mardi 21 mai 2013

Remember lovers never lose


Le matin il se lève tôt, il écrit dans son journal, j'ose enfin reprendre l'écriture du mien et les lignes se bousculent sous ma plume pressée de retenir quelque chose de ce printemps si particulier. Je convoque tous les souvenirs possibles, je traque le moindre détail, le geste infime, la couleur d'un pull, le souvenir d'un goût, la preuve de la subsistance de mon désir. Je sais que j'ai déjà préparé deux fois des orecchiette à l'anguille fumée et au chèvre frais, une recette réconfortante et enlevée.
Pendant que vous mettrez les pâtes à cuire, vous mélangez délicatement mais intimement dans un petit saladier une ou deux tiges d'oignon nouveau très finement émincé, des lamelles d'anguille fumée, du chèvre émietté, un filet d'huile d'olive, un filet de sirop d'érable et le jus d'un demi-citron. Vous pouvez aussi ajouter un peu de ciboulette ciselée. Lorsque les pâtes sont prêtes, n'oubliez pas en les égouttant de recueillir l'eau de cuisson dans l'assiette de service, pour la préchauffer. Mélanger avec précaution les pâtes bien chaudes à la préparation du saladier, poivrez au moulin. Videz l'assiette de service de son eau, essuyez la bien et servez vos pâtes. Je trouve ça plutôt très bon. Vous me direz.


Je veux me rappeler qu'un soir il a envoyé un petit message qui disait Rendez-vous à 19h40 au restaurant tibétain! (c'est un garçon précis. Après, il y avait cinéma). Je suis arrivée essoufflée, il m'attendait à l'intérieur, nous avons commandé des beignets de légumes et des shabalebs farcis au boeuf, j'adore la pâte élastique et tendre de ces petites galettes que l'on trempe brûlantes dans une sauce sucrée et acidulée. Je réchauffais mes mains autour de la tasse de thé bleue quand il m'a tendu un paquet carré. C'était Microfilms, des entretiens infiniment précieux de Serge Daney avec Eric Rohmer, Jacques Demy ou Olivier Assayas, et dont le livret comporte justement un portrait noir et blanc, années 80. Il a la même coupe et la même moue qu'Antoine Doinel. J'écoute ces rencontres érudites et sensibles allongée sur le canapé de mon bureau, recouvert d'un édredon très épais. Les six cd durent sept heures et sept minutes. Je pourrais passer ma vie à écouter les gens parler d'eux-mêmes.

G. n'a pas d'idoles, il ne voit pas non plus l'intérêt d'élire un film préféré pour un metteur en scène donné. Par exemple, il aime beaucoup Bergman, mais il n'a pas du tout envie de désigner l'un de ses films comme étant son préféré, il trouve ça vain. Nous avons parlé de cela en rentrant d'un vide-grenier dominical, le trajet suivait les courbes venteuses de la Vilaine, il était presque midi et les pêcheurs avaient rangé leur attirail. Les fenêtres des maisons, au bord de l'eau, laissaient s'échapper des effluves de rôti, nous avions faim. S'il n'a pas d'idoles et encore moins de préféré, s'il s'agit de regarder avec moi de très près les bandes annonces des films sélectionnés à Cannes, G. partage volontiers mon enthousiasme, très proche d'une excitation toute enfantine, entre impatience, critiques et pronostics. Evidemment, l'examen minutieux que je ferai plus tard de la tenue de Sofia Coppola l'intéresse beaucoup moins.
Comme je lis que Philippe Garrel aime comment la fiction et la vie se confondent de façon admirable dans Husbands and wives, un film où Woody Allen filme sa séparation d'avec Mia Farrow, j'ai tout de suite envie de le voir, voire de le revoir parce que G. m'assure que nous l'avons déjà vu. Je n'en ai aucun souvenir. Je tire les rideaux, je glisse le dvd dans le lecteur. New York est tout gris, il n'arrête pas de pleuvoir, il fait froid, il y a du vent et des feuilles mortes partout. Il parait même qu'un ouragan se prépare. Comme d'habitude, les personnages sont professeur de littérature, futur écrivain ou rédacteur dans une revue d'art. Les appartements sont étouffants, les livres accumulés pendant les années de vie commune débordent des bibliothèques, les affiches encadrées occupent les espaces restant sur les murs crème. Tout le monde n'arrête pas de picoler. Les nourritures ont l'air figé, comme lors du déjeuner à Dean & Deluca, quand Judy Davis, avec son insupportable tresse, se fatigue à prouver qu'elle adore le célibat. Woody Allen, dans son manteau en tweed trop grand, filme la fin d'un amour et comment ses protagonistes ne peuvent rien y faire. On se sent très malheureux pour lui.
Je m'aperçois que je n'ai jamais lu L'attrape-coeur, c'est dimanche, je formule le voeu secret que je pourrais en trouver un exemplaire aux bouquinistes de la place Sainte-Anne. Nous enfilons nos manteaux d'hiver, nous partons vérifier. Sur la place déserte battue par le vent, il n' y a pas de bouquiniste, juste la présence ironique de deux nouveaux glaciers désoeuvrés. Nous décidons de faire un tour à l'épicerie turque mais il n'y a pas exactement l'objet de convoitise de G., des biscuits fourrés particuliers. De retour à la maison, je m'adonne avec volupté à mon addiction préférée du moment, la Nocciolata Rigoni di Asagio, une pâte à tartiner cacao-noisettes, souple, peu sucrée et délicatement parfumée. Repérée initialement grâce au petit écureuil rouge apposé sur le couvercle doré, elle est du meilleur effet en couche fine sur les crêpes du marché (vous pouvez m'envoyer un petit message si vous voulez savoir à quel crêpe-truck je me fourvoie chaque samedi), ma technique consistant ensuite à les rouler assez serrées puis à couper en deux et de biais le long cigare obtenu, qui se déguste alors exclusivement avec les doigts.
Je m'adapte aux conditions climatiques et je prépare une soupe aux lentilles corail, épicée et soyeuse. Je mets du gingembre partout.
Je lis la correspondance brûlante Hervé Guibert/Eugène Savitzkaya et découvre le coeur serré, au fil des pages, la disproportion des sentiments, ou du moins leur expression. HG écrit très souvent, parfois plusieurs jours de suite, parfois de longues lettres, il est un amoureux désastreux, il n'y peut rien, quand il se sent abandonné il peut dire des choses très violentes, puis se ravise, s'excuse. Il supplie, implore et embrasse beaucoup. ES est peu disert, il ne répond pas toujours, il ne vient pas quand on l'invite sur l'île d'Elbe, il se dit maladroit, il est infiniment touchant dans sa retenue. Les rares rencontres se soldent par une insatisfaction sourde, la solitude de chacun d'eux transpire chaque page, je lis tout d'une traite, épuisée, émue et triste.
J'écoute avec G. le merveilleux Catalogue d'oiseaux pour piano d'Olivier Messiaen.
Je vais boire des macchiato à Surprise Party en rentrant de la séance de psychanalyse.
Je lis Comment j'ai appris à lire d'Agnès Desarthe, je le lis presque sans discontinuer, je me sens envahie d'une jubilation enivrante, j'ai envie de l'offrir tout de suite à G., je ne veux pas tout lui raconter, je lui parle juste d'un passage qui m'a fait sourire infiniment. Agnès, petite fille, n'aimait pas du tout les personnages du Clan des Sept ou du Club des Cinq, elle les trouve ennuyeux de perfection. Elle préfère les Castors Juniors parce que Eux savent tout faire, mais ce sont des canards. Cette phrase déclenche mon hilarité immédiate, je ressens une proximité un peu absurde en la lisant. Je suis aussi complètement remuée par l'idée que quelqu'un ait pu penser qu'on pouvait lire en cachette de soi-même. L'arrivée d'Agnès en terminale A au lycée Henri IV et sa rencontre avec des élèves qui fréquentent assidûment la Recherche me rappelle la rentrée en hypokhâgne, quand j'ai découvert que des élèves à peine plus âgés que moi avait décidé de créer un club Julien Green (il venait de décéder cet été-là). Dans le même temps, je m'autorise à passer un long moment à lire au lit le matin au réveil (précisément les romans pour adolescents d'Agnès Desarthe car je voue un culte secret à son premier roman publié, Je ne t'aime pas, Paulus) et je me rappelle alors comment enfant, je dormais très mal, je me réveillais très tôt, j'allumais ma petite lampe de chevet rose et je lisais sous la couette, avec une voracité tranquille.
Un soir, nous sommes retournés au Tire-Bouchon, après plusieurs mois d'absence. En dressant notre table, D., le patron, a dit Je désespérais de vous voir! Vous étiez malades? Je dis Presque. Plus tard, Marianne apporte nos assiettes et demande Vous aviez des soucis de santé? Je lui raconte, je dis que mon père vient de sortir de l'hôpital après de longues péripéties. Elle pose une main sur mon épaule Alors maintenant on croise les doigts.

Microfilms, une série d'entretiens réalisés par Serge Daney, éditée par l'INA
Husbands and wives (1992) est un film réalisé par Woody Allen
La correpondance Hervé Guibert/Eugène Savitzkaya est publiée chez Gallimard
Comment j'ai appris à lire d'Agnès Desarthe est publié chez Stock
Je ne t'aime pas, Paulus et sa suite, Je ne t'aime toujours pas, Paulus sont publiés à l'Ecole des loisirs

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vendredi 10 mai 2013

J'écume les jours


Il n'y a pas de mots justes pour évoquer la trouble mélancolie des temps derniers et je crains de ne parvenir qu'à rendre un discours dissonant si j'essaie de décrire les matins souffreteux, la peur panique que provoque une sonnerie de téléphone (jusqu'à la paralysie, parce qu'au bout d'un moment, on ne veut plus rien savoir), les hautes solitudes que crée l'angoisse indissoluble, impartageable, étouffante, l'idée de la mort.
A l'approche de l'hôpital, pour apaiser le visage et les yeux rougis par les larmes inextinguibles et trop fréquentes, j'applique mes mains glacées sur mon regard endolori, le bout des doigts côté paume d'abord, puis le dos de la main. Mon propre souffle m'étouffe. Parfois il m'est impossible de monter tout de suite voir mon père, je ne m'en sens pas la force, j'ai déjà envie de rebrousser chemin et j'ai la nausée et je m'en veux, alors je m'assois sur l'une des chaises en métal froid du hall de l'hôpital, je regarde fixement les minutes lentement défiler sur les écrans à cristaux liquides et le regard exorbité des peluches sordides de la vitrine de la cafétéria me scrute, glacé.
Je connais cet hôpital pas coeur, j'y ai étudié, passé des examens, fait des stages, des gardes, son hostilité ne m'a jamais paru aussi aigüe, aussi tranchante. Parfois j'éprouve une sourde colère, je me sens effroyablement seule, j'envie ma soeur, dégagée de toute obligation, parce qu'elle n'est pas sur place, parce qu'elle n'est pas à l'aise, parce qu'il faut lui épargner ça alors que moi, qui suis médecin, j'ai l'habitude. Ce discours me fait pleurer de rage. J'en veux plus que jamais à celui qui est l'instigateur de mes études, qui n'a pas laissé le choix, mais qui est aujourd'hui celui qui dit d'une voix toute basse Je veux encore vivre longtemps avec vous, alors je ravale mes sanglots, et je rassure autant que je peux, maladroitement probablement.
Chaque soir, je prépare pour son dîner un petit pique-nique différent, mais toujours composé d'une salade de crudités (des carottes râpées, de l'avocat, du concombre, de la betterave, quelque chose de frais, si je pouvais j'apporterais de la crème glacée, j'y ai déjà pensé), un peu de riz vapeur avec quelque chose de cuisiné (du porc au gingembre, du filet de boeuf au miso, du poisson grillé, rôti, poêlé) et puis un fruit frais, connaissant son penchant pour la mangue, les fraises, l'ananas. L'autre jour, il a dit qu'il voulait une part de pizza, je soupçonne que ne soit pour me laisser un peu tranquille. Les dames de l'hôpital savent que je dépose aussi à son intention dans le réfrigérateur du service des crèmes caramel, du riz au lait, de la semoule. A côté du chocolat et des petits sablés rangés dans le placard, je laisse toujours quelque chose pour le petit-déjeuner du lendemain (des crêpes, un morceau de brioche, des madeleines).
Voilà, c'est un peu comme ça depuis presque trois mois, trois mois faits pour lui d'aller-retours entre l'hôpital et leur maison, trois mois faits pour moi de tristesse et de colère, de déceptions et d'espoir, trois mois d'interruption dans ma vie intérieure habituelle. Trois mois pendant lesquels je vais plus que jamais chez l'analyste où je dis dans un chaos verbeux interrompu par les sanglots la douleur inédite qui me traverse et qui entre en collusion avec mes préoccupations d'avant, la peur constante de ne rien faire de ma vie, tandis que celle de mon père est ténue comme jamais. L'une des paroles les plus apaisantes de l'analyste sera mystérieuse mais son effet fut certain "Je ne connais pas très bien Joyce".
Contre les moments de tension, j'ai mes armes dérisoires: quand j'attends une rencontre avec le grand médecin qui s'occupe de mon père sous le regard condescendant des secrétaires (j'attends depuis une heure et demie), j'ai dans mon sac un livre sur Philippe Garrel qui de toute façon ne me quitte pas, sa lecture me fascine, mais l'objet même me rassure, me rappelle que je ne suis pas que ça, ce que ces trois mois m'ont fait devenir, l'ombre de moi-même, celle que j'étais. Je ne veux pas que cela prenne le dessus alors je lis, je lis, je lis parfois deux romans par jour, deux romans par semaine, des livres de cuisine, des auteurs discutables, des récits brillants, je lis tout le temps, autant que je peux. Et juste avant que mon père ne tombe malade, j'ai lu un roman merveilleux et troublant quand on connait la suite des évènements. Ainsi, dans Le meilleur des jours, Yassaman Montazami évoque la figure de son père, Behrouz, un homme fantasque et charismatique, dont le prénom signifie en persan le meilleur des jours, parce qu'on lui avait prédit à la naissance une mort prochaine de par sa prématurité mais dont il réchappa, grâce aux soins secrets prodigués par une mère obstinée qui adulera ensuite ce fils qu'elle cherchera à nourrir à l'excès, envoyant leur chauffeur lui apporter des bananes à l'école à l'heure du goûter. A l'université de Téhéran, Behrouz rencontrera deux femmes, deux amies parmi lesquelles il choisit sa future épouse sans savoir que l'autre est follement éprise de lui. Il sera envoyé en France poursuivre ses études mais désespère ses proches car sa thèse ne s'écrit pas. Y. Montazami se souvient des frasques de son père, emporté de façon très personnelle dans la révolution iranienne, elle se souvient aussi qu'il cuisinait du canard à l'orange à quatre heures du matin et qu'elle était tenue de le goûter, et que c'était le genre d'homme qui pouvait se présenter à une rencontre parents-professeurs, lesté d'un bleu de travail et d'un fort accent iranien, se faisant passer pour un ouvrier immigré analphabète auprès de l'enseignante d'allemand pour lui montrer qu'une élève brillante pouvait être issue des classes populaires… La fin du roman se lit avec le regard qui se trouble et on a tout de suite envie d'entendre la voix de Y. Montazami, interviewée avec élégance et discrétion par Rébecca Manzoni (écoutez...)
Je suis allée au cinéma aussi, mais pas beaucoup, pas autant…
Je me souviens de Juliette Binoche dans Camille Claudel 1915, avec son grand châle en tricot bleu sur les épaules, qui surveille du coin de l'oeil la casserole d'eau bouillonnante où se côtoient dans l'ascèse de ces années-là, un oeuf et deux grosses pommes de terre. Comme Camille est persuadée qu'on cherche à l'empoisonner, le psychiatre qui s'occupe d'elle dans cette institution proche d'Avignon, l'autorise à préparer ses propres repas. Un peu plus tard, installée sur un banc baigné de soleil froid, elle écale lentement son oeuf et croque sa pomme de terre comme on croquerait une pomme.
Je me souviens aussi de Gael Barcia Bernal dans No, et la chanson qui accompagne sa campagne contre Pinochet dont le refrain nous poursuivra plusieurs jours durant, comme l'image séduisante de la scène de skate board dans les rues de Santiago où la révolte gronde.
Il y a eu aussi Emmanuelle Devos, qui le temps d'une aventure, se cogne à un poteau, aux horaires de train pour Calais, au répondeur de son mari, à la cruauté d'un casting, à l'indifférence de sa banquière, et à un amour presque possible mais non.
Justement, dans Mud, je n'avais pas bien compris, mais il ne s'agit que de cela, de l'amour, qui à l'image du Mississipi, hésite à chaque virage et trébuche à chaque onde lancinante. L'amour est imprévisible, comme l'abîme du fleuve, qui recèle à la fois de trésors et de cadavres. L'horizon de l'amour s'obscurcit comme celui du Mississipi, la nuit, quand il dessine alors des ombres inquiétantes. L'amour est mystérieux pour Ellis, qui à quatorze ans offre naturellement des perles à une fille qui s'appelle May Pearl mais ce serait trop simple. Les femmes sont cruelles dans Mud, elles sont instables, volages, insatisfaites, menteuses, les blessures qu'elles infligent sont pires que celles des serpents d'eau qui croupissent, noirs et luisants, dans les ornières. Mud est plein de bons sentiments, tant pis, je reste touchée par le personnage d'Ellis, parce qu'il a quatorze ans et parce qu'il ne supporte pas l'idée que l'amour puisse un jour s'arrêter.
Alors voilà, dans la tempête et le tourment, il y avait aussi tout cela, la vie malgré tout, et j'ai appris aussi à m'en nourrir sans culpabilité, ce qui prit un peu de temps, parce que j'avais le réflexe de tout m'interdire, comme si la maladie de mon père rendait obscène toute place laissée au désir, mais je me suis acharnée, en trébuchant mille fois, à laisser la vie reprendre le dessus. Merci à P. pour les tablettes de chocolat, à S. pour le précieux sachet de thé, à V. et à tous les lecteurs pour les petits mots, merci infiniment à Cléo pour tout ce qu'elle sait, merci à W. pour ses bras, pour le soir de l'entrecôte, la journée à la mer et les billets qu'il a pris pour Berlin, une deuxième fois. Il est temps que je vous en parle.

Philippe Garrel, en substance de Philippe Azoury est publié aux éditions Capricci
Le meilleur des jours de Yassaman Montazami est publié aux Editions Sabine Wespieser
Camille Claudel 1915 est un film réalisé par Bruno Dumont
No est un film réalisé par Pablo Larain
Le temps de l'aventure est un film réalisé par Jérôme Bonnell
Mud est un film réalisé par Jeff Nichols

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dimanche 17 mars 2013

Si nos aurores ne sont que des aurores


Comme on nous parle
Elle avait lancé un appel sur les réseaux sociaux: elle annonçait un passage prochain en Bretagne et compilait dans cette perpectives les adresses des meilleurs producteurs locaux ainsi que des lieux rigoureux où se restaurer. 
Elle n'est pas novice en la matière, elle a écrit plusieurs livres de recettes, charmants et fiables, agrémentés de petits dessins car elle a plus d'une corde à son arc. Il lui arrive aussi de cuisiner à la télévision, elle a même tenu un restaurant, dans un endroit gardé secret et pour un nombre extrêmement réduit de convives. J'aimais sa spontanéité qui transcende à la faveur d'un petit geste inspiré ou d'une petite invention, nombre de plats tristes, roboratifs, et éventuellement écrasés par des décennies de mise en conserve opérée par une industrie agro-alimentaire négligente.
J'ai hésité un petit moment avant de lui écrire, retenue par une timidité à la hauteur de l'admiration peu nuancée que je lui portais, puis j'ai découvert qu'elle aimait aller déjeuner Chez Pilou à Biarritz, c'était bon signe et 
je me décidai bientôt à lui envoyer un petit mot qui se transforma rapidement en un long message prolixe recensant toutes mes adresses préférées, tous ces lieux qui me nourrissent. 
Je fis une description exhaustive du marché, évoquant le producteur de cheddar local qui aligne dans sa petite vitrine du cheddar fumé, aux algues, aux orties, les volailles de Paul Renault, le lait et la crème de Roland Lécrivain, son riz au four qui fait accourir les mamies à caddy, les confitures de Coralie avec toutes les nuances qu'elle propose, les figues blanches et les figues violettes, la dizaine de variétés de fraises, les mûres sauvages de Quiberon et les vacances à la Jacques Tati que j'y associe. Je parlais évidemment des légumes des Bocel, sortis de terre la veille, ceux d'Annie Bertin, mal rangés sur son stand d'une humble discrétion, ceux qui viennent de l'île de Batz, nourris à l'air marin, et puis le charcutier aux saucisses excellentes, à la châtaigne en saison, et aussi le grand monsieur qui fabrique du chocolat biologique et propose des cookies sarrasin-chocolat que je grignote parfois sur le chemin du retour. J'avais juste omis de lui parler du producteur de pommes, jamais avare en conseils, et des poissonniers à l'écart des grands étals, dont les poissons ont toujours l'oeil brillant et le ventre ferme. Tous ces endroits familiers, mon rituel du samedi matin, ces visages auxquels je pense quand je me mets à cuisiner avec chaque fois la conscience que la fraîcheur inouïe des carottes et des salades, le croquant et le parfum des pommes, les chairs fermes et nacrées des poissons, l'onctuosité du beurre et de la crème, le goût de noisette du coucou de Rennes rôti lentement, tout cela a le prix de l'effort de ces hommes et de ces femmes, chaque jour et toute une vie durant. Mon message parlait donc d'eux et de mes autres adresses rennaises de prédilection, Cozic et son pain au sarrasin, le Tire-Bouchon et son comptoir d'habitués, les fromages Bordier, les chocolats de Madame Durand, vous commencez à me connaître. Je glissais quelques mots sur Jean-Marie Baudic et son Youpala Bistrot, Tanpopo à Saint Malo, le Finistère et ses merveilleux fruits de mer puis je saluais poliment.
La réponse arriva quelques heures plus tard, pleine d'enthousiasme. Si j'étais toujours à Rennes (!), elle me proposait de lui faire découvrir le marché le samedi suivant. J'ai d'abord pensé Non, non, j'avais trop peur de ne pas être à la hauteur, peur aussi que mes élans et mes goûts se nourrissent d'un rapport vraiment trop personnel au produit pour être objectifs (c'est un mot glissé par le poissonnier sur mon achat de la semaine précédente, c'est une bouchée de rocher-coco offerte par le monsieur des chocolats, c'est l'un des frères Bocel qui m'aide à chaque fois à ranger proprement mes légumes dans mon cabas, c'est un regard ou une attention, qui au-delà de la fidélisation, donne aussi un goût particulier à ce qui sera mangé), j'ai quand même fini par dire oui, avec une impatience certaine.
Nous avions rendez-vous à 9h, j'avais proposé d'appeler une fois qu'elle serait dans ma rue, parce que j'habite à cinq minutes du marché. Je serais descendue et lui aurais désigné mes fenêtres J'habite là.
La veille, elle m'a envoyé un message, En fait, je serai là à 9h30.
Le jour-même, j'étais en train d'enfiler une veste doublure à pois et allure étriquée, quand je reçus un nouveau message Finalement, ce sera plutôt 10h30. Décidément, il fallait être à disposition. Comme j'étais prête et que nos appétits aiguisés par le weekend débutant rêvaient de poisson très frais destinés à être mangés crus et à la vapeur, avec plein de gingembre et de ciboule, je décidai d'aller nous ravitailler, pensant aussi qu'il serait plus confortable de faire visiter le marché sans mes deux grands cabas habituels. Je revins vers 10h15, avec un gros bouquet d'anémones blanches au milieu des victuailles.
Je venais à peine de glisser le bouquet dans une carafe quand je reçus un nouveau message Je suis arrivée au marché, appelle moi quand tu seras là. J'ai rangé le poisson et le fromage au réfrigérateur, j'ai laissé les légumes et les pommes en vrac dans la cuisine, j'ai échangé la veste contre un manteau bleu marine, j'ai noué une grande écharpe rose et j'ai dit à W. J'y vais.
Je me sentais un peu bizarre.
Entre deux camions de galette-saucisse, je l'ai appelée comme convenu. Elle n'a pas répondu. J'ai évidemment pensé Je crois qu'en fait elle ne veut pas me voir. Résignée, je me suis attardée parmi les étals, je ressentais une sorte de fatigue sourde, un discret vertige, une déception et un soulagement à la fois. Je me décidai à rentrer quant au détour d'un petit stand de fromages de chèvre où il m'arrive d'en acheter au printemps un très frais et crémeux, délicieux sur du pain grillé, je la croisai soudain, tresse sur le côté, rose aux joues et duffle-coat. Nous nous sommes embrassées et elle m'a présenté son accompagnatrice. Elle avait les bras chargés de paquets en papier kraft, ce sont les infusions que vend la petite dame là-bas. Je hochais la tête, mon vertige ne cessait pas vraiment et, quand je voulus lui répondre en anglais, les mots se bousculèrent en désordre entre mes lèvres intimidées. Elle enchaîna tout de suite en français et je ravalai immédiatement ma honte en silence.
Elle m'expliqua qu'elle écrivait un livre sur la cuisine des régions, elle voulait donc savoir quels étaient les meilleurs producteurs et serait heureuse de savoir où je me fournissais. Je décidai de ne pas me laisser troubler et commençai par désigner les fromages de chèvre, juste à côté. Elle n'a pas trop regardé. Tout près, il y avait les beaux produits laitiers de Roland Lécrivain, je les lui montrai en expliquant leurs délicieuses vertus. Elle se tut. J'ai eu chaud aux mains, je retirai mes mitaines. J'ai montré les volailles de Paul Renault, elle regardait les yaourts aromatisés du stand voisin, mais n'a pas posé de questions. Je n'ai pas osé lui montré les jolis pots de confitures. Nous avons avancé dans l'allée, j'ai murmuré quelque chose sur le producteur de cheddar, elle y jeta un oeil silencieux. J'avais un peu envie de partir, ma question se déplaça Où serez-vous ce soir? -Nous dormons dans un château, ils nous invitent et en échange, j'écris un article sur eux dans mon livre. Elle fit une petite moue.
J'ai désigné un producteur de cidre local, exigent et rigoureux. Elle n'a pas regardé et a dit J'ai goûté un cidre à la châtaigne, délicieux. Je n'avais pour ma part rien d'autre à proposer qu'un cidre nature, juste aux pommes. Je n'ai plus rien osé montrer, les légumes des Bocel me parurent tout tristes, l'étal du charcutier la laissa de marbre, elle ne goûta pas aux gâteaux que le monsieur des chocolats offrait aux passants.
Leurs voix se firent enthousiastes quand elles reconnurent en choeur un tourteau fromager C'est trop bon ça! Est-ce que tu sais où l'on peut trouver un moule pour en faire cuire? Je n'en savais rien, elles furent déçues, je dis alors timidement que ce n'était pas une spécialité bretonne mais poitevine. Elles restèrent déçues.
En remontant les allées, elles ont demandé Que fais-tu comme métier? J'ai dit Je suis psychiatre pour les enfants. Elles plissèrent des yeux. Oui, c'était un métier sérieux et devant leurs mines, j'en étais presque désolée tout en m'en voulant très fort de l'être. Arrivée devant les fleuristes, elle a dit que c'était un beau marché, qu'à Paris il y avait surtout des revendeurs alors qu'ici, à la campagne, c'était bien d'avoir tous ces producteurs. L'inconvénient c'était quand même tous ces champs de choux qu'on croisait un peu partout, est-ce que je ne trouvais pas, moi aussi, que ça empuantissait l'atmosphère? Devant les premières tulipes blanches de la saison, je fis un sourire crispé.
Il fallait marcher un peu avant d'arriver aux halles, elle posa des questions Alors, depuis combien de temps tu écris ton blog de cuisine? Alors, tu aimes cuisiner? Je fis des réponses brèves qu'elle n'écouta pas vraiment. Elle demanda où trouver un bon kouign amann, j'évoquai ceux du Finistère, elle ne voyait pas de quoi je parlais et puis finalement, c'état trop loin, elle avait déjà beaucoup conduit les jours derniers, elle était fatiguée.
En silence, nous avons croisé des piles de craquelins, de l'agneau des prés salés, des timbales de fruits de mer, une marmite fumante de soupe de poissons et la vitrine kitsch d'un traiteur. Elle a photographié des sphères plastifiées qui contenaient des amuses-bouches et des fausses boîtes de sardines avec des rillettes de poisson dedans.
J'ai demandé si elle connaissait le kig ha farz. Oui, on leur en avait parlé, à Vannes ou Dinan, où elles avaient passé quelques jours. Qu'est-ce que c'est déjà? J'expliquai, je racontai le pain de sarrasin, cuit dans le bouillon, bien enfermé dans son petit oreiller en toile. Elle a dit ah oui, un peu comme un pot au feu… Mais je ne peux pas inclure cette recette dans mon livre parce qu'il y a déjà une recette de poule au pot et ça ressemble quand même, sur le principe. J'avais vraiment l'impression de l'ennuyer, avec mes histoires.
Elle voulait feuilleter des livres de cuisine bretonne, elle voulait une librairie culinaire. Je l'ai emmenée à La page gourmande, où j'ai constaté avec soulagement que les produits d'épicerie étaient enfin placés à l'arrière-boutique, laissant ainsi la place aux livres, ce qui me paraissait être la moindre des choses, pour une librairie. Elle a sorti plusieurs ouvrages des présentoirs, elle connaissait beaucoup de leurs auteurs, elle disait à son amie Oh là là, il a l'air fatigué sur la couverture ou Tiens, c'est le livre de M., mmmmm. Elle n'a pas trop regardé ce que je lui montrais, ça ne m'étonnait plus vraiment, je me suis plongée dans un beau livre de Bruno Verjus et j'ai attendu qu'elle fasse son choix.
Après, il n'y avait qu'un petit pont à traverser pour aller chez Madame Durand, j'ai pensé que les chocolats de la série Bretagne, aux algues ou au chouchen, aux brisures de crêpes dentelles et au miel de sarrasin, pourraient l'intéresser. Elle en prit une boîte, fit des photographies de la boutique, questionna la vendeuse sur les caramels au beurre salé.
En sortant, nous avons croisé un magasin d'ustensiles de cuisine Tu crois qu'il y a des moules à tourteau fromager? ont-elles demandé. J'ai dit J'en doute… Elles constatèrent avec dépit qu'il n'y en avait pas.
Elle voulait un endroit pour déjeuner, quelque chose de local, de saison, du marché, de traditionnel aussi. Surtout pas une crêperie! J'étais un peu embêtée parce que les endroits les plus appétissants sont fermés le samedi midi et je le leur dis, en m'excusant. Oui, elles avaient téléphoné aux adresses du Fooding et c'est ce qu'on leur avait répondu. Tu es vraiment sûre, près du marché il y a forcément un petit bistrot…?
Je n'avais pas d'autre idée que de leur suggérer d'aller au Miam, espérant qu'elles aimeraient leurs salades rutilantes et colorées, le jambon à l'os qui fait des merveilleux sandwiches, les petits cakes au potimarron… Je ne saurais jamais ce qu'elles en auront pensé car nous nous y sommes quittées. Elle m'a embrassée, a dit au revoir.
En repartant chez moi, là où m'attendaient W., le grand bouquet d'anémones blanches et un somptueux petit-déjeuner tardif, je repensais à la matinée écoulée, ce discret vertige persistant, cette expérience étrange que fut celle d'une rencontre avec Rachel Khoo.


Car le temps de l'amour
C'est long et c'est court
Ça dure toujours
On s'en souvient
A La Régalade de l'avenue Jean Moulin, un soir d'hiver marinière en tricot fin sous cardigan vert. La serveuse avait dit en nous voyant arriver Tiens, ça fait longtemps qu'on ne vous a pas vus. La dernière fois, je me souviens, vous étiez assis là. Elle désigne la banquette, avec la vue sur les bocaux de cornichons. Le dîner s'étire avec langueur, la salle se vide, Bruno Doucet passe par là, nous en sommes aux madeleines mais les serveurs déposent sur chaque table des soufflés tout chauds et tremblotants, comme des nuages qui dépasseraient d'un grand ramequin blanc. Il nous en reste. Bon appétit! Toute résistance fut inutile.
Au BAL café, déjeuner dominical, col claudine à pois sur pull rayé et entreprise de séduction par une stratégie discutable à nos côtés: un garçon en pantalon velours côtelé rouge et Sebago aux pieds cherche à convaincre une jeune fille blonde à l'air détaché qu'il a un appareil argentique très cher, que ses amis sont très beaux, que le poste qu'il occupe est très important, que son prochain voyage sera grandiose. Pour l'instant, elle picore quelques miettes de muffin aux framboises, il lui a commandé sans lui demander son avis une tourte au poulet. Pendant ce temps, nous parlons des toits roses de Baku et je reste saisie par la texture onctueuse des scones tièdes, le dessin des oeufs frits, le parfum du bacon grillé et le geste du garçon au comptoir qui verse de l'eau chaude sur la cafetière Chemex qui nous est destinée (j'en ai une aussi, cela fait un très beau vase).
Au Tire-Bouchon, dîner hebdomadaire, petite table près de la fenêtre, pull à mailles lâches sur robe à fleurs. Presque plus personne dans la salle, les desserts sont desservis, les verres sont empilés sur les grands plateaux, Marianne a nettoyé le fourneau, D. remarque les nouvelles chaussures de W., nous parlons ensemble viennoiseries et il est plus précisément question de la brioche feuilletée de chez Cozic (ainsi que de l'approvisionnement en croissants le dimanche matin - le jour maudit de la fermeture de Cozic). Marianne la savoure avec du beurre et de la marmelade d'orange, D. avec juste de la confiture, je l'aime avec du beurre et de la confiture de mûres si je bois un thé mais avec un chocolat chaud, la brioche en elle-même se suffit. J'allonge mes jambes sous la table. Marianne a dit Alors, qu'est-ce que vous avez prévu pour les vacances? Je ne savais pas encore que je serais rattrapée par l'imprévisible.

C'est la vie, dit Chick.
Non, répondit Colin.
Sur le divan de l'analyste, en regardant le ciel bleu dur se délaver sous l'effet de longs nuages, j'articule d'une voix étranglée Mon père est très malade, je ne sais pas s'il va s'en sortir.
Sans prévenir, à la lisière d'un printemps guetté avec impatience, le quotidien devint rythmé par les visites à l'hôpital, les discussions médicales, l'attente, le doute, la colère, l'épuisement, une increvable fatigue et des réveils matinaux cauchemardesques.
L'appétit prit une sérieuse tangente. Pour le déjeuner, avant de partir à l'hôpital voir mon père, ma mère faisait de tout petits sandwiches que nous mâchonnions mécaniquement, assises en tailleur sur la couette, chacune prêtant une oreille faussement attentive à l'émission radiophonique de passage. Je préparais de grandes tasses de thé que j'apportais sur un plateau vacillant et je prévenais Attention, c'est chaud. La dernière gorgée de thé avalée signifiait Il est l'heure d'y aller et elle me nouait l'estomac en plusieurs endroits. L'odeur acide et moisie des couloirs d'hôpital me fait mal et mêle dans mon cerveau abasourdi le souvenir peu amène des études de médecine, leur cortège d'humiliations et d'histoires tristes.
Je quittais parfois l'hôpital un peu avant ma mère, je rentrais à pieds, je dévalais les rues à toute berzingue, je ravalais ma tristesse et ma rage à chaque pas, j'empruntais des chemins détournés qui durent plus longtemps, j'avais peur du silence de l'appartement. Etrangement dans ces moments-là, ces retours solitaires et affolés, j'étais soudainement assaillie par la faim. Je rêvais alors de nourritures saugrenues, j'envisageais de me préparer des spaghettis bolognaise à cinq heures de l'après-midi, je me contentais d'un pain au chocolat dévoré avec un désespoir goulu.
J'ai porté tous les jours à peu près les mêmes habits et ça m'était égal. Je serrais les dents et les paupières. J'apercevais parfois ma mère, allongée et les yeux grand ouverts sur le plafond blanc. J'avalais ma salive, remettais de l'eau à chauffer pour le thé. Je ne m'apercevais même pas que la bouilloire japonaise sifflait déjà. Puis les tasses refroidissaient, ma mère s'était endormie.
Au fil des jours, elle tenta d'apprivoiser son chagrin, elle marchait beaucoup à travers la ville qu'elle découvrait timidement. Le bon goût restait sa boussole et elle voulait savoir où trouver du bon pain, des bons fruits, du poisson frais, une large gamme de laine et des tissus pour faire des pulls et des torchons, en attendant. Elle choisissait les meilleurs fruits secs pour mon père, nous achetait des chocolats, remplissait le réfrigérateur de yaourts. Elle m'observait avec curiosité préparer du porc au caramel (ah tiens, tu fais comme ça a-t-elle dit en me voyant glisser la cocotte en fonte au four), une barbue rôtie, de la purée de pommes de terre. Mais une fois à table, elle mangeait toujours très peu, des portions de poupée, sauf au petit-déjeuner, lors duquel je me réjouissais de la voir avaler deux grandes tartines, deux tasses de thé.
Maintenant il y a l'attente, le gouffre béant du doute et les pires perspectives qui dessinent un continent si noir qu'on n'ose plus trop fermer les yeux. Alors, dans le silence de la nuit, à l'écoute de son propre souffle inquiet, on attend l'aurore dont les premières lueurs sont parfois tout à fait inquiétantes. 

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mercredi 2 janvier 2013

Full sentimental


Le 31 décembre 2012, au déjeuner, je réchauffai un bol de minestrone, fit cuire deux oeufs à la coque et renonçai (momentanément) à goûter l'un des douze canelés de la large boîte rouge livrée le matin-même.
Quelques heures plus tôt, nous sommes restés un petit moment sur le trottoir brillant de pluie à agiter nos mouchoirs en regardant filer une voiture grise qui venait du 31 avec à son bord deux invités rares et gracieux qui avaient justement partagé avec nous, entre autres choses, le même minestrone que celui de mon dernier déjeuner de l'année. Il avait désormais le goût étrange de leur absence. Je dis "étrange" pour "inédit" parce que je n'avais jamais jusqu'ici éprouvé leur présence à la maison et, maintenant qu'ils étaient partis, je contemplais d'un drôle d'oeil le canapé-lit de mon bureau (dont ils n'auraient plus besoin, et qu'il me fallait replier), la théière en fonte japonaise (que je n'utilise jamais pour moi), les petits pots de chutney offerts avec une délicate discrétion (picalilli et mango with steam ginger - j'ai déjà quelques idées de sandwiches), la boîte vide de toasts for cheese (à l'abricot, aux pistaches et aux graines de tournesol, terminés la veille avec du chèvre frais). Tout disait qu'ils n'étaient plus là et ça faisait un petit trou froid au creux de moi, d'autant que j'ai appris avec le temps que je suis très mauvaise en amitié et que des rencontres comme celle d'avec S+F, nos derniers invités de l'année, sont infiniment précieuses puisqu'avec eux je m'autorise à être moi-même, avec tous mes défauts et mes élans, mes maladresses et mes histoires un peu honteuses, mes inhibitions secrètes et mes espoirs timides, la sensation rare d'être soi, que peut-être seul connait W., lui qui pourrait dessiner ma cartographie intime de façon précise et sensible.
Je ne sais pas toujours très bien y faire avec les gens que j'aime car si je peux les aimer très fort, je laisse aussi les malentendus s'enliser, les silences se creuser, le bleu difficile s'installer, la vie séparer, en silence. Je regrette, souvent, j'éprouve le manque, mais je ne dis rien, je contemple le désastre causé par une (fausse) déception, une interprétation à contre-sens ou des conclusions trop hâtives, à la fois par timidité, lâcheté, colère, lassitude, et aussi désespoir. Je pensais à tout cela devant mon bol de minestrone autour duquel je réchauffais mes mains, et je faisais le voeu secret que jamais les voix de S+F ne deviendraient un souvenir, un manque, un regret, mais toujours quelque chose de vivant, profond et amusé, comme elles le sont en réalité. W., qui saisit la moindre nuance de détresse dans la plus discrète crispation de sourire, a proposé doucement de faire une virée chez le chocolatier et c'est en grignotant quelques carrés de ganache veloutée (vanille, marron, orange, basilic-citron) que nous avons précisé les perspectives de la soirée à venir (dîner japonais et cinémathèque personnelle).
La dernière fois que je serai allée au cinéma en 2012, c'était pour rester ravie et enthousiaste après la séance des Bêtes du Sud sauvage, qui montre comme la tendresse peut être violente, qu'elle se nourrit parfois de la peur la plus primitive (le feu, le vent, le déchaînement du ciel) tout comme d'une bouchée de beignet d'alligator. Difficile d'oublier la silhouette déterminée d'Hushpuppy, qui fend le bayou dans ses bottes en caoutchouc de conte de fées, fait revivre les aurochs et s'effondrer les glaciers, elle qui ne cesse de chercher à entendre les coeurs qui battent, même dans une feuille verte.
Les coeurs qui battent, ce sont aussi ceux de Paul Celan et Ingeborg Bachman, dont la correspondance révèle leurs êtres brûlés par l'Histoire, la poésie et un amour aussi indissoluble que compliqué. Le 20 août 1949, à Paris, Paul termine ainsi sa lettre, à destination de Vienne: Es-tu loin ou es-tu proche Ingeborg? Dis le moi, pour que je sache si tu fermes les yeux quand maintenant je t'embrasse. Une couverture douce et des grosses chaussettes seront bienvenues pour cette lecture où la douleur de l'écriture se dispute à celle de l'amour.
Les derniers jours de 2012 garderont pour moi le goût du saké, celui des biscuits à la vanille et au citron, du foie gras maison et de la confiture de figues violettes, de glace au thé vert, de glace au yaourt, des blinis qui dorent en faisant des bulles dans la poêle chaude, du mouvement des algues quand on en saupoudre la surface d'un okonomiyaki, du dessert au tapioca et à la noix de coco familial, d'une poule au pot soigneusement réalisée à partir de la recette que sa grand-mère écrivait sur des cahiers d'écolier, du pain de seigle grillé tartiné de beurre salé, des burgers juteux et parfumés le soir où nous avons vu Interiors, de la poularde sauce suprême du Tire-Bouchon, des california maki de minuit, du coeur de purée d'azuki dans la mousse de chocolat blanc à Tanpopo, la vie n'attend pas, je vous la souhaite heureuse et impatiente en 2013.

//la photo a été prise un matin de novembre au Michelberger Hotel à Berlin. N'y allez pas, vous risqueriez de ne plus vouloir en partir//

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mardi 11 décembre 2012

Fragments d'un discours amoureux (crevettes sautées et oeufs brouillés)


//C'était l'été - j'y repense par ces journées si froides//
Je dis, pleine d'enthousiasme, à propos d'un truc que je suis en train d'écrire: "Ah, je sais, je vais appeler ça La bonne excuse"
Il répond, dans la fraction de seconde qui suit: "Oh non, ça ressemble trop à L'alibi, si tu vois ce que je veux dire"
Saisie par cette interprétation impromptue et extrêmement matinale, je suis dépitée de constater que je passe mon temps à me justifier quand il s'agit d'écrire et de créer.
Je décide de me défouler sur le blender qui mixe à une vitesse vertigineuse les fruits du smoothie dominical, yellow forever (mangue + banane + orange + citron), que je sirote le cerveau en ébullition, en me félicitant de toutes ces vitamines et oligo-éléments ingurgités, sûrement très bons pour la création.
*Soupir endimanché*

J'ai un truc pour toi, ferme les yeux.
Il dépose entre mes mains un petit coffret Georges Perec contenant films et entretiens. Je suis fascinée par l'interview radiophonique intitulée Les 50 choses à faire avant de mourir. Je suis tellement troublée et émue que je copie ses paroles dans un carnet (il s'est arrêté à 35 choses):
.Aller sur les bateaux-mouches
.Jeter tout ce que je garde sans savoir pourquoi je les garde
.Ranger ma bibliothèque
.Faire l'acquisition de divers appareils électroménagers
.Arrêter de fumer
.M'habiller de façon tout à fait différente: me faire confectionner un costume trois-pièces
.Aller vivre à l'hôtel
.Vivre à la campagne
.Aller vivre pendant un ou deux ans dans une grande ville étrangère
.Passer par l'intersection de l'Equateur et de la ligne de changement de date
.Aller au-delà du cercle polaire
.Vivre une expérience hors-temps
.Faire un voyage en sous-marin
.Faire un long voyage sur un navire
.Faire une ascension, un voyage en ballon
.Aller aux îles Kerguelen
.Aller du Maroc à Tombouctou en dos de chameau en 52 jours
.Aller dans les Ardennes
.Aller à Bayreuth, Prague ou Vienne
.Boire du rhum trouvé au fond de la mer
.Avoir le temps de lire par exemple, Henry James
.Voyager sur des canaux
.Trouver la solution du cube hongrois
.Apprendre à jouer de la batterie
.Apprendre une langue étrangère, le plus simple serait l'italien (pour lire Dante dans le texte)
.Apprendre le métier d'imprimeur
.Faire de la peinture
.Ecrire pour de tout petits enfants
.Ecrire un roman de science-fiction
.Ecrire un vrai roman-feuilleton
.Travailler avec un dessinateur de bandes dessinées
.Ecrire des chansons
.Planter un arbre pour le regarder pousser
.Se saouler avec Malcom Lowry
.Faire la connaissance de Vladimir Nabokov
Je me remets difficilement du fait que Georges Perec décède quelques mois après cet entretien ludique et poétique.
Je raconte tout cela à W. tandis que la pluie fatigue l'essuie-glace de la voiture qui file ce soir-là vers un spectacle de danse contemporaine au LU, à Nantes. Entre deux bouchées de pain doux bigouden que j'ai pris soin d'emporter pour patienter jusqu'au dîner qu'on se figurait alors tardif, il me demande ce que je répondrai à ça, allez, juste cinq choses que j'aimerais faire avant de mourir. Je n'ai même pas besoin de réfléchir très longtemps mais il est étonné que la destination de voyage que j'énonce ne soit pas plus évidente. Je réserve encore quelques surprises souris-je en lui tendant un petit sablé au citron, une autre fraction du butin posé sur mes genoux, protégés des miettes par une carte routière des Pyrénées Atlantiques.
Suite à quelques pénibles péripéties dont je vous fais grâce et malgré la sympathie d'un couple de Nantais qui partageait notre sort, nous avons renoncé au spectacle de danse et après une brève concertation, nous avons décidé de rebrousser chemin, sous la même pluie battante. Tu pourrais appeler le Tire-Bouchon pour leur demander si l'on peut encore arriver pour le dîner? Vers 22h30, assis à notre table habituelle, côté comptoir, nous dévorions nos tartines, chaudes et réconfortantes (fourme d'Ambert et poires fraîches, saucisse fumée et fromage à raclette…), tandis que le libraire qui s'y connait en bandes dessinées méditait sur des mots croisés en parlant du prix des bonnes choses avec le nouveau serveur occupé à éplucher une certaine quantité de pommes de terre au rasoir à légumes. Nous avons partagé une mousse au chocolat, fini nos verres de vin et avons quitté le restaurant désormais désert avec le sourire des employés qui ôtaient aussi leur tablier pour enfiler la parka et le bonnet de rigueur.
****

Loin d'égaler le rythme de Catherine Deneuve (elle regarde au moins deux films par jour raconte BB dans Magic), nous essayons de visionner un film un jour sur deux en tâchant de satisfaire les exigences de chacun (une pratique qui nécessite plusieurs années de domicile conjugal, ahem) puisque dès le premier dîner partagé, j'avais dit J'aime bien le cinéma des années 60, Truffaut, Rohmer, Godard…, ce à quoi il avait répondu Moi aussi, mais pas le même. Nous étions prévenus. Mais les temps derniers, nous avons été d'accord sur le fait que Deborah Kerr en gouvernante dans un manoir hanté reste bien plus convaincante qu'Art Gafunkel en psychiatre de pacotille, même s'il porte des costumes bien coupés.
J'organise aussi, à des fins personnelles, des petites projections dans mon bureau, comme l'autre jour, quand j'ai revu Journal intime de Moretti suite à cette chanson. Tout ce dont je me rappelais du film, c'est que j'avais seize ans quand j'avais emprunté la cassette VHS à la médiathèque… C'est comme si je n'avais jamais vu la scène où il décide de se rendre en vespa jusqu'à la plage d'Ostie où Pasolini a été tué, une nuit d'automne. Là, en écoutant Keith Jarrett, devant l'étendue immense, infinie et vaine de la mer, je ne pense plus à rien, je contemple en silence.
****

Samedi, il est rentré du marché avec plein d'histoires à raconter et des denrées jusque là inconnues Alors en fait, quand j'ai demandé une butternut au stand des Bocel, ils ont un peu fouillé dans les cageots mystérieusement mis de côté et m'ont donné ça (une grosse courge vert foncé, à la peau très épaisse et encore pleine de terre, aux extrémités plates, avec un petit renflement sur toute la circonférence supérieure, comme s'il y avait une petite courge dans une plus grande), c'est une buttercup et apparemment, c'est super bon en purée. Bon, il y avait aussi des endives mais, euh, je me suis abstenu (souvenir d'enfance compliqué d'endives aqueuses et amères)… Mais dimanche soir, il n'était pas encore temps de se confronter à cette buttercup, il avait décidé de faire des oeufs brouillés et des crevettes sautées à la Fumiko.
Je m'attablai ainsi bientôt devant une assiette fumante et rudement parfumée, il a mis le disque de Dan Auerbach (j'aime par-dessus tout cette chanson) et ce fut un petit festin que d'alterner les bouchées de crevettes croquantes au goût de gingembre, de ciboule et de saké avec les oeufs brouillés tout moelleux et le riz à la vapeur bien chaud. En grignotant les tranches soyeuses et sucrées de la mangue du dessert, j'ai espéré que nous aurions encore beaucoup de films à voir, beaucoup de recettes à partager, beaucoup de nouveaux légumes à cuisiner, une vie en long entre tes bras.


Crevettes sautées et brouillade d'oeufs, une recette très simple et délicieuse du grand-oncle de Fumiko Kono
Pour deux personnes

-300g de grosses crevettes crues, décortiquées et déveinées
-2 gousses d'ail hachées
-1 gros pouce de gingembre râpé
-plusieurs brins de ciboule émincés
-2 CS de saké
-1CS d'huile de sésame
-4 oeufs légèrement battus avec un peu de sel et du poivre du moulin

Dans une grande poêle, saisir les crevette à feu très vif avec un peu d'huile d'arachide. Arrêter le feu et ajouter l'ail, le gingembre, la ciboule, le saké et l'huile de sésame. Réserver au chaud.
Dans la même poêle, très chaude, verser les oeufs battus et mélanger un peu. Cuire très peu de temps pour obtenir une brouillage très moelleuse.
Répartir les oeufs dans les assiettes, ajouter les crevettes et servir illico.

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lundi 3 décembre 2012

L'amour ça se devine (plaisir d'offrir et barres coco-pistache au chocolat)


Une liste personnelle qui tisse en silence des souvenirs car le temps de l'amour c'est long et c'est court mais on s'en souvient...
La librairie berlinoise où nous avons traîné des heures et tu m'avais aidé à attraper les revues des étagères les plus hautes.
Le jour où j'ai découvert mon désormais inséparable Pentax Me Super dans du papier cadeau rétro, le serveur s'était ému en apportant mon assiette d'oeufs brouillés.
Le dîner japonais samedi dernier à Tanpopo et sa croquette de crabe épatante.
Une petite liste d'idées pour le plaisir d'offrir sans forcément attendre le Père Noël...



Le cinéma de Noémie Lvovsky aux Editions Independencia, à offrir avec le double dvd Oublie-moi/La vie ne me fait pas peur
Dans une série d'entretiens sensibles et très précis sur son travail de cinéaste, Noémie Lvovsky fait le récit de ses nuits américaines et révèle en creux ses déterminations de femme et d'artiste régulièrement saisie par le doute. Avec beaucoup d'humilité, elle raconte son rapport charnel au cinéma le long d'une filmographie qui interroge le rapport au temps et à l'amour bien avant Camille redouble. On la suit, à la sortie de ses études, rentrer à la Fémis avec la bénédiction malicieuse de Jean Douchet, faire son premier film et se confronter à des détails très pratiques (nourrir une équipe, trouver de la pellicule…), faire des rencontres retentissantes (Arnaud Desplechin, Valeria Bruni-Tedeschi…), et sur les plateaux, au plus près de ses acteurs, braver ses propres démons. On sourit en apprenant qu'elle aime bien Wes Anderson et en lisant qu'elle considère ses films comme le théâtre de son inconscient.
Je me souviens bien de la sortie de La vie ne me fait pas peur, où l'on retrouvait les quatre filles de Petites, un film qui faisait partie de la super série imaginée par Chantal Poupaud, la maman de Melvil, dans les années 90 pour Arte et qui s'intitulait Tous les garçons et les filles de leur âge. Peut-être plus nuancé que Camille redouble, très très près de la tempête adolescente et de ce qu'elle impose alors au corps maladroit, La vie ne me fait pas peur se regarde comme un journal intime qu'on n'aurait pas su écrire.




Yocci's menu de Yoshiko Noda chez Corraini Edizioni, à offrir avec un joli bol japonais, une sauce soja triée sur le volet, un thé précieux ou une poêle carrée
Suivez de page en page, en dessins naïfs et souriants, Yoshiko, native d'Osaka mais vivant en Italie, râper du gingembre frais et du thon séché sur un morceau de tofu, froncer les sourcils pendant la délicate cuisson des tempura, modeler des onigiri à l'umeboshi ou au saumon grillé, rouler ses maki préférés, siroter sa soupe miso comme une tasse de lait chaud ou faire la danse du dango. Une irrépressible envie de nourriture japonaise risque de se faire sentir en refermant le livre!



Daily fiction (Histoires de la vie ordinaire) d'Albéric d'Hardiviliers et Mathieu Raffard aux Editions Atelier IN8, à offrir avec Les choses de Georges Perec
Les moins bonnes raisons du monde, Le dernier bain de mer, Leurs vies éclatantes, Avec de la crème de lait et du sirop d'érable font partie des quatre-vingt dix courts récits imaginés par Albéric à partir des clichés de Mathieu, pris à Londres, Paris ou New York. Des histoires cinglantes et poétiques, toutes en prise avec des vécus très quotidiens, comme le choix de la chemise du lundi ou cette journée de travail si particulière dans sa banalité, le bagel du déjeuner et la bière mexicaine de fin d'après-midi, les filles qu'on ne reverra jamais, celles avec qui on essaie de rompre, le garçon qu'on est devenu dans le miroir. Je préfère les photographies sans personnages et tous les récits ne se valent pas mais j'ai souvent retrouvé une ambiance familière plutôt agréable. Evidemment, concernant la vie quotidienne, Les choses laisse un ravissement merveilleux.



Photographies d'Anne Wiazemsky chez Gallimard, à offrir avec du thé Bellocq
Avec le Pentax acheté grâce au cachet de La chinoise, AW a beaucoup photographié JLG, son amoureux compliqué, comme elle l'avait raconté dans Une année studieuse. On le voit disparaître derrière la fumée de sa cigarette, boire un thé devant sa bibliothèque en expliquant un truc avec les mains à Jean-Pierre Léaud ou lire Le Monde avec un ennui ostensible sur une plage du Midi. On croise aussi Pasolini, Jeanne Moreau qui se débat avec sa robe sur le tournage de La mariée était en noir et Mick Jagger le regard interrogateur. Ces photographies ont faillit être perdues et j'ai été très angoissée les temps derniers à l'idée que je n'avais pas assez pris de clichés de la vie qui passe, avec ses fêtes intimes et ses détails à l'infini que ma mémoire, aussi exercée soit-elle, ne peut seule retenir.
Rien de mieux que l'un des thés complexes et délicieux de chez Bellocq dont les boîtes jaunes sont du meilleur effet dans une cuisine mais même leurs sachets en papier brut sont magnifiques.



Mes recettes pour le goûter d'Isabelle Boinot aux éditions IMHO, à offrir avec un carnet rendu précieux par vos soins
Un coffret regroupant ses recettes à emporter et ses recettes de fêtes est également paru mais les recettes pour le goûter est celui qui me fait fondre pour des raisons que je ne m'explique pas, si ce n'est mon affection pour le goûter, cet en-cas délicieux, doux et réjouissant, qui vient ponctuer la journée et se savoure avec une satisfaction silencieuse appuyée certains jours par une dimension de consolation. J'aime les petits dessins de glace à la fraise, de clafoutis aux cerises, de biscuits fourrés au chocolat, de tartes aux abricots et puis ces ombrelles plissées des goûters d'été. Un cadeau tendre et délicat comme tous les livres de cuisine et carnets de voyage d'Isabelle Boinot.
Pour compléter le paquet, pour quelqu'un auquel vous tenez particulièrement, un carnet qui n'a pas de prix (ici, par exemple, une compilation de mes adresses parisiennes préférées avec les petites cartes de l'endroit en question précieusement conservée et collée à chaque page)

A grignoter en toute occasion (après un banh mi maison et avant un concert de Dark Dark Dark par exemple), les barres pistache-coco de Lilo sont inratables. A offrir à ceux qui se désolent de ne plus trouver de Bounty au chocolat noir chez les buralistes ou dans les presses de gare (mais dans les épiceries berlinoises, il y en a)

Les barres coco-pistache au chocolat
Pour huit barres réalisées dans des moules à financier
-100g de noix de coco
-125g de sucre blond de canne (150g dans la recette initiale mais c'était trop sucré pour moi)
-125mL de lait entier
-50g de pistaches décortiquées réduites en poudre fine et une demi-douzaine concassée
-100g de chocolat à pâtisser fondu et maintenu au chaud au bain-marie

Recouvrir le fond des moules d'une fine couche de chocolat et laisser refroidir au réfrigérateur.
Faire chauffer le lait et le sucre. A la dissolution complète de ce dernier, ajouter la noix de coco et laisser épaissir la préparation sur feu très doux sans cesser de remuer. Hors du feu, ajouter la poudre de pistache et bien mélanger. Laisser refroidir.
Répartir la préparation coco-pistache dans chacun des moules, bien tasser.
Laisser reposer une dizaine de minutes au réfrigérateur.
Recouvrir d'une couche de chocolat fondu, disperser quelques pistaches concassées.
Laisser prendre une dernière fois au réfrigérateur.
N'attendez pas le prochain concert pour les essayer!

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mardi 20 novembre 2012

Novembre est éternel, la vie est presque belle

Les souvenirs sont des impasses
Que sans cesse on ressasse




//Photoautomat berlinois au petit matin//

Après Rose Kennedy écouté jusqu'à la lie en mode repeat l'année de sa sortie en refusant de le partager avec quiconque, impossible de m'intéresser de nouveau à Benjamin Biolay. Pourtant, allongée sur le couvre-lit froissé, la radio pas trop fort, je l'ai quand même trouvé très touchant et juste chez Laure Adler, surtout quand il explique que la chanson française s'accommode mal des mots de plus de trois syllabes et qu'il prend l'exemple de La mer ou Que reste-t-il de nos amours, deux chansons douces et simples de Trenet. J'aime aussi le moment où il raconte comme il était un mauvais violoniste puis un tromboniste qui n'aimait pas jouer fort. 

Sinon, 
j'apprends comment Lacan conceptualise les lettres d'amour dans son Séminaire malicieusement intitulé Encore…
je suis ravie de réussir à pocher un oeuf pour chacun de nos bols fumants de soba du dimanche soir
je n'oublie pas la silhouette gracieuse d'Isabelle Huppert sous son petit parapluie dans In another country. Elle a l'air de se régaler du barbecue coréen arrosé de bières géantes
j'achète des saint-jacques chaque samedi au marché, je reste épatée par la dextérité de W. à les ouvrir (nous les mangeons crues, même s'il garde un souvenir précieux des gratins de sa grand-mère. Avec de la chapelure dessus.)
je contemple le cuir souple et crémeux de ma paire de Porselli dégotée à bas prix et sans bruit
je lis les rêves de Georges Perec, j'étudie de près le journal de Sylvia Plath
j'attends avec impatience le développement de plusieurs pellicules
parfois j'ai envie de faire un poulet rôti juste pour mélanger le lendemain les restes effilochés avec du riz bien chaud, du gingembre frais râpé, le précieux jus du poulet, de la ciboulette, de la sauce soja et un trait de jus de citron
je cherche aussi des correspondances dans des amours à contre-sens
je regarde les archives INA de Bouillon de Culture
j'ai envie d'une caméra super-huit, et d'un voyage en Italie
je vais au théâtre
je lis des revues australiennes, nord-américaines, suédoises, anglaises et les Cahiers du Cinéma, encore et toujours
je bois le thé numéro 32 de Bellocq, un oolong fascinant au parfum de lait chaud
j'apprends que Anne Wiazemsky aussi avait quelques difficultés à recharger son Pentax, surtout sous l'oeil de Raoul Coutard
je vous raconterai Berlin un autre jour, autrement. J'y travaille.

mardi 30 octobre 2012

Des baisers que le froid givrait (romance en quatre parties)


Chapitre 1
Cette histoire lui fut racontée pour la première fois jeudi soir, vers 21h30, à la terrasse du petit restaurant où nous attendions qu'une table se libère. Ma voix hésitante et sourde ne se laissait pourtant pas distraire par le Crozes-Hermitage soyeux qui réchauffait lentement les sangs glacés par le souffle de la nuit.
Je commençai à décrire la longue journée qui venait de s'achever, ce discours presque ininterrompu que j'écoute d'une oreille concentrée, fait de souffrances secrètes, d'amours déçues, d'espoirs fragiles, de tristesse énigmatique et ravageante. Toutes ces vies qui déplient leur intimité maladroite et murmurent les yeux baissés les blessures brûlantes. Je me sens parfois minuscule à les aider mais ne renonce évidemment jamais, animée par une énergie constante, une force vive qui se matérialise en quelques phrases bienveillantes et toujours très pensées. Mais c'est juste épuisant. Surtout quand les imprévus s'enchaînent et qu'il faut bientôt renoncer à la trêve du déjeuner, habituellement déjà très discrète (le mercredi un sandwich maison avec un pain pita acheté un peu plus tôt au marché matinal, le jeudi une pomme, une tasse de thé vert pas trop chaud pour pouvoir être bu rapidement, deux financiers à l'orange du marché d'à côté, le vendredi ça dépend. Parfois un vrai déjeuner avec W., à la maison, avec toutes les fantaisies que cela autorise, sinon un börek viande hachée et fromage à la gargote turque à deux pas, ou un grand smoothie plein de fruits et des biscuits au chocolat…) Ce jeudi-là, pas le temps d'aller chercher des financiers à l'orange, mais j'avais apporté du gâteau au soja et à la noix de coco, préparé par ma mère et ramené parmi des dizaines d'autres victuailles, dont un canard laqué, qui s'est tenu tranquille pendant notre voyage en train, après un dimanche familial comme j'en cède rarement à mes parents, car je nourris peu d'appétence pour ces retours qui m'angoissent maladivement là où la seule évocation de ma chambre d'adolescente laissée dans l'état me soulève le coeur (par exemple, les portraits de Rimbaud alignés au-dessus du bureau font que je ne peux plus le regarder dans les yeux). Malgré une faim furieuse, je déballai avec mille précautions le petit paquet préparé par mon père et, sous le dernier pli de papier argenté, découvris les petits carrés jaune tendre, doux et parfumés, visiblement découpés avec beaucoup de soin. La première bouchée déjà me ravit, c'était frais, sucré sans excès, très fondant, et les souvenirs apparurent comme un feu d'artifice retentissant: je me revis enfant mélangeant la préparation soja-coco à l'aide d'une cuillère en bois dans la casserole émaillée, je revis aussi les déjeuners chez mamie qui se clôturaient par ces mêmes gâteaux et un thé aux jasmin pour lequel elle glissait dans la théière quelques fleurs de jasmin qu'elle prélevait sur le jasminier du salon, je revis alors les plats délicieux de l'enfance, les boulettes frites, croustillantes et élastiques à la fois, le riz au poulet, tout collant de bouillon au gingembre, les travers de porc laqués, les soupes au poisson, les fondues fumantes, ma gourmandise insatiable de petite fille. Ce gâteau maternel si délicieux puisait son réconfort dans le contraste provoqué par sa douceur sucrée et la violence de ma faim qui avait grandit au fil des heures dans la violence de ce qu'il m'arrive d'entendre de la bouche de ceux qui ont pris rendez-vous avec moi. C'était un peu comme d'être entourée des bras de ma mère, chose qui n'arrive jamais car nous sommes timides en la matière. J'ai alors ressenti la tendresse immense de mes parents, à travers ce gâteau qu'elle avait préparé, qu'il avait emballé et, alors même que je tiens régulièrement un discours amer et dur sur la famille et l'enfance, du moins les miennes, je fus saisie par cette émotion inédite, le fait qu'on puisse penser à ses parents sur un mode rassurant.
Et j'ajoutai, au moment où la serveuse vint nous dire que notre table préférée était prête, En plus aujourd'hui, j'ai reçu une lettre de ma psychanalyste.

Chapitre 2
Je n'avais pas pris le métro en direction de l'université depuis plusieurs années. A la recherche du bâtiment où je devais me rendre (l'amphi L3), je me souvins que je fuyais souvent les cours de médecine au profit de cafés tièdes sur des tables poisseuses avec mon amie Gé. qui avait le bon goût d'étudier les lettres modernes (maintenant elle travaille dans le cinéma, ah!).
Dans l'amphithéâtre qui se remplissait avec autant de bavardages inaudibles, j'ai eu un petit frisson d'appréhension en voyant mon nom inscrit sur un carton replié posé sur la grande table de l'estrade. C'est assez étrange, après toutes ces années passées à écouter des centaines de cours rarement passionnants, de se retrouver un beau matin à la place de celui qui enseigne; la question de l'imposture avait déjà été soulevée au moment où j'acceptais avec enthousiasme et appréhension la tâche qu'on me proposait gentiment puis je l'ai refoulée parce que je crois que j'aime bien être sur scène en réalité.
Installée derrière un micro, avec la petite bouteille d'eau et le verre en plastique de rigueur, pendant qu'un universitaire très diplômé introduisait la matinée, je regardais les étudiants s'installer sur les chaises à battants. Rien n'avait vraiment changé. Il y avait toujours les besaces US personnalisées, les gobelets de café posés avec précaution à côté des notes, les garçons sérieux pull col V et cartable de terminale patiné, les garçons moins sérieux (en apparence…) qui sortent une feuille de papier et un stylo bille de la poche de leur manteau, les filles qui se recoiffent ou qui remettent un trait de rouge et celles qui notent tout, absolument tout, de ce qu'elles peuvent entendre. En réalité, dans ma robe à fleurs et ma veste anglaise, j'avais l'impression que peu de choses nous séparait finalement, que je n'avais pas tout à fait quitté leur monde et j'ai vraiment eu une sensation très étrange de soudaine responsabilité quand on m'a dit que c'était à moi de prendre la parole. J'ai pris une grande inspiration intérieure.
A la fin de la conférence, en ressortant sur le campus mouillé par une pluie d'automne tenace, j'aurais voulu aller prendre un café tiède avec Gé., l'écouter me raconter ses dernières amours, je revoyais son étui à cigarettes un peu chic, ses pantalons façon Annie Hall et son grand manteau, mais il n'y avait autour de moi que des silhouettes inconnues qui marchaient d'un pas pressé. Tous ces visages lisses et anonymes m'ont laissé le goût des années définitivement perdues.
J'avais déjà ressenti une émotion du même ordre quelques jours plus tôt à l'avant-première du prochain film très recommandable d'Olivier Assayas, Après-mai. Au début des années 70, Gilles, le double assumé d'Assayas, partage ses dix-sept ans entre manifestations lycéennes haletantes et risquées, peinture, poésie, séances de cinéma engagé, voyage-apprentissage en Italie et deux jeunes filles, Carole et Christine, avec qui il vit des histoires impossibles. Un après-midi estival, Carole le devance sur un chemin de sous-bois alors qu'il s'apprête à la retrouver à la gare en mobylette et sa silhouette me fascine. Elle porte une robe blanche très longue, avec un petit col qui remonte haut, plusieurs sautoirs et des spartiates en cuir brun mais Gilles apprendra qu'il ne s'agissait pas d'une robe de mariée. Christine a toujours le regard triste malgré sa détermination, son engagement est total mais pas lorsqu'il concerne le garçon qui essaie de l'aimer. Au-delà de l'aspect historique et politique du film, je suis surtout terriblement émue par la trajectoire de Gilles qui s'effectue au plus près de son désir de cinéma en empruntant des voies d'abord détournées. Son rapport à l'art, l'idée répétitive que le cinéma permet de revivre certains moments de la vie en leur attribuant un autre devenir (Carole qui apparaît plein cadre et tend la main à Gilles lors d'une projection) est une idée qui m'est chère et familière. Après le film, timidement, j'ai dit quelques mots à Olivier Assayas mais forcément, c'était un peu décevant parce que c'est définitivement compliqué de dire à quelqu'un qui ne vous connait pas Vous avez un peu changé ma vie quand même.

Chapitre 3
Concert de Neil Hannon à l'Ecole d'Architecture de Nantes. Il y a une fille avec une coupe à la Louise Brooks qui porte une robe en drap de laine vert sapin, un pull en jacquard et d'incroyables petites bottines vintage fourrées à lacets. Il y a un type immense avec une marinière, une veste en velours, des Converse (basses) et un tote bag Tindersticks (on me dit que c'est un journaliste de Magic). Toujours est-il qu'à l'ouverture des portes, je peux vous dire que tout savoir-vivre disparaît quand il s'agit d'avoir une place décente, aussi vintage soient les souliers que l'on a aux pieds. Neil Hannon, lui, dévale l'escalier de la salle en cravate, veste bordeaux sur chemise blanche et chaussures à semelle de crêpe. Il s'excuse d'être malade et installe très vite une proximité décontractée avec le public, un charme définitif émane de lui et tient à rien, c'est une posture, une phrase bien sentie, un sourire distancié. Même si l'ambiance n'est pas aussi survoltée qu'à la salle Pleyel (le sol ne tremble pas pendant Tonight we fly), le voir jouer sur l'immense Steinway me plonge dans une sensation d'ivresse ouatée très agréable. Après le concert, dans un café plein à craquer, un serveur infatigable et souriant apporte de délicieuses tartines au brocciu et pesto de roquette. Nous rentrons au milieu de la nuit sous une pluie battante et dans le brouillard.
Le lendemain, nouveau concert de Neil Hannon dans un lieu tenu secret. Nous disposons juste d'une adresse peu précise dans un quartier discrètement reculé. Au détour d'un bâtiment gris mis à vendre, une jeune fille bottes en caoutchouc et parapluie de rigueur, guette les arrivées hésitantes. Il faut tourner à droite et monter le petit escalier nous dit-elle à voix basse. Attention à ne pas glisser. De nombreuses flaques brillent un peu sur le chemin malaisé. En haut de l'escalier, comité d'accueil plutôt froid sous la véranda en teck. On croise des filles avec des nattes qui font le tour de leur tête et des garçons en petit blouson. La salle de concert est microscopique, juste quelques rangées de bancs d'écolier face à la scène minimaliste. Expérience très étrange. Quelques visages aperçus la veille se retournent aussi. Neil Hannon déboule à toute allure, pantalon souple et pull tout simple, l'air ravi. Avant chaque chanson, un spectateur contingent est poliment invité à glisser la main dans un chapeau tendu par Neil Hannon qui découvre donc, quasiment en même temps que le public le morceau suivant puisque le chapeau renferme des petits papiers portant chacun un numéro se référant à la liste de chansons posée sur le piano. C'est assez magique et excitant d'assister à un concert unique dans ses enchaînements et de surprendre Hannon lui-même très légèrement surpris à chaque fois par le suspense de la chanson suivante. Une proximité et une connivence s'installent très vite, surtout quand il s'approche vraiment de vous avec le chapeau… et le tend vers votre amoureux! Après le concert, dont je dérobe l'affiche en douce, dans un restaurant embourgeoisé mais au service diligent et courtois bien que l'heure fût tardive pour les dîners bourgeois, le Paris-Brest maison tient toutes ses promesses car le chou est tendre et bien frais, tandis que la crème se fait légère et intense en praliné.

Chapitre 4
Un weekend parisien très studieux s'annonçait puisqu'il serait question de psychanalyse lacanienne pendant deux jours. Malgré les aspérités théoriques qu'elles induisent parfois, j'ai toujours aimé écouter ces conférences érudites qui éclairent de façon souvent inattendue la clinique quotidienne. J'aime aussi entendre les récits de cure et ce qu'ils révèlent en creux avec beaucoup d'élégance et de pudeur à la fois, de celui ou celle qui la mène. J'aime ainsi m'asseoir et me laisser porter par ces discours qui au détour d'un concept savant viennent toucher quelque chose de sensible et personnel, c'est sérieux et jubilatoire en même temps. Le seul inconvénient, c'est le lieu où ces rencontres se tiennent, un bâtiment triste dans un quartier périphérique de Paris et d'où l'on ne sort pas de la journée, guettant des coins de ciel par les baies vitrées entre deux interventions. Mais pour nous récompenser de notre sérieux, le samedi soir, j'avais prévu de l'inviter à Spring, répondant à un désir très ancien étrangement lié à mon affection pour le nom du lieu, qui pour moi claquait comme une promesse.
Dès l'arrivée, les détails nous touchent: la discrétion de l'enseigne, le fait de sonner pour entrer, le sourire des serveurs, la lumière très douce autour des tables et la langue anglaise qui flotte dans l'air. Un groupe de dames à l'accent charmant finissent de dîner et pépient au-dessus de leurs tasses d'infusion en attendant un taxi, nos voisins sourient. Le menu, unique et non dévoilé à l'avance, est une suite ininterrompue de petits ravissements. Les textures, les couleurs et les parfums dessinent une cartographie du goût singulière et précise. Les huîtres se servent panées, avec un beurre très herbacé, ou crues avec du thon rouge de Saint Jean de Luz, fondant et velouté, aux côtés d'une vinaigrette de tomates très fraîche. Le rouget est nacré au milieu du pesto complexe et des olives de Kalamata, le pigeon est parfaitement rosé, son jus sombre fréquente le parfum capiteux des cèpes et le croquant acidulé des grains de grenade. Tout est assez épatant. Depuis ma place, j'aperçois la jeune femme qui s'occupe des desserts déposer avec délicatesse de très fines tranches de pomme verte sur la crème qui recouvre les carrés de gâteau aux noix, comme autant d'ailes de papillon. Mais mon dessert préféré fut cette glace au chocolat très intense qui surplombait un granité au café et des éclats de biscuits très parfumés. Ou alors cette mûre confite, seule et tentatrice, servie avec un étonnant beurre de miel. J'ai trouvé que c'était un endroit réjouissant et empli de tendresse. Après le dîner, nous sommes rentrés à pieds jusqu'à l'hôtel face au petit parc, j'aime emprunter les ponts qui enjambent la Seine la nuit.
Les conférences du lendemain matin me donnent l'impression de m'être secrètement adressées parce qu'il est question du fantasme d'un enfant à secourir, de la position de bonne élève, de la volonté d'être une fille classique. Ça alors. L'effet est tellement intense que lorsque W. me propose de sécher la fin d'après-midi pour traîner un peu au bord du canal, je dis oui tant j'en ai pris plein les oreilles et le coeur. De thé bien chaud en essayage de veste, de livres de photos en vagabondage de rue en rue, on est juste bien. Avant de reprendre le train de 22h08, je lui révèle ma botte secrète, un dîner comme dans les films d'Ozu, dans la jolie salle aux poutres sombres de Lengué. Les tempura de gambas sont épatants, les boulettes de poulet addictives, l'aubergine au miso ultra-fondante et les gyoza aux légumes bien replets et parfumés achèvent de nous convaincre. Le rythme des petites portions à commander au fur et à mesure du désir va bien avec le week end qui s'achève dans les douces vapeurs du saké. Chacun son sac à l'épaule, nous partons vers la gare bruissante des départs tardifs et dans le train ronronnant, je m'endors sur sa veste.

Après-mai, le film indispensable d'Olivier Assayas sort le 14 novembre.
Promenade est mon album préféré de Divine Comedy, surtout pour Tonight we fly et When the lights go out all over Europe.
Spring est au 6 rue Bailleul à Paris.
Lengué se cache au 31 rue de la Parcheminerie à Paris aussi.

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