dimanche 5 octobre 2014

Qui ne ressemble à personne

//Un café à Riga, mais ce n'est pas le propos//

Il a proposé de partir en bord de mer, là où nous étions allés au tout début, quand il fumait des cigarettes la fenêtre grande ouverte, et dans la voiture grise aux sièges écossais, on écoutait du Purcell très fort.
Je ne savais pas très bien lire les cartes routières (je ne comprenais pas la question Est-ce qu'il y a une sortie indiquée par un triangle ?), je n'osais jamais dire que j'avais un peu faim (alors que j'avais très faim), on jouait parfois à se faire deviner des titres de films ou des écrivains et j'étais très mauvaise (car à l'époque, je n'avais pas encore vu de films scandinaves avec un chiffre dans le titre). Je portais des tennis rouge et bleu, lui des pantalons très souples et doux, en velours finement côtelé et aux couleurs passées. Les chambres d'hôtel minuscules avaient vue sur mer pour distraire des papiers peints aux fleurs désuètes. Il faisait la lecture et moi pas trop souvent parce qu'il s'endormait systématiquement, nous en rions encore.

Ce sont des souvenirs doux parce que c'était aussi l'apprentissage minutieux et maladroit de la cartographie intime de l'autre, avant celle des routes côtières.
Cette fois-ci, il y avait assez de soleil pour s'accorder une crêpe au citron en terrasse, dans un village minuscule, en observant une autochtone remplir le coffre de sa voiture de gros tourteaux pour le dîner (s'ensuivit une petite discussion sur les fruits de mer et cette question soulevée par G. "C'est quand même bizarre de nommer fruit quelque chose d'origine animale et pas végétale, non?")
Marcher longtemps et rire beaucoup ont un effet particulièrement exaltant quand on les pratique au bord des vagues, des dunes, des ports et des villas désertes dont on aperçoit la silhouette bourgeoise entre d'épais feuillages que le jardinier de la propriété se garde bien d'élaguer. Aucun de nous ne connait la sensation de se retrouver, l'été, dans une maison de famille, avec des vieilles bandes dessinées dans la chambre et une tarte aux pêches dans le four. Nous parlons de cela.
Le soir nous dormons dans une chambre d'hôtes avec des magazines de jardinage et d'autres de voiles dans le grand panier en osier. Nous nous retrouvons à dîner dans le même endroit que notre hôtesse, mais pas à la même table, ouf. Il y a du bar grillé avec du riz sauvage aux légumes, délicieux. Après le dessert, nous marchons le long de l'eau mais il fait si noir que les flots se confondent avec la nuit et on ne peut pas descendre sur la plage parce que les sandales scandinaves portées avec des collants ne sont pas compatibles avec le sable mouvant. Alors nous écoutons la mer les cheveux emmêlés.
Au petit-déjeuner, il y a de la confiture de rhubarbe et d'abricot sur la nappe à pois mais je me concentre sur la brioche locale, avec des petits raisins secs étonnamment bienvenus. Puis au marché près de l'église, nous grappillons pour le retour quelques tomates et des cocos frais de Paimpol et puis du pain dans une boulangerie qui fait aussi épicerie, salon de thé et lieu de commande pour le couscous du vendredi et le kig ha farz tous les premiers samedis du mois.
Nous marchons, nous marchons, sur les sentiers, sur les galets, entre les rochers recouverts d'algues, le long des chemins où courent les mûriers. Au retour, nous pensions qu'il était trop tard mais, alors que la plupart des gens sirotaient leur café post-prandial, on nous a gentiment installés à une petite table à l'écart, pour voir la mer en se réchauffant autour d'une petite montagne de moules au gingembre et au citron confit. La fumée aurait fait de la buée sur ses lunettes s'il en avait encore porté.
Une dernière promenade avant de rentrer, sur la langue de sable qui avance dans la mer et où il avait évoqué, il y a de ça des années maintenant, du temps des tennis rouge et bleu et des pantalons en velours finement côtelé, la danse lente des méduses telle que la décrit Paul Valéry.
Evidemment, la vie, ce n'est pas que des weekends en bord de mer. C'est aussi les longues journées de travail et rentrer vraiment tard, avec dans les oreilles un milliard d'histoires dures, injustes, cruelles, ou qui rendent tout simplement les gens maladroits de leur existence, ce qui est déjà beaucoup. C'est aussi prendre le train l'angoisse au ventre, la même que lorsque le téléphone sonne alors que ce n'est pas du tout une heure pour sonner. C'est se disputer un peu aussi, de temps en temps, pour des malentendus douteux que catalysent l'angoisse et la fatigue.
Evidemment, il n'est pas nécessaire de partir en bord de mer à chaque fois que la vie trébuche. On peut aussi dîner en terrasse à l'improviste et partager à l'occasion une pizza inattendue, coppa, gorgonzola et pêche pochée. Ou essayer de manger proprement un éclair au citron au soleil, en fin d'après-midi. Aller boire un thé vert et grignoter un cupcake à la myrtille.
Acheter plein de livres et les dévorer, les uns après les autres, comme on dévore les petites crevettes bouquet du samedi, avec une mayonnaise corsée, préparée à la cuillère par G.
Déjeuner tous les mardis à Petite Nature et regretter chaque fois que ni C. ni S. n'habitent ici parce qu'elles aimeraient forcément le Bol Dragon (et le veggie banh mi !).
Commander six madeleines au chocolat pour le goûter (c'est-à-dire que ce sont des madeleines classiques mais entièrement recouvertes d'une couche épaisse comme un petit manteau de chocolat noir. Il dit que ça lui rappelle les madeleines Bijou, en mieux).
Et puis, aller au cinéma voir Saint Laurent et aimer pour toujours le tout début du film, la voix de Saint Laurent au téléphone, et un peu plus tard le moment où Valéria Bruni-Tedeschi essaie un ensemble sous l'oeil aigu, sensible et bienveillant du styliste. Repenser à cette scène me fait monter les larmes aux yeux.

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lundi 8 septembre 2014

A life rewound - Don't look back in anger


Le père de mon père se destinait à une carrière monastique et avait rejoint dans cette perspective un temple niché dans les montagnes. Il se révéla être un élève sérieux et assidu mais alors qu'il était au terme de sa formation, il demanda à parler au maître du temple. C'était difficile à dire mais il fallait bien l'admettre, la solitude ascétique lui pesait, il ne pouvait renoncer au tourbillon du monde, de la vie, et de ce qu'il soupçonnait en faire largement le sel, à savoir les femmes. Soulagé non sans être inquiet de cette décision, il empaqueta ses menues affaires et quitta bientôt les montagnes et le temple vers lequel il s'était tourné à la mort de ses deux parents, survenue quelques années plus tôt, frappés tous deux d'une maladie foudroyante.
Orphelin, son retrait de la vie monastique le laissait désormais face à une redoutable liberté puisqu'il s'agissait maintenant de subvenir à ses besoins. Il avait bien un diplôme de linguistique mais il découvrit que ses aptitudes en ce domaine étaient peu compatibles avec les nécessités matérielles imminentes. Il se mit alors à accepter tous les travaux qui se présentèrent à lui et devint ainsi marchand (de chaussures, de cuillères, de produits alimentaires) mais surtout pigiste pour qui voudrait bien de ses articles qui dénonçaient les abus d'un gouvernement déjà peu scrupuleux (il conserva tout au long de son existence une activité rédactionnelle, officielle puis clandestine, risquant régulièrement sa vie qu'il sauva un jour d'une descente inopinée de soldats du gouvernement en se réfugiant dans un sac de jute destiné à contenir du riz. Il s'en sortit avec quelques coups de baïonnette dans les côtes et cela ne l'empêcha pas de continuer à dénoncer les fraudes et les exactions qui pourrissaient son pays).
Bientôt, on lui parla d'une jeune femme du village, âgée d'à peine seize ans (il en avait dix de plus), qui avait elle aussi perdu ses parents très jeune. Elle avait été recueillie par une tante mais celle-ci avait ostentatoirement privilégié ses propres filles plutôt que cette nièce à qui elle avait imposé basses tâches et nourritures légères. Le père de mon père s'émut de cette histoire et, quelques mois plus tard, les deux orphelins se marièrent.
Fort de son expérience dans le commerce, mon grand-père fit l'acquisition d'un local qu'il transforma en librairie-papeterie qu'il confia à ma grand-mère après lui avoir appris à lire et à écrire. Elle développa un goût prononcé et raffiné dans le choix des articles qu'elle proposait (stylos variés, taille-crayons, carnets et cahiers, gommes en caoutchouc), tous maniaquement rangés et scrupuleusement époussetés. Elle prenait également grand soin du rayon librairie, tout à fait exotique et hétéroclite puisqu'il mêlait écrits bouddhiques et romans français.
Je ne pouvais pas savoir, quand j'étais enfant, que la fréquentation assidue de mon père de la papeterie-librairie de la place de la Poste n'était pas une simple lubie. Il m'y achetait beaucoup de petits objets inutiles, surtout à l'aune de ses revenus de l'époque et des nécessités auxquelles il fallait quotidiennement pallier. Je chérissais ces cadeaux qui arrivaient maladroitement emballés avec la petite étiquette de rigueur qui annonçait Plaisir d'offrir... Cela pouvait être un porte-mine rose, une gomme bicolore en forme de cœur, du papier à lettres à l'effigie de Minnie, une petite trousse en plastique colorée, mille choses futiles qui ont contribué à nouer mon goût pour l'écriture et les petits carnets lignés. Mon père aimait tellement cette librairie-papeterie, pourtant minuscule et peu avenante, qu'il lui arrivait de m'y acheter des romans qui n'avaient aucune chance de m'intéresser, et cela bien qu'il ait une certaine idée de ce que j'aimais, mais le choix était mince sur le présentoir circulaire et surtout, ce n'était pas le livre en soi qu'il achetait mais le souvenir de la silhouette de sa mère qui s'affairait derrière son comptoir.
Je me souviens qu'à la même époque, mes parents enregistraient sur des cassettes audio des messages que je délivrais en cambodgien à toute la famille de mon père. Ils expédiaient ensuite cette cassette à Kompong Thom où ils vivaient, où la plupart d'entre eux vivent encore, où je suis née et où la photo qui ouvre ce billet a été prise. De cette activité, je gardai le goût de la narration et ne tardai pas à enregistrer d'autres histoires, cette fois-ci en français, destinées à un public restreint mais parfaitement attentif, composé de peluches et de figurines trouvées dans des barils de lessive.
C'est au cours d'une conversation téléphonique grésillante et très matinale que mon père apprit la mort de sa mère, plusieurs années plus tard et plusieurs mois après sa survenue. Il resta allongé plusieurs jours sans plus pouvoir dire un seul mot.
Lors du voyage au Cambodge, mon père est à nouveau resté sans voix en découvrant que la librairie-papeterie de ses parents n'était plus rien maintenant qu'un crasseux magasin de charbon...
Mais il avait encore quelque chose à voir dans la ville.
En effet, il y a quelques années, les frères et soeurs de mon père ont construit au sein d'une pagode elle-même située en lisière d'un petit lac, un mausolée destiné à accueillir les urnes funéraires de mes grands-parents (mon grand-père est mort au tout début de nos années françaises, je n'en ai aucun souvenir). C'est un très joli temple, décoré des portraits des défunts, et j'aime la grosse fleur dans les cheveux de ma grand-mère. Ils ont l'air tous les deux extrêmement doux et bienveillant.
Le jour où j'ai rejoint mon père à la pagode en compagnie de G., il discutait avec un homme d'à peu près son âge, à la peau très foncée, aux traits marqués, avec un sourire plein de dents en or qui suscita immédiatement chez moi une irrépressible angoisse. Mais mon père s'adressait à lui avec déférence et je le saluai donc avec respect, il me le présenta en disant que c'était son ancien "chef de rang". Comme beaucoup de choses s'avéraient pour moi mystérieuses lors de ce voyage, je ne relevai pas et engageai une brève conversation convenue mais polie avec ce monsieur avant de pénétrer dans le mausolée en lui-même. L'odeur capiteuse de l'encens, les fleurs et les fruits, la fraîcheur de la pierre et ce sourire si doux qu'affichent mes grands-parents que je n'ai jamais connus me firent monter les larmes aux yeux.
Quand je retrouvai mon père, il discutait toujours avec l'homme au sourire inquiétant. Je remarquai qu'il portait plusieurs colliers autour de son cou ridé. Il souhaitait à mon père beaucoup de bonnes choses pour les années à venir et puis il s'excusait, mais c'était des excuses difficiles à comprendre pour moi, exprimées dans un cambodgien presque précieux qui ne m'est pas familier. Mon père l'a remercié, l'a salué, lui a dit quelque chose qui signifiait, grossièrement, ce n'est pas grave. La chaleur m'étourdissait un peu, je ne comprenais pas bien, j'ai salué moi aussi et nous sommes repartis.
A la question Qui est cette homme ? mon père a répondu d'une voix très calme mais sans me regarder Un ancien khmer rouge qui dirigeait la rizière où l'on travaillait. Cela voulait dire: l'homme qui l'avait fait trimer, lui, ma mère et toute sa famille, qui les avait affamés, qui les avaient insultés, qui les faisaient travailler pour un grain de riz et un grain de sel par jour comme ma mère me le racontait enfant. Je fus saisie d'une colère sourde, ma tête bourdonnait. Comment mon père pouvait s'adresser à cet homme avec autant de gentillesse dans la voix ? Je m'en voulais d'avoir fait preuve de politesse à son égard, j'avais envie de l'insulter. Mais mon père considérait que cet homme était déjà bien assez torturé par ce qu'il avait pu commettre, qu'il serait poursuivi par cela jusqu'à la fin de ses jours et que ma colère et mon ressentiment n'avaient pas lieu d'être, qu'après tout nous étions en vie, qu'une autre vie avait été possible, mais pas pour lui. Des larmes silencieuses et tranquilles ont dévalé ses joues et il nous a remerciés, G. et moi, d'être venus au Cambodge et avec lui ce jour-là, rendre visite à ses parents, car c'était cela qui comptait, et je devinais combien ils lui manquaient.
Dans la voiture qui quittait péniblement la pagode, en voyant le mausolée ne plus devenir qu'un lointain point blanc à l'horizon, je tressaillais à chaque cahot imprimé au véhicule par les cailloux qui jonchaient la route. Ils n'étaient pourtant pas les seuls responsables de ma nausée car j'ai compris plus tard que malgré toutes mes réticences, j'aurais probablement à revenir une nouvelle fois au Cambodge. Et que ce serait pour les funérailles de mon père.

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dimanche 31 août 2014

A life rewound - Something was lost

//Somewhere in Cambodia//

Ce jour-là, il était question pour ma mère de retrouver la maison où elle avait grandi, celle de son propre père, mon grand-père chinois, un ancien instituteur dont la sévérité notoire m'avait toujours paru factice quand je me rappelle avec quelle malice il regardait avec moi les candidats lyophilisés des Chiffres et des lettres s'affronter placidement. Nous aussi nous formions une équipe, lui aux chiffres et moi aux lettres, évidemment, et il me reprochait gentiment de nous faire perdre, nourrissant ainsi ma passion passagère pour les dictionnaires.
Ma mère vivait avec ses parents, sa soeur et ses quatre frères, dans une maison à pilotis bordée de manguiers à Kompong Cham, qui se situe à 120 kilomètres environ de Phnom Penh. C'était l'époque où elle allait à l'école en uniforme (jupe plissée bleu marine et chemisier blanc, mais elle a toujours dit que ça n'effaçait en rien les différences de catégorie sociale parce qu'il y avait des petites filles en chemisier de soie et d'autres en chemise taillée dans du drap grossier), l'époque où elle s'offrait pour le goûter des beignets de banane ou des sandwichs au porc laqué chez les petits marchands ambulants, l'époque aussi où l'on soignait les enfants malades avec du lait concentré sucré et celle où les mêmes enfants n'avaient pas toujours le droit de dîner en présence de leur père.
La voiture nécessairement climatisée avançait lentement dans les rues de Kompong Cham et bien que ma mère les eût autrefois parcourues dans tous les sens, à pied, à bicyclette, puis sur son petit vélomoteur, elle ne reconnaissait rien, et surtout pas les luxueuses villas aux architectures tapageuses. Ma mère, le visage collé à la vitre, le regard à la fois curieux, avide, et troublé par ce retour tant d'années après, après les camps, après l'exil, traquait le moindre signe de reconnaissance adressé à sa mémoire.  A peu près en vain. Elle donnait des instructions au chauffeur mais elle ne retrouvait pas sa maison.
Nous avons fini par nous arrêter au bord d'un chemin très encombré par des travaux d'urbanisme et elle est descendue, un peu hagarde sur la route poussiéreuse, elle a demandé aux ouvriers du chantier "Je cherche la maison de monsieur C., le directeur de l'école primaire, autrefois..." Je regardais sa silhouette qui paraissait égarée dans ce paysage étrange, éclaboussé par le soleil de midi, et je n'y croyais pas du tout, je pensais On ne la trouvera jamais, elle a disparu.
Et puis elle est revenue, elle a dit au chauffeur que c'était la rue de derrière, qu'il fallait faire demi-tour et puis voilà.
Quand la voiture s'est de nouveau immobilisée, elle n'a attendu aucun de nous, elle s'est élancée au dehors et je courais presque derrière elle, entre les bananiers et le linge qui séchait. Elle s'est arrêtée assez vite devant une grande maison dont le balcon, au premier étage, était largement occupé par ces tapis colorés qu'on croisait partout là-bas, à la fois dans les salles de bain et lors des pique-niques. Dans le jardin, des enfants se balançaient au creux de hamacs décolorés par le soleil. Une femme s'est retournée. Ma mère a dit "Je suis la fille de monsieur C., celui qui a construit cette maison..." La femme a dit à un enfant "Va chercher ton grand-père." Un homme très âgé, aux dents abîmées et à la peau burinée, est sorti de la maison. "Est-ce que vous vous rappelez de monsieur C., qui dirigeait l'école primaire...?" L'homme a dit "Oui, bien sûr ! C'était l'époque où la maison d'à côté était habitée par monsieur H., et celle d'en face par monsieur T." Il a ajouté, sans émotion apparente, "Tout le monde est mort maintenant..."
Quelques semaines plus tard, quand mon grand-père verra les clichés pris par ma mère ce jour-là, il dira "Ce n'est pas ma maison. Où sont les manguiers ? Qui a construit cet escalier, et cette extension ?" Il n'avait pas l'air triste mais plutôt contrarié comme lorsque le compte n'était pas bon du temps des Chiffres et des lettres. Mais j'aime penser que de toutes les façons, il préfère que personne d'autre n'ait jamais habité sa maison.
La visite n'étais pas terminée. Nous avons laissé la voiture dans la rue et nous avons marché un peu, nous avons traversé une pagode, et puis nous sommes arrivés sur les rives du Mékong. Loin de l'agitation, du bruit, de la poussière, face à l'étendue tranquille et souple du fleuve, des grappes de gens se retrouvaient autour des petites tables en métal pour boire une eau de coco très fraîche ou un jus de canne à sucre pressé à la demande par une dame en chemise-pantalon fleuri (mais ce n'était pas le même imprimé en haut et en bas, c'est pour ça que c'était joli). C'était l'heure de sortir les jeux de cartes et les confidences. Ma mère a dit qu'elle venait déjà là, autrefois, souvent seule, et qu'elle grignotait des beignets de banane en contemplant les ondulations lancinantes du Mékong, sans savoir qu'elle passerait plus tard trente ans sans les voir.

Pour de mystérieuses raisons, presque toutes les photographies que j'ai prises avec mon Pentax ME Super durant le voyage de printemps au Cambodge sont arrivées floues du laboratoire de développement. Un problème de mise au point.
J'ai longtemps pensé que je ne dirai jamais rien de ce voyage. Et puis finalement si.

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lundi 25 août 2014

Trois mille cheveux de travers (préparent la rentrée)

//Bol dragon et petite surprise à Petite Nature//
Après un baltic road trip palpitant que je raconterai bientôt (enfin, je l'aurais déjà écrit si je n'avais pas été perturbée par le visionnage des Revenants un siècle après tout le monde. J'avoue que la présence de Céline Sallette en a largement scellé mon addiction et je suis même obligée d'avouer que malgré le milliard de trucs énervants du scénario et de la mise en scène, je suis très impatiente de connaître la suite), je partageai avec G. quelques jours de vacance(s) à la maison, avant la vraie rentrée. C'est quelque chose d'assez délicieux que de continuer  encore un peu à s'octroyer un petit-déjeuner ensemble, assis autour d'une table où s'étalent les tartines, le beurrier japonais et la confiture italienne, mon chocolat, son café et un jus d'oranges pressées, plutôt que d'avaler nos breuvages matinaux brûlants pieds nus sur les tomettes de la cuisine.
L'autre petit luxe ultime, outre celui de lire un roman victorien sous les draps en lin, fenêtre grande ouverte sur les balcons déserts des voisins, fut aussi de se retrouver pour déjeuner (activité habituellement réservée aux midis dominicaux) et j'ai bien aimé quand il a proposé vendredi dernier "Tu m'emmènes à Petite Nature ?"
Une nouvelle fois, tout était délicieux. On a trinqué autour de petits verres de jus orange-fraise-pastèque-menthe, il y avait des numéros de Vertigo à feuilleter et figurez-vous que la bande-son comportait la chanson qui a déclenché toute cette histoire de filles face B. Comme je commence un peu à connaître les responsables de la programmation musicale, je peux vous dire que finalement, j'aime bien aussi être une fille face A !
J'éprouve une certaine affection pour les dernières semaines de l'été, quand on est plein d'envies et d'inspiration, que le souvenir des vacances est encore vif et qu'on guette avec impatience les petits enthousiasmes de l'automne à venir, les nouveaux films, les nouveaux romans, les nouveaux élans comme autant de promesses intimes.

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dimanche 3 août 2014

L'été grenadine (un début)


Rentrer de Biarritz dans la nuit.
Dans la voiture, Daydreaming de Dark Dark Dark (est-ce une chanson de fille face B ? La question reste entière) mais aussi des bagels au saumon avec beaucoup de roquette, de l'eau qui pique, un gâteau basque qui fait des miettes partout, des chips onion and cream qu'on ne grignoterait jamais dans la vie normale mais là, si.
Les rouleaux de foin, les éoliennes, l'architecture des nuages, la texture de la lune, parfois les pluies d'été.
Parler de Quand passent les cigognes.
Les mauvais souvenirs et les très très bons (les promenades nocturnes et le bruit de l'océan, les mojitos et le champagne avec les délicieux tapas du CDFG*, les dîners sur les nappes à carreaux rouges chez Pilou, les longs moments au Festin Nu et les discussions timides avec les libraires -que dire quand on vous dit "Alors vous êtes fan de Rohmer ? "...)
A l'arrivée, la boîte aux lettres qui s'ouvre sur une avalanche de courriers, et entre deux revues dans leur emballage plastique qui crisse, une carte qui vient de loin, avec une machine à écrire dessus et des mots qui font chaud dedans, dedans.
Vérifier que les plantes se portent bien (ce fut le cas).
Le délice de dormir dans son propre lit, ses propres draps, quand on en a été tenu éloigné un certain temps.
Le lendemain, enfiler des vieux vêtements qui rappellent d'autres époques (l'internat, les nuits de garde) et faire plein de lessives parce qu'il faut refaire la valise et qu'on n'aura même pas le temps d'aller voir Boyhood : demain, très tôt, un autre voyage commence !

*le Comptoir du Foie Gras, 1 rue du Centre, est l'endroit idéal pour prendre le pouls de la ville en début de soirée. Tout y est appétissant et réjouissant (surtout les tout petits sandwiches au magret fumé et à la confiture d'oignon et la tortilla, épaisse comme un oreiller). 
Et puis:
Chez Pilou, 3 rue Larralde, où l'on mange avec appétit des croquettes de poulet, de la hure de cochon avec plein d'herbes fraîches, des échalotes et des cornichons, du poisson cuit au cordeau et une exquise crème caramel.
Le Festin nu, 2 rue Jean Bart, une librairie qui ne fait pas semblant d'être une librairie.
Mais encore:
BB Wok, 65 avenue de Verdun, un endroit tranquille et souriant, avec plein de gingembre frais, de citronnelle, de basilic et de piment dans les assiettes colorées.
Le Milwaukee Café, 2 rue du Helder, pour son jus Green Detox revivifiant, son cheesecake tout simple et son pulled pork sandwich (qui serait encore meilleur avec du coleslaw dedans mais bon...)

A bientôt pour de nouvelles aventures !

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mardi 15 juillet 2014

Courrier des lecteurs

//Page 90 du numéro 702 des Cahiers du Cinéma//

Je ne savais pas comment faire
Oh mon dieu quel enfer
Et par où commencer
C'est la timidité

Chers Cahiers du Cinéma,
Tu ne pouvais pas le savoir mais dimanche prochain, cela fera dix-sept ans que je n'aurai plus dix-sept ans, cela fait donc un peu plus de dix-sept ans que je te lis.
Tes premiers numéros, je ne les achetais pas, je les empruntais, et même une fois je t'ai volé (forcément, c'était celui sur la Nouvelle Vague).
Certains exemplaires restent à jamais liés à des moments très précis de ma vie. Celui que j'ai lu dans le train quand je suis partie de mon hypokhâgne pour de mystérieuses raisons (avec Nicolas Cage en couverture, je t'avoue que ça ne m'a pas trop consolée), celui que je lisais quand j'ai appris que j'étais reçue au concours de première année de médecine (Luis Bunuel, déjà plus enthousiasmant), celui offert par mon amoureux l'été de notre rencontre (ça tombait bien, Truffaut faisait ta une). Il y a même des numéros pour lesquels j'éprouve une sorte de fétichisme, celui qui est paru après la mort de Rohmer par exemple, et son titre réjouissant, Rohmer for ever. Celui-là, je l'ai rangé de telle sorte que j'ai toujours un oeil sur lui quand je suis assise à mon bureau. Il y en a aussi que j'exècre et à cause desquels j'ai failli rompre avec toi. Ainsi, celui avec Johnny H. m'avait beaucoup énervée, j'en ai arraché la couverture et c'est la seule fois où j'ai consenti à porter atteinte à ton intégrité physique. Dans les vide-greniers, je guette tes vieux numéros et j'aime les visages des acteurs aux couleurs passées.

Alors voilà, cela fait plus de dix-sept ans que tu nourris chaque mois mon désir insatiable de cinéma et en même temps ma tristesse infinie, parce que du cinéma, je n'en ferai jamais. J'aime l'ampleur de tes entretiens, tes pas de côté et ton intransigeance, j'aime les photographies qui te parcourent, les titres de tes articles, tes partis pris. Certaines fois, à la lecture des méthodes de travail de certains metteurs en scène, j'ai la gorge qui se serre, et je te suis infiniment reconnaissante de me faire vivre ça, cette émotion-là. Tu revivifies tellement régulièrement mes envies de films que je te pardonne certaines lubies, comme la fois où tu avais fait figurer Loft Story dans ton classement des dix meilleurs films de l'année.
Il y a des articles que je n'oublierai jamais, pas parce qu'ils sont meilleurs que les autres mais parce que j'avais l'impression qu'ils avaient été écrits pour moi. Je me souviens par exemple d'Emmanuel Burdeau à propos de Three Times, de Mia Hansen Love qui parle de la Nouvelle Vague (oui bon, je suis incorrigible...) et plus récemment, de Nicholas Elliott quand il dit avec une délicate pertinence ce que lui évoque La Jalousie de Philippe Garrel (d'ailleurs, j'ai entendu à la radio la voix de Nicholas Elliott et elle m'a étrangement émue, j'aime beaucoup le lire et tout à coup il s'incarnait).
A la maison, c'est toujours moi qui t'accapare en premier mais mon amoureux aime bien que je lui lise certains articles à voix haute, et toutes les discussions qui s'ensuivent, tout ce babillage intime que nous avons autour du cinéma, nourrit le désir et incite encore et encore à s'abreuver d'images et d'histoires.
Tout ça pour te dire que quand j'ai vu mon nom dans le dernier numéro, un frisson intense et mystérieux m'a parcourue. Certes tu m'avais gentiment prévenue la veille par un petit message mais la matérialisation de cette annonce m'a filé une immense tachycardie. J'étais tellement ravie que je te pardonne même d'avoir (un peu) coupé mon texte.
Alors j'avais envie de te remercier, pour ça, et pour tout le reste.

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samedi 12 juillet 2014

Les filles face B


Le concept de la fille face B est né d'un dépit ressenti un jour de printemps à Berlin sur un quai de S Bahn.
A nos côtés ce matin-là, pendant l'élaboration (animée) de cette notion, il y avait une fille qui portait un pardessus années 50 bleu marine, trop grand pour elle et pourtant d'une élégance folle, et une autre fille qui avait retroussé son pantalon, révélant une doublure fleurie juste au-dessus de sa paire de New Balance jaune citron. Après avoir fait remarquer ce point de détail à G. d'une voix que j'espérais détachée, j'enchaînai en disant que j'avais bien aimé la chanson qui était passée au Michelberger à la fin de notre petit-déjeuner environ une demi-heure avant notre arrivée sur ce quai de S Banh, ce à quoi il a très nonchalamment répondu "Bah oui, c'est leur tube en fait." "Et...?" (le truc, c'est que je m'y connais tellement mal en musique actuelle que je ne sais même pas reconnaître un tube. Un tube, pour moi, ça reste ce qui passait au Top 50 quand j'étais enfant, ça va des Yeux revolver à Tout ce qui nous sépare, de Karin Redinger à Week end à Rome, de Voyage voyage à L'a
mour à la plage. Mais je serais bien en peine de citer un tube d'aujourd'hui).
G. a prestement précisé sa pensée: "Tu aimes toujours les tubes, surtout quand c'est de la pop !"
J'ai frémi à l'idée que la fille en pardessus ou l'autre en chaussures jaunes ait entendu cette réflexion et j'ai voulu répliquer mais mes arguments étaient minces vu que j'aimais vraiment bien cette chanson passée au Michelberger: "Pas du tout, archi-faux!... Enfin, ça dépend... Oh non, j'avais tellement envie d'être une fille face B !"
G. a beaucoup ri en entendant cet énoncé mais il a quand même insisté "Et oui, c'est comme ça, tu aimes systématiquement les tubes des groupes de pop ! C'est pas grave (!)"
Devant ma mine à la fois déconfite et révoltée (revival années 90, quand c'était mon attitude quotidienne), il m'a regardé gentiment (grrr) et il a dit, tandis que le S Bahn arrivait, "Bon mais alors elles sont comment les filles face B ?"
J'étais vexée, il fallait faire vite, j'ai résumé comme je pouvais: la fille face B n'aime pas les tubes (sauf ceux de son enfance, on est d'accord), non par posture ni forçage mais réellement par goût. Elle préférera toujours les à côtés, les choses discrètes, voire méconnues, en tout cas sous-estimées. Si elle aime un groupe de filles face A, elle délaisse les chansons évidentes pour le petit air complexe qui ne se fredonne presque pas, celui que personne n'écoute, que tout le monde oublie, sur lequel dans les soirées où le disque passerait, quelqu'un proposerait de réchauffer des feuilletés à la saucisse avec l'approbation générale.
J'entretiens un rapport compliqué à la musique, je n'arrive jamais à en parler parce que je sais que cela donnerait une image forcément réduite de moi. Si j'aime Vincent Delerm infiniment, je n'aime pas pour autant la chanson française par exemple. J'ai du mal aussi à aimer avec modération une oeuvre musicale. Une seule chanson peut circuler dans mon espace pendant plusieurs mois sans s'épuiser, je l'écoute se décomposer, ne plus former un ensemble harmonieux mais une succession de syllabes dont je goûte l'enchaînement et même la diction. La chanson ondule alors comme une vague, elle se tend et se détend à mon oreille selon que je m'attache aux éléments qui la composent ou à sa ligne mélodique, qui elle-même ne concentre pas tant la musicalité du morceau mais le lexique utilisé. Et pourtant, la musique que j'aime par dessus tout est celle qui se dispense de toute parole parce que rien n'est plus beau que n'importe quoi de Bach ou Chopin.
En fait, je ne peux même pas dire que je suis une fille face B parce que pour cela il faudrait que j'écoute de la musique et je suis obligée d'admettre que ça n'arrive pas souvent. Je ne sais pas danser et n'ai aucun sens du rythme, ce qui me rend régulièrement un peu triste. Je rapproche ça du fait qu'il m'était aussi insupportable de me déguiser les jours de mardi gras quand j'étais enfant. Et je peux vous dire qu'on est vraiment ridicule quand on est la seule petite fille en jupe en jean et pull jacquard le jour où l'école compte dix princesses, seize fées, une panthère, trois Minnie, une cosmonaute et une momie.

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lundi 23 juin 2014

Petite Nature


Ce midi, j'ai déjeuné dans un endroit tellement chouette que je n'ai même pas eu à sortir mon roman russe de deux fois mille pages pour me tenir compagnie. Et j'ai eu envie d'en parler aussitôt rentrée.
Ça s'appelle Petite Nature et je trouve ça charmant de transformer une expression malveillante (rapport aux professeurs d'EPS tellement détestés au collège) en une promesse délicate.
Il y a un mur vert menthe, des suspensions scandinaves vintage, des chaises années 50, des coussins dépareillés, des affiches qui parlent de l'été à Copenhague et plein de petites plantes dans des tasses Mobil ou Acapulco, comme à la maison.
Il était difficile de choisir entre le futomaki riz complet-légumes et la tarte carottes-sarrasin alors j'ai opté pour le Bol Dragon, à cause du nom et du souvenir des interminables mercredis matins de l'enfance, doux-amer comme la réglisse, un goût dont je n'arrive pas à dire si je l'aime ou pas. Par contre, le Bol Dragon, qui mêlait joyeusement patate douce rôtie, concombre mariné, carottes râpées, orge perlé, jeunes pousses toutes tendres et cake à la courgette tout moelleux, était ravissant et délicieux, avec plein de petits assaisonnements pimpants sur les légumes. En dessert, il n'y avait plus de brownie mais de toute façon, le fromage blanc à la compote et au granola maison me faisait très envie sur la table d'à côté. A boire, un thé vert trié sur le volet, parfaitement infusé, mais j'avais hésité avec le jus du jour, un mélange de bons fruits bios (ce lundi c'était orange, citron, ananas, banane, framboise et menthe) mixés à la demande. Goûte a dit ma voisine ravie à son amoureux après en avoir siroté une gorgée. Mmmm la menthe, fut la réponse de l'amoureux.
C'était l'heure du rush à mon arrivée mais les deux jeunes femmes qui s'occupent de l'endroit, tablier rose pâle et foulard dans les cheveux à l'appui, ont fait preuve de calme et d'attention pour chacun, ce qui adoucit grandement l'attente.
J'ai eu droit à un petit muffin aux myrtilles et groseilles du jardin pour finir mon thé et je savais déjà que je reviendrai très bientôt, et j'ai presque hâte à cet automne, quand on viendra avec G. se réchauffer les mains autour d'un latte préparé avec le café si particulier d'Hippolyte Courty

Petite Nature, 1 place de la Rotonde à Rennes. C'est ouvert du lundi au vendredi de 8h à 17h, et ça me réconcilie un peu avec ma ville endormie...

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vendredi 13 juin 2014

La vie clafoutis


Pour ne pas céder à l'énervement facile bien que justifié (fréquentation assidue de l'hôpital en tête de liste, je n'entre pas dans les détails), je conseille de faire un clafoutis aux cerises (dénoyautées. Ça occupe et c'est quand même plus simple à manger).
Ici, nous aimons le clafoutis de la mamie de G. qui portait des jolis tabliers et le prénom d'une héroïne shakespearienne.

Sa version a une texture de flan et un goût très simple, lacté et fruité, très doucement vanillé. Il est vraiment bon bien froid, avec un thé bien chaud, pour vivre les contrastes autrement que dans les poumons. Il se défend aussi avec une tasse de chocolat au petit-déjeuner parce que le cacao donne de la profondeur au goût des cerises.
La mamie de G. connaissait la recette par coeur mais elle me l'avait recopiée sur une feuille de cahier 96 pages. Je n'ai plus besoin de la consulter pour la mettre en pratique. Essayez, vous verrez.
Commencez par choisir une émission radiophonique. Mon choix s'est porté sur Mathieu Amalric chez Laure Adler. Si j'avais été à la place de Laure, je me serais abstenue de faire des remarques sur ses amoureuses et après le récit de sa première anecdote, aux funérailles de Jean-Paul Sartre, j'aurais plutôt demandé Mais vous avez remarqué que vous tombez très souvent dans vos films aussi ? Mais l'heure était au clafoutis et j'ai remballé à regret mes ambitions d'intervieweuse.
Commencez par beurrer copieusement un plat à gratin, puis dénoyautez un petit kilo de cerises, que vous mettez au fur et à mesure dans le plat.
Fouettez trois oeufs avec 150g de sucre blond de canne.
Versez 150g de farine et mélangez bien.
Ajoutez deux verres de lait frais, puis un verre généreux de crème fraîche, épaisse et entière, mélangez bien entre chaque.
Versez cet appareil sur les cerises.
Saupoudrez toute la surface d'un voile de sucre vanillé (maison), parsemez de toutes petites noisettes de beurre.
Faites cuire à four très doux (140°-150°), environ une heure, jusqu'à ce que le dessus soit doré, craquelé, caramélisé.

Si le clafoutis ne suffit pas, j'ai d'autres conseils de printemps !
-revoir Les amours imaginaires et passer trois journées à chantonner Le temps est bon/Le ciel est bleu/J'ai deux amis/Qui sont aussi mes amoureux...
J'ai d'ailleurs un super test pour savoir si je vais bien m'entendre avec quelqu'un. Je glisse au détour de la conversation C'est pas parce que c'est vintage que c'est beau ! et j'attends de voir. Sauf que je suis obligée de constater que ça ne marche pas très bien (une façon de dire que je ne m'entends avec personne...)
-lire La ballade d'Hester Day de Mercedes Helnwein et retenir son souffle le long des trois cents pages. Vous n'êtes pas prêts d'oublier le super personnage d'Hester, une fille dotée d'une lucidité et d'un sens de la répartie fulgurants. En roue libre sur les routes nord-américaines, elle éprouve ses convictions et sa liberté à bord d'un camping-car déglingué avec son mari fraîchement rencontré au volant et son petit cousin à l'arrière.
-s'absorber dans le visionnage de La fabrique du Conte d'Eté, pour voir Rohmer au travail (mais aussi en boîte de nuit) et surprendre la tristesse, discrète et douce, dans le regard d'Amanda Langlet, le dernier jour du tournage.
Et puis, dans un autre ordre d'idées, porter des sandales et des robes à manches courtes, se dire qu'on va revoir des amis qui sont loin, glisser beaucoup de menthe fraîche dans la carafe de thé glacé.

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mardi 27 mai 2014

La revanche de nos amours imaginaires*


Je me souviendrai longtemps que j'étais en train de dévorer une immense assiette de moules-frites avec plein de ketchup au pied d'une abbaye quand j'ai appris que Xavier Dolan remportait à Cannes le Prix du Jury. Je n'ai rien dit à personne (il y avait pourtant vingt-cinq invités qui mangeaient des moules-frites à mes côtés !) parce que ça fait midinette snobinarde mais j'ai ressenti une émotion qui n'était pas due au fait que je n'avais jusqu'ici jamais mangé de moules-frites de ma vie. Le lendemain, j'ai regardé le moment où Xavier Dolan reçoit son prix et le petit discours qui a suivi et, parce que tout s'est mélangé (combien compte le cinéma, combien comptent les images qui nous surprennent par hasard parfois à notre insu, combien comptent la détermination, la conviction intime de ce que l'on entreprend, combien Xavier Dolan est jeune et comme c'est beau et énervant), j'avoue que toute midinette snobinarde que je suis, j'ai un peu pleuré.
Bon.
Je me souviendrai longtemps aussi que c'est dans la belle salle du Coutume Café, devant un Cortado et un granola avec plein de bons fruits frais (dont un quartier de poire pochée à la cardamome vraiment pertinent), que j'ai lu le numéro 700 des Cahiers du Cinéma, complètement enthousiasmant et inspirant, délicat et enlevé, infiniment précieux tant il suscite de désirs. C'est un désir immatériel, qui ne s'achète pas et ne se montre à personne, qui ne sert à rien mais qui est complètement indispensable, c'est voir et revoir des films, dans tous les sens, n'importe quand, comme l'envie me prend. C'est l'un des seuls goûts de l'adolescence qui ne comporte aucune amertume. Lisez ce numéro des Cahiers et repensez vous aussi à ce moment de cinéma qui a provoqué une émotion comparable au coup de hache qui a brisé la mer gelée en vous. Ça vaut presque une séance chez l'analyste !
En mai, la résistance contre les avanies de l'existence s'organise comme elle peut.
C'est se retrouver à relire La vie mode d'emploi dans la chambre d'un château en lisière de la mer. C'est prendre le train pour retrouver une amie au déjeuner dans la rue du marché Popincourt. C'est cuisiner des asperges, des fèves, des petits pois, avec tout ce que cela implique de préparation, des mains de l'autre que l'on frôle au-dessus de la passoire émaillée. C'est acheter des taies d'oreiller rose blush et une jupe à pois même si on ne sait pas très bien avec quoi on la portera. C'est observer la lente éclosion d'un bouquet de pivoines. C'est Wes Anderson. C'est G. qui veut absolument voir Maps to the stars le jour de sa sortie et se justifie C'est mon Wes Anderson à moi ! C'est le fraisier de Madame Durand et la tarte à la rhubarbe de Marianne. C'est écrire le long des journées fériées. C'est tenter de garder au creux de soi l'idée qu'on ne cèdera rien au chagrin.

*Je fais de cette phrase de Xavier Dolan ma devise pour quelques temps.

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