vendredi 22 juin 2012

Le désir en désordre

En bordure de la forêt d'Odrupgaard, dans le jardin qui entoure le musée, nous avons fuit la terrasse parce qu'il a commencé doucement à pleuvoir. Heureusement, je portais des bottines insubmersibles, en cuir italien vieilli. Les quelques personnes déjà attablées s'empressaient de répartir sur des plateaux leurs assiettes et les grandes bouteilles de bière danoise pour se réfugier à l'intérieur du café. Là, il a feuilleté un livre de design pendant que j'allais passer la commande auprès de la serveuse en petit tablier blanc. Après deux journées à Copenhague, je commençais à décrypter sans trop de peine les menus des restaurants. Il n'y avait plus de harengs marinés mais de toute façon, il avait choisi les petits sandwiches grillés au jambon et au fromage fondu. J'avais envie de poisson fumé. J'ai pris la photographie en silence en revenant vers lui. La pluie avait cessé et le pain aux céréales sera délicieux.
Quinze jours plus tard, alors qu'il était sur scène pour un concert, je rentre à l'appartement silencieux et je contemple l'intérieur hiératique du réfrigérateur baigné de sa lumière blafarde. Vaguement perplexe et un peu triste devant quelques feuilles de salade fatiguées et avec pour unique perspective de dîner une petite pile de tartines beurre-confiture, je me dis qu'il sera bien temps de se préparer une assiette fumante de spaghetti à la tomate et aux sardines si vraiment les quelques cerises que j'avale au passage ne suffiraient pas à me nourrir.
Alors je vais lire, parce que cet hiver, après l'exposition Diane Arbus au Musée du Jeu de Paume, pendant que je m'étais endormie sur les canapés du grand hall faisant complète abstraction du va-et-vient des visiteurs endimanchés, pendant ce sommeil sans rêves, il faisait emballer en secret par la libraire du musée un livre d'Olivier Assayas qui s'appelle Présences, écrits sur le cinéma, livre que j'ai retrouvé, plus tard, sur mon oreiller.
Et ces temps derniers, pour des raisons mystérieuses, j'éprouve une sorte de frénésie insatiable à lire des trucs théoriques sur le cinéma. J'ai réalisé que j'avais passé plus de dix ans de ma vie à étudier la médecine, dix années rythmées, presque à mon insu car je ne voyais pas d'alternative, par les examens, les concours, les stages, une sorte de peur liée à la contrainte permanente et l'ennui souvent. 
Or Olivier Assayas raconte entre autres, dans un chapitre qui m'a émue presque aux larmes, comment il devient rédacteur aux Cahiers du cinéma alors qu'il a juste un peu plus de vingt ans. Il raconte comment il s'est effondré en pleurs dans une chambre d'hôtel new-yorkais pendant le tournage de son premier film, Désordre, se comparant alors à l'adolescent d'Andreï Roublev, celui qui pour sauver sa vie fait croire qu'il détient le secret des fondeurs de cloches et se trouve ainsi contraint par son imposture à fondre une cloche qui se révèle finalement réussie, sonne miraculeusement, provoquant la fuite de l'adolescent qui s'écroule et pleure, terrorisé par son propre mensonge. Tout se mélange dans mon esprit. Le soir où W. m'a montré Andreï Roublev, sur le très vieux canapé noir de son appartement de l'époque, où je n'habitais pas encore et où nous dînions parfois de biscuits secs et de thé fumé. Tout se mélange. Le jour où j'ai écrit le chapitre de ma thèse sur L'eau froide, le film où Assayas déplie avec une grâce et une fureur que j'envie l'obstination folle de Virginie Ledoyen dont le désir adolescent est sans issue. Le fait que je ne pouvais pas m'empêcher d'écrire la moitié de ma thèse sur le cinéma comme un essai désespéré de rattraper et d'affirmer quelque chose que je ne pourrai jamais atteindre désormais. Tout se mélange. La voix de Ju. qui avait décidé de regarder toutes les films à Palme d'Or et qui s'était heurté à l'hermétisme de L'arbre aux sabots. Le rire de W. quand il m'a dit que lui aussi avait entrepris la même chose mais que vraiment L'arbre aux sabots...! Le souvenir de Vincent Delerm qui raconte que tous ses copains de lycée avait écrit une lettre à Virginie Ledoyen après L'eau froide. Olivier Assayas qui dit que le cinéma permet de mettre en scène ce qu'on a vécu en lui donnant une autre vie, une autre issue, en évoquant cette fille dont il était amoureux à dix-sept ans et qui est partie pour un homme qui en avait quarante. J'ai le vertige. Je ne cesse d'être préoccupée par le temps qui a passé. Je regarde des films, beaucoup, et je lis, je lis pour apprendre le cinéma, avec joie et angoisse parce que si je lis de la psychanalyse en espérant la pratiquer, jamais, jamais je ne filmerai. 
En attendant, je fais des photos. Mon désir est infini.


Alors ce soir-là, je n'ai pas du tout préparé de spaghetti à la sauce tomate et aux sardines, j'ai remis des vêtements décents, j'ai enfilé des jolies chaussures, noué un foulard, et j'ai descendu la rue toute bleue de la nuit désormais tombée, vers le Tire-Bouchon. C'était plein à craquer mais le patron a dit à un couple en bout de comptoir Ça vous embête de faire une place pour une petite copine à nous qui vient dîner?
C'était très chouette d'être accueillie avec toute cette charmante attention, c'était très rassurant de discuter avec Marianne qui a veillé à ce que je ne manque de rien. Elle a dressé pour moi une belle assiette de pintade élevée par Paul Renault et savamment rôtie, servie avec plein de jus, des échalotes confites, des pommes de terre sautées et les sot-l'y-laisse secrètement dissimulés par Marianne. J'ai savouré la tarte à la rhubarbe du dessert en parlant de Francis Scott Fitzgerald avec mes voisins. C'était bien.
Quand j'ai retrouvé W., quelques heures et quelques épisodes de Fourchette et sac à dos plus tard (ahem), il était assez mort de jalousie mais hier soir, il était cette fois à côté de moi au comptoir du Tire-Bouchon. Marianne lui achetait un disque et elle a souri quand il a demandé avec les yeux brillants s'il pouvait avoir quelques pommes de terre sautées, juste comme ça, après s'être pourtant régalé de filets de rouget et de légumes tendres et multicolores. Au dessert, le serveur voulait absolument nous faire goûter leur nouvelle glace à la pistache. La vie avait le goût délicieux du revenez-y.

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mercredi 6 juin 2012

Vers ton ombre légère (à Copenhague)

Le jour du départ, il a subitement fait très chaud et nous n'avons pas mis les manteaux dans la valise. J'avais préparé des petits sandwiches pour le voyage. Il y en avait au fromage frais, au concombre et au saumon fumé et d'autres au jambon, à la salade et à la sauce hoisin. Ils côtoyaient une banane, une briquette de jus d'orange à boire à la paille, et des biscuits au chocolat. Il avait emporté les premiers récits de Philippe K.Dick, j'avais prévu de lire Bon appétit, auquel il m'a abonnée en secret, et les entretiens de Marguerite Duras et François Mitterrand.
Nous sommes arrivés à Copenhague à l'heure du petit-déjeuner. Les rues étaient toutes fraîches, les façades colorées toutes pimpantes de la lumière matinale. Evidemment, il y avait des bicyclettes partout. Après le canal, dans une rue tranquille, dans le quartier de Christianhavn, un genre de Brooklyn local où je choisirai d'habiter si l'occasion devait se présenter (bien qu'en réalité, je préférerais le vrai Brooklyn), il y a l'endroit idéal pour commencer une journée, un endroit où:
.les smoothies à l'huile d'olive sont absolument renversants. Mon grand verre rose et mousseux (fraise-banane) était surmonté d'une petite herbe fraîche et délicate
.le café est onctueux, suave et parfumé
.le chocolat chaud remplit mes critères de chocolat de petit-déjeuner: bien chaud, pas trop cacaoté mais vraiment avec un goût de chocolat lacté, juste un peu mousseux, surtout pas trop onctueux ou trop crémeux 
.les viennoiseries sont moelleuses comme un petit oreiller

.la musique sort d'un vinyle
.les tabourets sont recouverts de moumoute
.la terrasse est adorable


Ça s'appelle Sweet Treat et je n'ai pas osé y revenir de peur d'être déçue la seconde fois...


Journées parfaites à Copenhague (collection subjective)
Adresses à la fin du billet

1. Je ne sais plus bien ce qui nous faisait le plus envie à Ordrupgaard, était-ce le musée dessiné par la facétieuse et ultra récompensée Zaha Hadid ou la possibilité de visiter la maison laissée dans l'état de Finn Juhl?
Pour se rendre sur le site, il faut prendre un train, compter une vingtaine de minutes de trajet, puis déambuler dans le lacis de rues d'un quartier résidentiel cossu, enfin traverser une forêt. Si jamais vous deviez avoir un petit creux en sortant de la gare, n'hésitez pas à emprunter la rue principale, vous trouverez au bout d'une centaine de mètres une boulangerie qui s'appelle La Baguette. N'oubliez pas de prendre un ticket à l'entrée avant de choisir tranquillement la viennoiserie qui vous accompagnera le long du chemin (je vous préviens, au Danemark, ils sont assez forts pour faire un feuilletage brioché absolument addictif).
J'ai été littéralement terrassée d'admiration lors de la visite de la maison de Finn Juhl. La définition de l'espace, la maîtrise des volumes, l'investissement de la lumière, le portrait de sa femme en pull jaune citron dans le salon, les fauteuils Pélican et le fauteuil japonais, le canapé Poète, l'immense bibliothèque, la petite cuisine et son carrelage blanc, les commodes discrètement colorées, tout est charmant et pensé dans une conjonction d'élégance et de confort assez sidérante. J'ai eu du mal à repartir. Nous avons plusieurs fois fait le tour de la maison.


Juste à côté, le bâtiment de Zaha Hadid a quelque chose d'extra-terrestre au milieu des bois. Après la verrière, quelques Hammershoi me laissent silencieuse et ravie.
Pour prolonger le bonheur de la visite, d'autant plus agréable qu'elle est peu fréquentée, vous pouvez déguster un déjeuner léger dans la jolie salle du café du musée, décorée avec une rigueur délicate (petites roses très pâles dans des bouteilles d'orangeade sur chaque table). On vous servira avec le sourire des assiette très fraîches de crudités et de poissons fumés ou des petits sandwiches toastés savoureux. L'unique dessert proposé est dressé avec soin: un gâteau au chocolat et à la cannelle saupoudré de sucre glace, une cuillerée de rhubarbe pochée bien rose, un nuage de crème fouettée maison.
Le soir, vous aimerez peut-être évoquer cette visite et l'impatience qu'elle suscite en allant dîner dans la grande salle chaleureuse de Bio Mio. Ce restaurant est situé dans l'ancien quartier des bouchers, en cours de réhabilitation. La cuisine n'utilise que des produits issus de l'agriculture biologique et propose une carte ludique et respectueuse des saisons. Ce que j'ai adoré, c'est le fait que les cuisines soient entièrement ouvertes et qu'on passe soi-même la commande au chef qui se montre gentil et ouvert aux remarques. J'avais choisi les boulettes à la marocaine avec de l'orge complet et une sauce hyper rafraîchissante au yaourt. La mousse au chocolat du dessert, plus que généreuse, est servie dans un pot à confiture à couvercle rouge.


2. Repéré dans l'architour du guide Phaidon, le musée Arken d'art moderne paraissait indispensable.Court trajet en train de rigueur et petite marche à travers champs pour y accéder (trajet fléché à partir de la gare d'Ishøj), il m'a un peu déçue à l'arrivée parce qu'il ne ressemblait pas à la photo mais une fois qu'on a pénétré à l'intérieur, il fait l'effet d'une grande respiration d'air très inspirant. 
L'installation qui m'a fascinée est un grand cube entièrement composé de miroirs à l'extérieur et à l'intérieur. On peut y pénétrer par une porte étroite après avoir retiré ses chaussures et on découvre alors, au milieu de la pièce, une balançoire suspendue. Le mouvement répétitif alors provoqué et la projection infinie de sa propre image donnent l'impression de vivre un conte fantastique et laissent une étrange sensation d'immortalité. Toute une expérience.
Une fois rentrés à Copenhague, notre avidité naturelle pour le design s'étant considérablement accrue à force de croiser partout des meubles désirables, nous avons fini par aller faire un tour au musée des Arts décoratifs. Pour reprendre des forces, je vous conseille de vous arrêter au café du musée, leur salle intérieure est vraiment jolie avec ses tables en bois et ses chaises colorées et la terrasse au milieu du cloître est d'une tranquillité bienvenue. Par ailleurs, les gâteaux sont délicieux (cheesecake épuré et brownie bien équilibré).
Pour le dîner, vous pouvez commencer par prendre un verre au Café Wilder mais je suppose que lorsque vous aurez vu passer sous vos yeux affamés les burgers des voisins, vous aurez envie de vous attarder un peu plus! Le café Wilder est un endroit microscopique avec des fleurs et des bougies, les journaux du jour et des cocktails old-fashion. On y dîne en amoureux ou entre amis le samedi soir, on y boit du vin de F. F. Coppola. Le Wilder burger est vraiment pas mal... Après le dîner, vous pouvez descendre la rue et faire une jolie balade le long du canal.



3. Peut-être que vos pérégrinations citadines au milieu des façades colorées vous mèneront au jardin botanique dont la serre tropicale m'a beaucoup amusée. Il jouxte de très près les Galeries Nationales, un chouette musée dans un beau palais, clair et lumineux, au milieu d'un grand parc où les Danois se prélassent sur des serviettes de plage et en maillot de bain. Les Cranach, Alice de Modigliani avec sa tunique bleue et son noeud dans les cheveux, les couleurs d'Asger Jorn et Per Kirkeby, quelques Friedrich, et ce plaisir toujours mystérieux et cette joie très libre de passer très vite dans les salles qui ne nous intéressent pas.
Entre le jardin et le musée, pour un déjeuner aux saveurs décidées et délicates à la fois, essayez d'avoir une table chez Aamanns. Le restaurant était fermé mais juste à côté, au take-away, il y a quelques tables en bois clair et des banquettes vert pâle jolies et accueillantes. C'est très calme et on a tout son temps pour choisir ses sm
ørrebrøds préférés dans la courte carte où chaque ingrédient semble trié sur le volet (fromage de petites fermes locales, boeuf de Jersey...). Celui aux asperges et à l'émulsion d'oeuf à la danoise était délicieux, tout comme celui au porc confit à la rhubarbe. Les jus de fruits sont servis dans de très jolies bouteilles et la café avec une tuile aux amandes maison croquante et parfumée.

4. Assez compliqué de résister à une éventuelle session shopping lorsqu'on est à Copenhague. Dans les petites rues qui s'éloignent des grandes artères où les touristes piétinent, il y a parfois un magasin incroyable qui vend des bols et des plateaux en bois, des planches en olivier massif juste superbes et des petites cuillères en marbre. On tombe aussi sur une joaillerie dont la propriétaire aime vous raconter comment son mari et elle, architectes de formation, ont voulu créer des bijoux très simples, épurés, absolument pas solennels, et dont tout l'intérêt est dans le détail qu'on peut garder secret, comme un coeur minuscule gravé à l'intérieur d'une bague.
Ma boutique préférée entre toutes s'appelle Stilleben, un endroit vraiment redoutable si vous aimez la céramique blanche et graphique, les jolis coquetiers, les coussins tricotés main dans de belles couleurs et les sacs en toile brute. La vendeuse blonde et pâle portait un jean blanc, un pull rose et du vernis corail...
L'autre lieu de toutes les tentations, à quelques pas de Stilleben, s'appelle Hay et décline sur deux étages une suite ininterrompue d'objets désirables allant du rouleau à pâtisserie parfait (sans poignées, pas trop épais, légèrement effilé aux extrémité, d'une couleur jade ébouriffante) au fauteuil de bureau en tweed rose en passant par les aimants de réfrigérateur genre vintage. Tout semble complètement futile donc indispensable.
Et puis aussi Wood Wood, ses marinières Comme des garçons, ses robes ultra-stylées, ses tennis série limitée et ses porte-feuilles en cuir tout souple.
Pour interrompre cette frénésie déraisonnable (j'ai juste été un peu déçue ne d'avoir croisé aucune librairie et quasiment pas de cinéma), vous pouvez faire une charmante pause dans la cour cachée du Royal Café, une petite enclave de sérénité gourmande à l'écart de l'agitation marchande de la ville. Sm
ørrebrøds stylisés et pâtisseries fraîches et légères (nous goûterons la tarte aux fruits rouges meringuée, très bonne), dommage que le thé pourtant servi dans une jolie tasse Royal Copenhagen soit quand même chiche.



5. Il y avait un endroit où je tenais absolument à aller, ce fut le dernier jour pour maintenir la tension du désir et son suspense. J'étais décidée à ne pas repartir de Copenhague sans avoir visité le Louisiana museum, un musée d'art moderne posé au bord de l'eau et d'où l'on distingue, depuis le parc qui accueille des sculptures de Noguchi ou les mobiles de Calder, les rives de la Suède au-delà des nuages.
Là encore, il faut prendre un train (moins d'une demi-heure de trajet) et suivre les pancartes depuis la gare de Humlebaek pour arriver au musée. C'est un lieu un peu magique, une grande maison avec vue sur le large, pleine de lumière et dont les galeries suivent des couloirs labyrinthiques. Les Giacometti sont splendides et mis en scène avec beaucoup de soin, il y avait aussi une installation de Yayoi Kusama et j'avais le coeur tout emballé de plaisir. Un très bel endroit pour rêver.



Pour clore une visite comme celle-là, il fallait un lieu où dîner à la hauteur (en plus, c'était le dernier soir!). Alors nous sommes retournés au Meatpacking District, je n'avais pas du tout réservé à Paté Paté mais nous avons eu une chouette table qu'il ne m'a pas dérangé de partager avec deux amis qui parlaient de musique classique. Le lieu m'a tout de suite fait de l'effet: l'éclairage à la bougie (de grandes bougies blanches dans des bouteilles de vin, comme au Most! de Budapest), l'aspect gourmand des grandes et épaisses baguettes de pain torsadé découpées par la serveuse à l'entrée, le vieux piano aux touches mouchetées, les livres de cuisine triés sur le volet dans les caisses en bois, la grande enseigne de boucherie au-dessus des cuisines, la liste des fromages sur l'ardoise près du comptoir, le sourire des gens partout, cette fille en pull jacquard bleu, pieds nus dans ses chaussures en cuir vieilli, qui lisait un roman allemand en attendant sa mère et sa soeur.
La cuisine de Paté Paté est franche et rigoureuse. Les asperges vertes sont juste moelleuses, leur extrémité est drapée dans une très fine tranche de poitrine fumée, elles ont été poêlées dans de l'huile de noisette et on retrouve dans l'assiette quelques noisettes entières torréfiées. Les rillettes d'agneau ultra fondantes sont servies avec des betteraves métamorphosées, suaves, acidulées et veloutées en bouche. Les petits oignons et les cornichons, les pickles maison, sont à bon escient sur la retenue. L'onglet de boeuf est servi saignant et bien chaud, ultra tendre, avec une salade tiède de poivrons marinés mêlés à de jeunes pousses, les tranches rosées de summer buck sont posées sur des petits pois frétillants et tout doux. En dessert, avalanche de fruits rouges sous la tendre meringue et la crème fouettée ou fraises parfumées qui ponctuent le sabayon à l'amande. J'étais envahie d'une sorte de bonheur assez confus, mêlant la conscience de la présence de l'être aimé, sa conversation, sa voix, ses mains, et le plaisir simple de goûter des choses si bonnes dans une ambiance congruente, pétillante et sensuelle.





Pour l'hôtel, nous étions au Amager et je redoutais un peu qu'il soit loin du centre mais j'ai ensuite découvert qu'il était à deux minutes de Christianhavn et surtout:
.en face du Kaffe Baren Pa Amager, un endroit charmant pour commencer la journée, à siroter un chocolat ou un café en tailleur au milieu des coussins alignés dans la vitrine ou sur les tables en bois blond de la terrasse ensoleillée aux côtés des autochtones portant des cartables en cuir vert ou un bandeau savamment noué dans leurs cheveux et commandant un bol de muesli au miel des forêts
.en face de chez Massimo, qui serait l'un des meilleurs pizzaïolo de Copenhague. Sa pizza au pesto et au pastrami est en effet délicieuse
.en face aussi d'un antiquaire proposant suspensions, petite vaisselle et jolies lampes
.à côté du café Ting&Kager à l'ambiance vintage soignée (j'ai faillit en repartir avec une table et deux chaises...), dommage que sa propriétaire ne sache pas très bien faire les gâteaux...
Je n'ai donc pas du tout regretté la chambre du Amager qui, en outre, était fort agréable. La chambre donnait sur une cour, avait un haut plafond et des jolies moulures.


Evidemment, notre épopée est totalement subjective et se déplie dans un Copenhague personnel. Ainsi, au-delà des adresses, ce qui fait le charme du voyage, c'est tout ce qui se raconte mal et se conseille encore moins: les virées nocturnes au hasard des rues, l'achat impulsif de gaufrettes au praliné au milieu de la nuit, la joie presque enfantine d'essayer des fauteuils iconiques, la découverte d'une cour cachée avec une petite fontaine et des pivoines, le suspense différé du palmarès du Festival de Cannes depuis la chambre d'hôtel, tout ce qu'autorise la légèreté temporaire d'une vie ailleurs.



Pour adoucir un retour quelque peu brutal, il y avait l'avant-première de Journal de France en présence de Raymond Depardon. Il s'est avancé à pas hésitants dans la salle surchauffée mais son regard dégage une force et une détermination malicieuse assez terrible. Dans le film, j'ai adoré toutes les scènes de bord de route, quand on le voit installer son matériel, guetter la bonne lumière, la disparition des voitures et des passants, j'ai adoré l'entendre dire qu'il craignait toujours d'être sous-exposé et j'ai trouvé formidable qu'il retienne encore son souffle à chaque fois qu'il s'apprête à appuyer sur le déclencheur. L'écouter ensuite raconter ses anecdotes fut un (trop court) petit délice. Journal de France sort le 13 juin, et c'est plutôt bien.


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Toutes les adresses de Copenhague:
Sweet Treat Sankt Annae gade 3A
Bio Mio Halm Torvet 19
Paté Paté Slagterboderne 1
Café Wilder Wildersgade 56
Kaffebaren Pa Amager Aeblestien 2
Royal Café Amagertorv 6
Café Ting & Kager Amagerbrogade 7
Aamanns Øster Farimagsgade 10
Stilleben Niels Hemmingsensgade 3
Hay Pilestræde 29
Wood Wood Krystalgade 7

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