Les choses après (KA on stage)
(Avant)C'est E. qui a conseillé l'adresse alors que nous étions debout dans l'entrée d'Henry et Henriette, nous saluant avec la gêne de ceux qui ne savent pas très bien quand ils se reverront.
Après, avec G., serrés sous le parapluie à pois japonais, déjà la main redéplie le plan et nous avançons d'un pas pressé et trempé sous les guirlandes palpitantes au gré du vent. Nous avons trouvé l'escalier qu'il fallait descendre puis la grande avenue à traverser, nous avons pris la rue à gauche et nous sommes finalement arrivés sans encombre au Jéroboam. J'ai alors eu l'impression asssez immédiate d'être à New York, à cause du bois, des briques apparentes, du petit salon au bout du comptoir et de cette nonchalance gourmande et heureuse qu'affichait la plupart des gens. Nous avons expliqué au serveur qu'il s'agissait d'un avant-goût et que nous avions peu de temps devant nous car dans un peu plus d'heure allait commencer le concert de Keren Ann. Il a absolument compris l'enjeu du moment et a apporté avec une certaine malice deux verres de vin et trois tartines qui redonnent un sens à l'utilisation de ce terme dans le monde de la restauration (je dis ça parce que trop souvent, ces tartines servent de prétexte à servir en toute bonne conscience des tranches assez épaisses de pain pas toujours super frais recouvertes de trucs de qualité très médiocre régulièrement camouflés par du mauvais fromage fondu). Ici, au Jéroboam, il s'agit de petites tranches de pain plutôt fines et toastées recouvertes d'une généreuse poêlée de cèpes à la marjolaine ou de fromage frais aux herbes et d'écrevisses ou encore de pancetta et de purée de vitelotte gratinée au comté. J'avoue que c'est assez réjouissant comme nourriture pré-concert.
(Pendant)
Impatience à son comble au quatrième rang, G. et moi avons du mal à la tromper. Il fait chaud dans la salle, j'enlève mon cardigan et je bénis les manches courtes de la robe à pois.
Il y a un compte à rebours assez subtil puis la silhouette de KA se devine, ultra graphique et stylée (j'adore la veste courte, noire, et le fin bracelet autour du poignet).
Je suis complètement terrassée par l'émotion dès le tout début du concert. J'avais le souvenir d'une fille qui ne fait que penser aux rivières de janvier ou dont les amours périssables s'enterrent sous le sable mouvant, une fille qui le prévenait nul ne t'aimait comme moi jamais, une fille qui osait à peine lever les yeux vers son public, s'excusait presque d'être là, chantait avec discrétion comme si elle s'approchait sur la pointe des pieds des oreilles de son auditeur. J'avais le souvenir aussi de ses lalala légers et graves sur Tout doucement, le souvenir d'un texte qu'elle avait écrit pour les Inrocks où elle évoquait sa sidération au Guggenheim de Venise devant un Giacometti ou à la Tate devant une toile de Lucian Freud intitulée Girl with leaves. Elle était pour moi une fille délicate et intimidée, une fille d'une autre époque aussi.
Mais ce soir-là, dans la salle électrique, je ne m'y attendais pas du tout, elle impose avec une grâce déterminée sa voix pleine et complexe en vous regardant droit dans les yeux tandis que les miens se mouillent tant je suis émue par sa transformation. Sa gestuelle me fascine et quand elle raconte à l'improviste le soir où elle a vu Lou Reed écraser sa cigarette dans une bouteille de champagne à Manhattan, je saisis l'ampleur de ce qui sépare la jeune fille en col roulé qui chantait timidement J'ai raté ma vie en deux temps/Trop occupée à faire d'autres plans de la jeune femme super à l'aise dans ses boots noires qui chante malicieusement et avec fougue Don't say nothing/I speak for two. Elle ne parle quasiment pas entre les chansons et pourtant, il y a un lien très fort avec le public, créé uniquement par la force harmonique et visuelle du concert. C'était absolument décoiffant.
(Après)
KA participait à une séance de dédicaces mais j'ai appris comme ce genre de proposition peut être source de remords infinis d'où la décision partagée de retourner au Jéroboam vérifier que c'était vraiment un chouette endroit.
Sur la table, du jus de Cox Orange, un chocolat chaud servi sans ciller, un verre de vin rouge, des fromages subtils, des charcuteries triées sur le volet, quelques noix. C'était assez délicieux et réjouissant. En dessert, avec le vin chilien, il y avait une marquise au chocolat et aux éclats de speculoos vraiment pas mal.
Evidemment, on n'a pas arrêté de parler de KA. Je suis archi admirative de sa trajectoire, j'ai presque envie de devenir chanteuse. En fait non, je me demande plutôt, à l'aune de sa transformation, elle qui ne cesse d'évoquer sa disparition dans ses chansons, si moi aussi, dans dix ans, je m'approcherai de ce à quoi j'aspire, vraiment. Cela passe par des questions assez simples, aurai-je toujours les cheveux longs? Aimerai-je toujours les mêmes chansons? Lirai-je les vers de Sylvia Plath avec autant de frissons? Saurai-je maquiller mes yeux, jouer Les variations Goldberg, faire des canelés parfaits? Oserai-je, l'hiver, porter un manteau jaune? Aurai-je abandonné mes sacs en tissu coloré?
Mais derrière arriveront les vraies questions, ai-je été fidèle à mes aspirations? Qu'en est-il de mes convictions? Est-ce que je me suis attelée, vraiment, à ce qui comptait pour moi, au fond? Me suis-je mentie à moi-même pendant tout ce temps? M'écriras-tu encore, longtemps?
J'ai eu comme un vertige.
Le plus souvent, c'est vrai, je préfère les choses après, mais parfois non.
****
Peut-être nous croiserons-nous un jour au Jéroboam, au 21 rue Léon Blum à Nantes.
Tous les disques de KA sont extras mais j'aime particulièrement La disparition et Nolita.
Je sais que j'avais promis de parler de livres mais ce concert m'a vraiment fait de l'effet... Il y aura bientôt quelques idées de cadeaux pour Noël, avec des livres donc!
(Ah, j'allais oublier, j'ai aussi une question technique suite à de nombreuses plaintes concernant la lisibilité de ces pages: comment faire pour qu'en bas de page s'affichent "Messages plus anciens" et "Accueil" afin que plus jamais vous ne soyez obligés de parcourir les archives pour retrouver ce que je raconte, par exemple, sur Millenium Mambo*? Je précise que j'ai l'ancienne version de Blogger... Merci d'avance!)
*private joke
