juger. C. aimait Le Grand Bleu -je ne l'ai pas vu non plus), moi j'avais le coeur qui battait la chamade, littéralement terrassée par le plan où l'on suit Melvil Poupaud le long de la promenade avec un cornet de sorbet cassis.
J'étais fascinée par la grâce des conversations et les silences solitaires du héros, la gravité légère des hésitations amoureuses, la sensualité rigoureuse des raisonnements des personnages dont j'enviais l'élégance du verbe. A l'époque, je me sentais très empêtrée dans mon existence sans reliefs (j'aurais donné pour être ailleurs un morceau de mon coeur) mais ce Conte d'été, solaire, gracieux et malicieux, me laissait espérer des jours meilleurs puisqu'un réalisateur semblait m'avoir parfaitement comprise.
Je n'ai pas du tout dit tout cela à Melvil Poupaud, je me suis enfuie sous un soleil étourdissant, je me suis réfugiée dans le métro, bouleversée par des motifs que je ne saisissais pas bien.
Deux heures, l'essayage d'une robe à fleurs et une paire de tennis plus tard, je m'installais avec G. pas trop loin de l'écran pour une nouvelle projection de Conte d'été, quinze ans après ce jour de juin où j'étais rentrée chez moi à bout de souffle avec la nécessité urgente de raconter le film dans mon journal pour tenter d'en oublier aucun plan. Quinze ans après ce jour de juin où j'ai compris que je n'étais pas obligée de revoir A. et C. et que j'aimerais sans doute encore souvent des films qui feraient rire les gens parce qu'il ne s'y passait pas assez de choses. Quinze ans après ce jour de juin qui me laissait deviner que le cinéma ne sauvait de rien mais restait une garantie de survie.
Ce soir-là, avec G., je voyais pour la dixième fois au moins Conte d'été et j'avais encore des frissons à la fin, quand le bateau quitte Dinard, avec Gaspard à son bord, laissant Margot sur la rive.
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Oui, je sens bien que vous trouvez ce billet au mieux bizarre, au pire très mauvais. Je suis dans un drôle d'état. J'ai repris une psychanalyse. Et des billets d'avion. Pour Copenhague fin mai. Impatience.
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A l'aéroport de Bahrein, en rentrant du
voyage en Inde au milieu de la nuit, il n'y avait pas grand chose d'autre à faire que de feuilleter des magazines face aux avions immobiles, surtout si l'on est un peu malade à cause de tous ces changements de climats et d'heure. Dans le numéro de mars de Bon Appétit (une torture à feuilleter quand vous avez récemment fréquenté les plateaux repas aériens), entre les secrets d'une légende de la pizza, le récit d'un déjeuner entre René Redzepi et David Chang (apparemment, la femme de RR, Nadine, fait un cake aux noisettes avec de la crème, du yaourt, de la farine d'amandes et beaucoup de noisettes fraîchement mixées absolument divin) et une recette de scones aux cerises et au gingembre, je suis restée en arrêt devant la terrine laquée à la sauce hoisin servie en sandwich façon banh mi (ils l'avaient intitulée hoisin-glazed meatloaf sandwich). J'étais déterminée à la mettre en pratique très vite au retour, ce qui fut fait. Je n'avais juste pas prévu que cette fin d'hiver serait aussi tumultueuse et que je ne vous en parlerais que maintenant.
C'est une recette amusante et parfumée, on obtient une terrine très moelleuse qui se bonifie avec le temps, c'est assez addictif même juste comme ça, avec de la salade. Chaque bouchée me rappelait un peu la consolation des sandwiches que me préparait ma mère pour les sorties scolaires qui m'angoissaient toujours beaucoup.



Banh meatloaf

Pour une terrine de la taille d'un moule à cake moyen
Glaçage à la sauce hoisin
-3/4 cup de sauce hoisin
-1/2 cup de vinaigre de riz
-1 gros pouce de gingembre
-1 gousse d'ail émincée

Porter tous les ingrédients à ébullition puis laisser épaissir pendant 8 à 10 minutes

Terrine
-450g de poitrine de porc hachée finement
-450g de boeuf haché
-2 tranches de pain rassis
-1/2 cup de bouillon de volaille
-4 tranches de poitrine fumée émincée très finement
-une petite botte d'oignons nouveaux
-un très gros pouce de gingembre râpé
-7 gousses d'ail écrasées
-2 oeufs battus
-1 cc de cinq épices
-2 cc de sel
-1 cc de poivre fraîchement moulu

Faire ramollir le pain grossièrement réduits en cubes dans le bouillon.
Faire revenir la poitrine fumée jusqu'à ce qu'elle croustille un peu puis ajouter la partie blanche et vert pâle des oignons nouveaux, le gingembre et l'ail et faire cuire jusqu'à ce que ce mélange soit bien fondu. Laisser tiédir.
Préchauffer le four à 190°.
Réunir dans un saladier le pain imbibé de bouillon, la mixture précédente, tous les autres ingrédients et deux généreuses cuillères à soupe de glaçage à la sauce hoisin.
Bien amalgamer ce mélange avec les mains.
Chemiser le moule à cake de papier sulfurisé en le laissant déborder de chaque côté et verser le mélange. Bien tasser et lisser la surface. Recouvrir du papier sulfurisé qui débordait.
Enfourner pour une demi-heure.
Au bout de ce temps, découvrir la terrine et recouvrir la surface de glaçage à la sauce hoisin, cuire à découvert environ une heure.
Laisser refroidir avant de réfrigérer au moins une nuit avant de déguster (ici avec du pain de mie Cozic, à la mie resserrée et avec une très fine croûte, un peu de piment et une salade de carottes râpées réalisée en faisant chauffer 10cL de vinaigre de riz avec 1CS de sel et 6CS de sucre jusqu'à complète dissolution, puis une fois ce mélange refroidi, y faire mariner les carottes. Fonctionne très bien aussi avec du concombre).

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lundi 5 mars 2012

Rêveuse de choses qui sont loin (de Bombay à Goa avec toi)

Comme je n'aurai jamais le temps d'évoquer toutes les nourritures colorées et odorantes croisées sur les bords de route (les croque-monsieur chutney et fromage cuits à la demande dans des appareils très anciens, les beignets de sandwiches, le jus de canne à sucre fraîchement extrait, les boulettes de pois chiches...), ni l'expérience de vie que constitue en soi le fait d'acheter un billet de train à la gare de Bombay puis de faire un voyage de deux heures en deuxième classe dans un wagon bondé, comme il serait trop long d'expliquer comment nous nous sommes retrouvés à faire du cheval au milieu de la nuit sur une route de montagne pendant que des porteurs avançaient avec nos valises sur la tête, voici à suivre quelques moments choisis non sans difficultés parce que j'ai encore mille autres souvenirs (les piles de pastèques, de bananes, de petits citrons, de papayes et de mangues sous les stands colorés, l'escalier super raide et sombre du petit tailleur de Goa qui a fait pour G. deux chemises sur mesure, le cake au chocolat du Cafe Central, les filles qui venaient d'ouvrir une librairie à côté d'une école et d'un restaurant chinois, les églises la nuit, la balade en bateau jusqu'aux grottes de l'Ile Elephanta, le vendeur de burgur local, les parties de cricket au crépuscule dans le quartier de l'université à Bombay, les librairies bien fournies en livres de cuisine et classiques Penguin, le déjeuner de trois heures et demi au Indigo Deli et le club-sandwich du Taj Mahal Palace, la luxuriance des marchés, le tournage d'un film de Bollywood au milieu de ruines presque romaines, le mojito au fruit de la passion dans le jardin d'un endroit qui s'appelait Rêverie...).
J'ai fini l'un des romans emportés, Dire son nom, dans notre jolie chambre du Mayfair Hotel à Panjim, un hôtel-restaurant où V.S Naipaul était venu dîner il y a plusieurs années. Dire son nom raconte la perte pour l'auteur de sa jeune épouse, Aura Estreda, dans un contexte absolument tragique et absurde à la fois. Aura n'avait pas trente ans et n'avait pas eu le temps de publier son premier roman, sur lequel elle travaillait sans relâche, à la recherche de la résolution des mystères de sa propre enfance. Cette histoire donne furieusement envie de deux choses (enfin trois si l'on inclut reprendre une psychanalyse): serrer très fort celui qu'on aime et écrire très vite...


Nawab

Il est venu nous chercher un matin au milieu des petits bungalows d'une station balnéaire beckettienne, le soleil en plus. Il avait un sourire malicieux. Il parlait un anglais presque parfait qu'il avait appris jour après jour auprès des touristes qu'il emmenait sur de longues distances dans sa grande voiture blanche. Il voulait savoir si nous avions des fraises en Bretagne. Il a eu l'élégance de ne pas demander ce que nous faisions dans la vie. Il a parlé des forêts de teck, des palais royaux en majestueuse décrépitude, des élevages de crevettes douteux, de la pollution sur la plage autrefois si blanche de son village et du biryani à l'agneau de sa femme, l'un de ses plats préférés. Pour le déjeuner, il connaissait une adresse de bord de route, un family restaurant très clean avec des serviettes en papier rose assorties aux pailles des grands verres mousseux de lassi. Nous n'avions pas très faim mais le biryani était délicieux, c'est vrai, à condition de le demander mild spicy sinon il arrache vraiment trop. Nawab en avait pris un au poulet et aux oeufs durs, il le dégustait avec les doigts et une fascinante dextérité. De temps en temps, il croquait dans une lamelle d'oignon violet cru qu'il avait pris soin de saler, de poivrer et de citronner au préalable. Nous avons repris la route ravis.
Plus tard dans l'après-midi, il arrêtera brusquement la voiture sur le bas-côté et se précipitera vers un arbre à noix de cajou: il venait enfin d'apercevoir dans l'entrelac des branches des fruits prsque à maturité. Il les a cueillis avec l'excitation d'un enfant et a avalé avec gourmandise la chair jaune vif et rafraîchissante, douceâtre et acidulée à la fois. Il m'en a tendu un "As-tu souvent l'occasion de goûter un fruit qui vient d'être cueilli?"


L'égouttoir à vaisselle (ou l'odyssée)

C'était une obsession ancienne, alimentée par la répétition d'images de cuisine désirables. En attendant d'avoir un frigo vert d'eau (ou rose, cela dépendra du reste), de la faïence géométrique entre la fenêtre et l'évier qui serait carré et tout blanc, en attendant le carrelage graphique au sol, j'avais très envie d'avoir un égouttoir à vaisselle indien. Il ne servirait pas à égoutter la vaisselle (pour cela, j'en ai un blanc et bleu pensé par Marc Newson, étrangement l'un des premiers objets que j'avais acheté en aménageant dans cet appartement) mais plutôt à ranger les assiettes, les boîtes à thé, les jolis plateaux et les petits objets. Invoquant l'esprit de Radoumi, j'étais fermement résolue à ne jamais, au grand jamais, céder à la facilité très monnayée des modèles que l'on peut trouver dans diverses boutiques parisiennes.
Un jour, alors que nous avions un long chemin à faire pour rejoindre une petite ville côtière, j'aperçois depuis la voiture qui roule à fond sur les routes indiennes toujours tourmentées, un empilement conséquent de ces égouttoirs en fer blanc. Nous avons poussé un petit cri mais évidemment, nous n'avons pas du tout osé dire au chauffeur de s'arrêter... Ce soir-là, au-dessus de l'assiette de poulet grillé près de la plage, puis en achetant quelques biscuits au chocolat dans une échoppe de nuit, nous ruminerons notre timidité. Mais G. était très optimiste et restait persuadé que nous reverrions l'égouttoir à vaisselle de mes rêves (voyez comme je peux être futilement matérialiste...)
Nous en croiserons plusieurs lors de notre journée avec Nawab. S'il n'a pas eu l'air surpris par cette lubie, il a tout de même exprimé quelques réserves quant au transport d'un tel objet jusqu'à Goa surtout si nous devions passer quelques jours à Bombay au retour car selon lui, il serait alors très facile d'en trouver à ce moment-là, notamment près du Crawford Market, dans un endroit qu'il appelait Lohar Chawl.
Une semaine plus tard, nous avions retrouvé notre hôtel années 70 à Bombay, son tapis épais à motifs hexagonaux, son canapé en skaï capitonné, son ascenseur désuet et le gentil groom. Il se trouve que le conseil de Nawab n'a pas vraiment porté ses fruits parce que dans le dédale de rues recommandées et collantes de soleil, il y avait bien des dizaines de milliards de modèles de cadenas, de robinets, de fils électriques et de tuyaux en aluminium mais des égouttoirs à vaisselle, point du tout.
Epuisée par cette quête vaine et culpabilisante, je renonçais vaguement à ce qui ressemblait quand même à un caprice. Mais comme la séance anglophone au planétarium était déjà passée, comme nous n'avons pas trop traîné au Kala Goda Café bondé (le carrot cake y est assez décevant, je conseille plutôt de se concentrer sur les sandwiches au pain maison et sur les gaufres au miel de forêt), comme les expositions du centre d'art contemporain étaient assez sommaires et qu'il y avait des travaux à l'entrée du joli Samovar Café, nous avons décidé d'aller au Chor Bazaar, un immense marché d'antiquités (pas très antiques, mais nous ne le savions pas encore). Nous avons alors été propulsés dans une sorte de tourbillon où l'on ne pouvait faire un pas sans croiser une vache, une chèvre, un pousseur de charrette, un porteur de paquets, des taxis vrombissants klaxonnant à tout rompre en réponse aux klaxons permanents des motocyclistes, il y avait de la poussière partout, des coulures de liquides indéterminés, des odeurs d'épices très fortes... Je rêvais d'une salle de cinéma silencieuse et fraîche ou d'un simple grand lit dans un monastère. J'étais prête à abandonner et j'allais suggérer à G. que nous pourrions aller nous chercher une part de brownie oreo chez Theobroma mais il était extrêmement déterminé à ne pas renoncer. Ainsi avons nous encore écumé plusieurs rues et interrogé plusieurs commerçants mais nul ne donnait le bon conseil et ils nous renvoyaient indéfiniment à un lieu qui obligeait à s'enfoncer encore davantage dans le marasme humain du quartier. Cela n'a pas du tout suffit à dissuader G. qui s'est mit à dessiner un égouttoir à vaisselle sur son carnet de voyage rouge et l'a montré à des vendeur de boîte à pique-nique qui ont indiqué un marchand à quelques rues et là, bim, suspendu à côté de l'enseigne du magasin, enfin nous l'avions trouvé! Pour quelques roupies (encore moins cher que les simples frais d'expédition de l'objet en France), G. est reparti ravi de son obstination avec un paquet plat emballé dans du papier journal sous les bras. J'étais impressionnée et admirative de l'énergie qu'il avait déployée et absolument ravie par l'aboutissement inattendue de la quête.
Evidemment, il restait à prévoir le mode de transport retour... Heureusement, à la librairie sous les arcades, ils étaient vraiment gentils et on nous a donné deux cartons (ayant servi à l'envoi de livres Penguin!) que G. redimensionnera savamment pour en faire une boîte au format parfait pour accueillir l'égouttoir en kit, emballé dans du papier bulle acheté chez des pachas papetiers de bord de route. Maintenant, il faut le monter...



Le Om Made Cafe

Soleil étourdissant, moiteur climatisée du taxi, les tissus colorés étendus le long de la plage ne bougent plus et dessinent des tâches aveuglantes dans l'après-midi sans ombre. L'oasis initialement prévue, le jardin d'une Anglaise férue de petits-déjeuners, reste introuvable malgré les indications autochtones livrées au bord d'un cours d'eau desséché. Nous échouons d'abord dans un lieu improbable où l'horreur de corps prélassés le regard vide m'horrifie, les mouches vrombissent au-dessus des assiettes vides et du sucre poisseux sur le bord des verres délaissés. Nous fuyons, et une très longue marche commence, je n'ai absolument pas le courage de photographier quoi que ce soit, même la petite maison verte avec sa jolie lanterne orange au-dessus de la porte d'entrée. Trois panneaux plus tard et les indications d'un laveur de voiture dans l'oreille, nous nous affalons dans les transats du Om Made Cafe, une microscopique terrasse qui domine les flots (comme à Biarritz, dans le roc, pour siroter un mojito avec vue sur le rocher de la Vierge).
Le terme annoncé d'une faim coassante et d'une soif qu'on pensait inextinguible nous fit retrouver le sourire. Bientôt, le serveur attentionné posera sur la table en bois un chocoba (un smoothie chocolat-coco-banane assez renversant), un jus orange-ananas irradiant de fraîcheur, de l'eau de l'Himalaya dans une jolie bouteille fleurie, un vrai café, une crêpe à la banane, un yaourt au miel sauvage, et deux boules de glaces maison, mangue et ananas, au goût intense et vertigineux. Je revis. Il sourit. Et à la radio, la surprise ultime, une chanson de Souchon. J'aime tellement quand il dit La Belgique locale, envoyait son ambiance musicale, des flonflons à la française, des fancy-fairs à la fraise. G. filme l'instant, mon bonheur décalé.
Nous sommes restés jusqu'au crépuscule avancé, je ne me lassais pas du spectacle du ciel et de la mer, confondus dans la fonte du soleil, sorbet cassis et framboise.




Le Café Chocolatti

C'est sur la plage de Calengute, dans un jardin discret depuis la route principale que se dissimule mon QG préféré parmi tous, un endroit qui égale dans mon affection gourmande La Régalade, L'ami Jean, le Coquillage, les Quatre Chats, Tanpopo, Rose Bakery, Miremont, Bakeri, Most!, Motchiya, le Kleines Cafe et Momofuku, à savoir le Café Chocolatti.
Son charme tient à quelques détails ravissants: le silence inhabituel et précieux, les tables blanches sous les cocotiers, les gros ventilateurs en acier vert et les cloches à gâteaux sous lesquelles se prélassent au frais la tarte chocolat-caramel, le carrot cake sombre et épais, le victoria sponge cake à la confiture de fraises maison, le banana et le lemon cake humides et parfumés et le ginger cake avec un glaçage au citron que nous n'aurons pas le temps de goûter parce que je ne voulais pas partir sans le goût du brownie à la marmelade d'orange, des gaufres au miel et du pain perdu local. Ce dernier, dégusté avec joie et cérémonie l'après-midi où j'ai écrit des cartes postales, avait provoqué un sentiment unanime d'extase parce que les tranches brûlantes, très épaisses, très moelleuses sous la fine croûte caramélisée, développaient en bouche des parfums de vanille un peu boisés.
Nous étions tellement bien dans ce jardin complètement indécent de décadence sucrée que nous y avons passé quatre après-midis, savourant sa quiétude et sa fraîcheur, idéales pour la lecture les jambes allongées, l'écriture du journal de voyage et les conversations à bâtons rompus alimentées de temps en temps par la venue de touristes pour le moins touristiques. Parfois, on voyait passer un éléphant à travers les feuilles, de l'autre côté de la route.
G. aimait bien leur BLT juteux aussi, et j'ai adoré la salade de carottes râpées à la noix de coco fraîche. Mon bonheur fut immense au moment d'y entendre la voix de Jeanne Moreau chanter sans prévenir Le tourbillon de la vie...


Dernière soirée à Goa

Une dernière fois, savourer la tranquillité du jardin du Café Chocolatti. Une dernière fois, siroter un grand verre de leur incroyable lassi à la banane, doux et acidulé, tout moelleux et frais dans la gorge. Une dernière fois, le sourire du serveur japonais. Une dernière fois, le beurre fondu et le miel parfumé sur les gaufres épaisses. Une dernière fois, lire sans se soucier de rien, écrire et dessiner, discuter du prochain gâteau à goûter.
Francis, le chauffeur de taxi, était là pile à l'heure pour le retour à Panjim. Son auto-radio un peu kitsch diffusait de la pop locale tandis que la voiture filait au milieu des festivités qui se préparaient sous les gargotes de bord de route. Leurs néons bigarrés commençaient à clignoter un peu partout, à l'unisson d'une même gourmandise débraillée. On huilait les poêles pour satisfaire bientôt les amateurs de petits sandwiches à l'omelette, ça sentait la saucisse piquante et l'épi de maïs grillé, on patientait en aspirant à la paille l'eau de coco des noix empilées partout.
Serrée contre G., alors que la nuit était tombée, je savais que je ne reverrai jamais cette confusion désemparante qui pourtant ce soir-là m'émut aux larmes, sans doute aussi parce que je repensais à l'histoire de Dire son nom, la menace insoupçonnée de la perte définitive de l'être aimé, comme ça. J'étais troublée par la proximité de G., car au moment où je me représentais que je ne reverrai jamais les plages de Goa, il était l'unique témoin vivant et précieux de mon agitation intérieure.
Je savais que je ne reverrai pas les ruelles portugaises de Panjim, leurs maisons colorées et mystérieuses, les carreaux de faïence bleue. Je savais que nous ne reverrons jamais la grande église posée en haut des escaliers tout blancs, comme un gros gâteau meringué. Je savais que nous ne reverrons pas le marchand de tampons encreurs portugais, qui nous avait montré les photos de son vingt-cinquième anniversaire de mariage et qui nous avait demandé conseil pour son insomnie et ses problèmes de mémoire. Nous ne goûterons jamais la feijoada de Horse Shoe, ni les gâteaux de Mr Bakker, ni le cake aux carottes et aux dattes du Café Central.
Bientôt apparut au-delà des champs le toit ondulé de la maison de Francis, il y avait toujours du linge à sécher dans son jardin et dans l'air moite de Goa. Ce soir-là, il avait un détour à faire et nous l'avons observé depuis le taxi acheter quelques mystérieuses denrées sur un petit marché improvisé au bord de l'eau. Il est revenu ravi, avec un sac blanc au bout du bras. Il a dit que c'était des grosses crevettes et que sa femme allait les faire frire à son retour pendant qu'il se servira un petit verre après sa longue journée de travail. J'aime savoir qu'où qu'ils soient, où qu'ils vivent, les amoureux ne cesseront jamais de réinventer leurs soirées.


En rentrant, j'avais des envies très précises: cuisiner en écoutant la radio (ah, y'a eu Marie Darrieussecq chez Laure Adler! Oh, Vincent Delerm a repris Somerset Maugham! etc), un morceau de baguette fraîche avec un bout de fromage (chèvre frais, saint-nectaire...) et la confiture de pêches de vignes de Raphaël, le nouveau livre de Valérie Mréjen (déjà fini entre deux éclats de rire angoissés), revoir Jules et Jim, piano-piano, traîner dans mes boutiques préférées (oh, les ballerines pastèque!)... Je ne savais pas encore que j'allais déprimer un peu en lisant Les Cahiers du Cinéma mais le meilleur remède reste dans ces cas-là de se replonger illico dans les 208 films sélectionnés par A. Bergala pour les élèves de la Femis.
A très vite pour une recette de banh mi un peu spéciale!

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