dimanche 1 mars 2015

Ils obtenaient lentement, morceau par morceau, des choses de leur vie

//La scène se passe en fait à Tampere, en Finlande//

Quelques nuits passées à essayer de s'endormir sur un matelas appartenant en temps normal à d'autres gens. Evidemment, je n'y arrive pas du tout, ou alors vraiment mal. J'écoute les bruits des rues inconnues, de ces maisons qui ne sont pas les miennes. Piétinements, souffles suspects, cliquetis, craquements, je remonte la couverture jusqu'au menton. Mais parfois sa voix fend doucement la pénombre "Je n'arrive pas à dormir... on peut parler un peu ?" Alors, dans le refuge de son épaule, nos voix chuchotées évoquent confusément des sensations, des souvenirs absurdes et émouvants, et tout un tas de petites choses idiotes qui ne se partageraient avec personne d'autre (jeux de mots approximatifs, plaisanteries, refrains de chansons pas du tout face B). Enfin apaisés, nous finissons pas nous rendormir. Au réveil, un clin d'oeil.
De retour de chez ses parents, évidemment, je cite mon inévitable référence et il répond "Mais pour moi aussi ça revient à ouvrir des boîtes de Canigou malgré tout !"
Pour occuper le long trajet du retour, nous décidons de choisir tour à tour les chansons qui nous divertiront de la monotonie de l'autoroute. L'occasion pour moi de partager mon goût immodéré pour un vieux tube inavouable (je me dédouane en citant Hou Hsiao Hsien à ce sujet), de découvrir que les titres de Radiohead vieillissent assez mal ("C'est un peu lyrique là, non ?" dit-il poliment) et de me demander ce que devient Coralie Clément (réponse dispensable). Nous grignotons des canelés, du chocolat Mast Brothers aux amandes ("Je ne comprends pas que tu n'achètes qu'une tablette à chaque fois" dit-il en décrétant que c'est définitivement son préféré) et des oursons à la guimauve. Enfin, il est annoncé sur le sachet koala à la guimauve mais nous sommes formels, ce sont des oursons. Moins bons que les vrais oursons en plus !
Les jours heureux sont parfois interrompus parce que je vais voir mon père à l'hôpital. Il reste peu de temps mais suffisamment pour alourdir les épaules et chaque pas. Je n'arrive toujours pas à me faire à l'odeur de plastique sale qui règne un peu partout là-bas, dans le hall, les escaliers, le service. Le jour où j'ai vu ma mère se laisser aller à pleurer sous mon regard, quand j'ai vu ces rivières sur ses joues et son renoncement à me les dissimuler, je me suis sentie très vieille en une seconde, comme si soudain toute l'enfance avait été enfermée dans un sac solidement noué et jeté à la mer. Tenir bon malgré tout.
S'enfuir à Paris, ce sont les derniers jours de l'exposition François Truffaut. La musique de La nuit américaine me fait monter les larmes aux yeux, je m'émeus aussi devant tous les petits papiers et divers carnets de François. Hypnotisée par Bernadette Lafont dans Les mistons, j'ai presque envie de faire de la bicyclette. Au déjeuner, tout le monde veut les oeufs Benedict de Rose Bakery avec sa fondue d'épinards acidulée. Et puis les musées, le name-dropping danois, la vie en noir et blanc d'Alix-Cléo sur les conseils avertis de A.
Le dimanche soir il faut déjà reprendre le train, mais pas sans avoir goûté aux pitas réjouissantes de Miznon. Le bonus gracieux, c'est qu'une fois que tout fut dévoré, la pita et le chou-fleur brûlé, le garçon qui officie en cuisine nous offre une large part de pita débordante de légumes, d'herbes et de leur sauce spéciale au tahini. Tant pis pour les doigts qu'on venait juste d'essuyer patiemment.
A Petite Nature que de surprises, une soupe-noodle bien chaude et un garçon très Wes Anderson se concentre en réalité sur Eric Rohmer.
Plein de films au cinéma avec G., beaucoup de temps à guetter le moment où surgira l'émotion, souvent en vain. C'est en écoutant Jean-Paul Civeyrac répondre de sa belle voix calme aux questions discutables de Laure Adler (désolée Laure, mais en plus tu écorches tout le temps le titre des oeuvres dont tu veux parler, c'est un peu énervant) que l'émotion me saisit, surtout quand il parle de la mélancolie et de la distance à laquelle ses parents ont consenti en le soutenant dans ses études alors même que leur entreprise les éloignait d'eux, qui venaient d'un autre milieu. La douce intelligence de Civeyrac se retrouve dans la série de textes qu'il publie sous le joli titre Ecrits entre les jours, à lire à petites gorgées. Son dernier film, Mon amie Victoria, me laissait sceptique avant de me séduire tout à fait à partir du moment où l'opacité triste de Victoria infuse toute la mise en scène.
Chez Laure Adler encore, trois entretiens avec Catherine Deneuve. C'est tellement beau quand elle lit Les petits chevaux de Tarquinia que je lui pardonne de citer les Inrocks comme référence en terme de conseil cinéma (Catherine ! )
Sinon, il y a plus de dix ans de cela maintenant, l'une des premières promesses qu'il ait faite, peut-être à la terrasse du restaurant marocain ou alors sur le vieux canapé noir en trempant très vite des biscuits pas chers dans du thé très fort, alors il avait dit qu'un jour nous irions ensemble au Japon. C'est pour bientôt, si tout se passe bien.

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dimanche 4 janvier 2015

L'amour n'est pas que dans les chansons

//En 2015, suis ton coeur qui insiste//

Le premier janvier deux mille quatorze, la terrasse au bord de l'eau du Dorsoduro, la pizza grignotée avec les doigts, il faisait tellement bon qu'on pouvait s'autoriser à déjeuner dehors sans manteau.
Quelques jours plus tard, le dernier soir à Venise, la robe verte et bleue de la serveuse de l'Anice Stellato, la montagne de fritto misto dans un cornet un papier, goûter tous les desserts de la carte.
Les conférences de cinéma du lundi soir et les conversations des étudiants qu'on a envie d'enregistrer.
Le Cambodge et ses fantômes. Les larmes de mon père à Angkor Vat. Les galettes aux crevettes frites. Les noix de coco fraîches. Le découpage amusé d'un fruit du jacquier dans une chambre d'hôtel à Kompong Thom. Alain Resnais très flou sur un écran de l'autre bout du monde. La barquette de riz sauté aux légumes achetée par G. dans un boui-boui près de l'hôpital de Phnom Penh. Le besoin de consolation impossible à rassasier.
The Grand Budapest Hotel dans une salle vide et juste après, prendre le métro pour voir mon père à l'hôpital.
Le printemps.
Deux fois par semaine le divan.
Le manteau italien et les rideaux en lin.
Vincent Delerm à l'Opéra. Embrasse moi pour rien.
Xavier Dolan à Cannes.
Le soir où j'ai reçu le petit message des Cahiers du Cinéma.
Le train de 7h23.
Anastasia Krupnik.
La dernière scène du Goût du saké et les larmes qui l'accompagnent.
Les biscuits au chocolat au lait et à la fleur de sel du Paris Pastry Club de Fanny.
La gare de Valence. Les jours de juillet en Provence. Le sorbet citron. La petite cocotte de légumes du jardin. Le chèvre frais et les figues du pique-nique.
La vie douce à Toulouse. Le chirashi sushi et le flan au lait de soja à Motchiya.
Ethan Frome traduit par Julie Wolkenstein, sa violence et sa cruauté.
Le Panama avec un ruban Liberty resté dans la boutique de Biarritz.
La robe marinière, que je n'aime pas trop porter finalement.
Kristen Stewart dans Sils Maria.
La voiture de location sur les routes des pays baltes. Les cigognes et les arcs-en-ciel. La mer grise. Le loup. Les châteaux. Les églises.
Chercher dans le quartier art nouveau de Riga la façade avec les visages. La tarte au chocolat blanc et à l'abricot du Kukka Café. La pizza de Roberta.
Se promener à Vilnius et avoir l'impression d'être en Italie. L'orage pendant le dîner dans la jolie cour. La robe Muku en lin bleu. Dans la ville de K., à moins d'une heure de route de Vilnius, je n'oublierai jamais cette jeune fille qui portait un short blanc, une jolie chemise, des mocassins en cuir robuste, les cheveux longs et les mêmes lunettes que la copine de Frances Ha, cette jeune fille parlait français et invitait ce soir-là son fiancé et ses quatre grands-parents (ou même ses arrières-grands-parents), extrêmement âgés, se déplaçant avec beaucoup de difficulté mais visiblement ravis de leur soirée.
Fuir le quartier de la vieille ville à Tallinn. Trouver des refuges : Till ja Kummel pour un breakfast sandwich à l'heure du goûter, Sfäär pour y passer la journée (granola-yaourt au petit-déjeuner et légumes farcis au déjeuner), Nop pour n'importe quoi parce que tout y est bon (les viennoiseries, le soya latte, la soupe de nouilles au poulet etc).
Les chansons de France Gall dans la chambre du vingtième étage.
Se tromper de chemin en voiture et découvrir Salt par hasard. Saisis par une certaine intuition, réserver la dernière table auprès de la serveuse douce et malicieuse avec sa tresse sur le côté. Elire cet endroit joyeux et délicieux favorite place des vacances et finalement de l'année.
Les souvenirs du Japon précieusement collectionnés et envoyés par C.
Le bol dragon et le veggie banh mi à Petite Nature le mardi midi.
Jane Austen à la Pléiade.
Les soirées-séries.
La parabole du fils prodigue.
Le pull danois couleur lait frais.
Retourner marcher à la pointe du château.
Le bibimbap avant de reprendre le train face à la pluie et au mouvement pendulaire du métro aérien.
La jeune fille qui portait des Stan Smith et dînait joyeusement avec son père au Daraton.
Le jour où l'on a déjeuné à Septime et les moufles trop jolies qu'il a achetées après.
Lénore les morts vont vite.
New York et la Nouvelle Angleterre.
Le crépuscule sur la High Line.
La demi-douzaine de céramiques glissée dans la valise.
Le dîner tranquille à The Farm on Adderley.
Les pays de Marie-Hélène Lafon pendant l'insomnie du retour.
Les nouvelles bibliothèques.
La voix de Gaspard Ulliel dans Saint Laurent.
Les bocaux de granola maison.
La blanquette de Marianne.
Colette: Qu'est-ce qui vous amène ?
Antoine: j'ai deux places pour une conférence, c'est Gavotti sur la musique électronique.
Dormir avec lui dans la chambre de l'adolescence, dévisagés par les idoles de l'époque.
Le cinéma l'après-midi pendant les vacances.
Les étoiles à la cannelle et les croissants à la vanille.
Revoir Un conte de Noël.
Le dernier déjeuner de l'année dans la belle salle du Coquillage.
La glace maison au yaourt et au chocolat un peu avant minuit.
Les voeux secrets pour l'année à venir.

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dimanche 5 octobre 2014

Qui ne ressemble à personne

//Un café à Riga, mais ce n'est pas le propos//

Il a proposé de partir en bord de mer, là où nous étions allés au tout début, quand il fumait des cigarettes la fenêtre grande ouverte, et dans la voiture grise aux sièges écossais, on écoutait du Purcell très fort.
Je ne savais pas très bien lire les cartes routières (je ne comprenais pas la question Est-ce qu'il y a une sortie indiquée par un triangle ?), je n'osais jamais dire que j'avais un peu faim (alors que j'avais très faim), on jouait parfois à se faire deviner des titres de films ou des écrivains et j'étais très mauvaise (car à l'époque, je n'avais pas encore vu de films scandinaves avec un chiffre dans le titre). Je portais des tennis rouge et bleu, lui des pantalons très souples et doux, en velours finement côtelé et aux couleurs passées. Les chambres d'hôtel minuscules avaient vue sur mer pour distraire des papiers peints aux fleurs désuètes. Il faisait la lecture et moi pas trop souvent parce qu'il s'endormait systématiquement, nous en rions encore.

Ce sont des souvenirs doux parce que c'était aussi l'apprentissage minutieux et maladroit de la cartographie intime de l'autre, avant celle des routes côtières.
Cette fois-ci, il y avait assez de soleil pour s'accorder une crêpe au citron en terrasse, dans un village minuscule, en observant une autochtone remplir le coffre de sa voiture de gros tourteaux pour le dîner (s'ensuivit une petite discussion sur les fruits de mer et cette question soulevée par G. "C'est quand même bizarre de nommer fruit quelque chose d'origine animale et pas végétale, non?")
Marcher longtemps et rire beaucoup ont un effet particulièrement exaltant quand on les pratique au bord des vagues, des dunes, des ports et des villas désertes dont on aperçoit la silhouette bourgeoise entre d'épais feuillages que le jardinier de la propriété se garde bien d'élaguer. Aucun de nous ne connait la sensation de se retrouver, l'été, dans une maison de famille, avec des vieilles bandes dessinées dans la chambre et une tarte aux pêches dans le four. Nous parlons de cela.
Le soir nous dormons dans une chambre d'hôtes avec des magazines de jardinage et d'autres de voiles dans le grand panier en osier. Nous nous retrouvons à dîner dans le même endroit que notre hôtesse, mais pas à la même table, ouf. Il y a du bar grillé avec du riz sauvage aux légumes, délicieux. Après le dessert, nous marchons le long de l'eau mais il fait si noir que les flots se confondent avec la nuit et on ne peut pas descendre sur la plage parce que les sandales scandinaves portées avec des collants ne sont pas compatibles avec le sable mouvant. Alors nous écoutons la mer les cheveux emmêlés.
Au petit-déjeuner, il y a de la confiture de rhubarbe et d'abricot sur la nappe à pois mais je me concentre sur la brioche locale, avec des petits raisins secs étonnamment bienvenus. Puis au marché près de l'église, nous grappillons pour le retour quelques tomates et des cocos frais de Paimpol et puis du pain dans une boulangerie qui fait aussi épicerie, salon de thé et lieu de commande pour le couscous du vendredi et le kig ha farz tous les premiers samedis du mois.
Nous marchons, nous marchons, sur les sentiers, sur les galets, entre les rochers recouverts d'algues, le long des chemins où courent les mûriers. Au retour, nous pensions qu'il était trop tard mais, alors que la plupart des gens sirotaient leur café post-prandial, on nous a gentiment installés à une petite table à l'écart, pour voir la mer en se réchauffant autour d'une petite montagne de moules au gingembre et au citron confit. La fumée aurait fait de la buée sur ses lunettes s'il en avait encore porté.
Une dernière promenade avant de rentrer, sur la langue de sable qui avance dans la mer et où il avait évoqué, il y a de ça des années maintenant, du temps des tennis rouge et bleu et des pantalons en velours finement côtelé, la danse lente des méduses telle que la décrit Paul Valéry.
Evidemment, la vie, ce n'est pas que des weekends en bord de mer. C'est aussi les longues journées de travail et rentrer vraiment tard, avec dans les oreilles un milliard d'histoires dures, injustes, cruelles, ou qui rendent tout simplement les gens maladroits de leur existence, ce qui est déjà beaucoup. C'est aussi prendre le train l'angoisse au ventre, la même que lorsque le téléphone sonne alors que ce n'est pas du tout une heure pour sonner. C'est se disputer un peu aussi, de temps en temps, pour des malentendus douteux que catalysent l'angoisse et la fatigue.
Evidemment, il n'est pas nécessaire de partir en bord de mer à chaque fois que la vie trébuche. On peut aussi dîner en terrasse à l'improviste et partager à l'occasion une pizza inattendue, coppa, gorgonzola et pêche pochée. Ou essayer de manger proprement un éclair au citron au soleil, en fin d'après-midi. Aller boire un thé vert et grignoter un cupcake à la myrtille.
Acheter plein de livres et les dévorer, les uns après les autres, comme on dévore les petites crevettes bouquet du samedi, avec une mayonnaise corsée, préparée à la cuillère par G.
Déjeuner tous les mardis à Petite Nature et regretter chaque fois que ni C. ni S. n'habitent ici parce qu'elles aimeraient forcément le Bol Dragon (et le veggie banh mi !).
Commander six madeleines au chocolat pour le goûter (c'est-à-dire que ce sont des madeleines classiques mais entièrement recouvertes d'une couche épaisse comme un petit manteau de chocolat noir. Il dit que ça lui rappelle les madeleines Bijou, en mieux).
Et puis, aller au cinéma voir Saint Laurent et aimer pour toujours le tout début du film, la voix de Saint Laurent au téléphone, et un peu plus tard le moment où Valéria Bruni-Tedeschi essaie un ensemble sous l'oeil aigu, sensible et bienveillant du styliste. Repenser à cette scène me fait monter les larmes aux yeux.

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mardi 30 octobre 2012

Des baisers que le froid givrait (romance en quatre parties)


Chapitre 1
Cette histoire lui fut racontée pour la première fois jeudi soir, vers 21h30, à la terrasse du petit restaurant où nous attendions qu'une table se libère. Ma voix hésitante et sourde ne se laissait pourtant pas distraire par le Crozes-Hermitage soyeux qui réchauffait lentement les sangs glacés par le souffle de la nuit.
Je commençai à décrire la longue journée qui venait de s'achever, ce discours presque ininterrompu que j'écoute d'une oreille concentrée, fait de souffrances secrètes, d'amours déçues, d'espoirs fragiles, de tristesse énigmatique et ravageante. Toutes ces vies qui déplient leur intimité maladroite et murmurent les yeux baissés les blessures brûlantes. Je me sens parfois minuscule à les aider mais ne renonce évidemment jamais, animée par une énergie constante, une force vive qui se matérialise en quelques phrases bienveillantes et toujours très pensées. Mais c'est juste épuisant. Surtout quand les imprévus s'enchaînent et qu'il faut bientôt renoncer à la trêve du déjeuner, habituellement déjà très discrète (le mercredi un sandwich maison avec un pain pita acheté un peu plus tôt au marché matinal, le jeudi une pomme, une tasse de thé vert pas trop chaud pour pouvoir être bu rapidement, deux financiers à l'orange du marché d'à côté, le vendredi ça dépend. Parfois un vrai déjeuner avec G., à la maison, avec toutes les fantaisies que cela autorise, sinon un börek viande hachée et fromage à la gargote turque à deux pas, ou un grand smoothie plein de fruits et des biscuits au chocolat…) Ce jeudi-là, pas le temps d'aller chercher des financiers à l'orange, mais j'avais apporté du gâteau au soja et à la noix de coco, préparé par ma mère et ramené parmi des dizaines d'autres victuailles, dont un canard laqué, qui s'est tenu tranquille pendant notre voyage en train, après un dimanche familial comme j'en cède rarement à mes parents, car je nourris peu d'appétence pour ces retours qui m'angoissent maladivement là où la seule évocation de ma chambre d'adolescente laissée dans l'état me soulève le coeur (par exemple, les portraits de Rimbaud alignés au-dessus du bureau font que je ne peux plus le regarder dans les yeux). Malgré une faim furieuse, je déballai avec mille précautions le petit paquet préparé par mon père et, sous le dernier pli de papier argenté, découvris les petits carrés jaune tendre, doux et parfumés, visiblement découpés avec beaucoup de soin. La première bouchée déjà me ravit, c'était frais, sucré sans excès, très fondant, et les souvenirs apparurent comme un feu d'artifice retentissant: je me revis enfant mélangeant la préparation soja-coco à l'aide d'une cuillère en bois dans la casserole émaillée, je revis aussi les déjeuners chez mamie qui se clôturaient par ces mêmes gâteaux et un thé au jasmin pour lequel elle glissait dans la théière quelques fleurs de jasmin qu'elle prélevait sur le jasminier du salon, je revis alors les plats délicieux de l'enfance, les boulettes frites, croustillantes et élastiques à la fois, le riz au poulet, tout collant de bouillon au gingembre, les travers de porc laqués, les soupes au poisson, les fondues fumantes, ma gourmandise insatiable de petite fille. Ce gâteau maternel si délicieux puisait son réconfort dans le contraste provoqué par sa douceur sucrée et la violence de ma faim qui avait grandit au fil des heures dans la violence de ce qu'il m'arrive d'entendre de la bouche de ceux qui ont pris rendez-vous avec moi. C'était un peu comme d'être entourée des bras de ma mère, chose qui n'arrive jamais car nous sommes timides en la matière. J'ai alors ressenti la tendresse immense de mes parents, à travers ce gâteau qu'elle avait préparé, qu'il avait emballé et, alors même que je tiens régulièrement un discours amer et dur sur la famille et l'enfance, du moins les miennes, je fus saisie par cette émotion inédite, le fait qu'on puisse penser à ses parents sur un mode rassurant.
Et j'ajoutai, au moment où la serveuse vint nous dire que notre table préférée était prête, En plus aujourd'hui, j'ai reçu une lettre de ma psychanalyste.

Chapitre 2
Je n'avais pas pris le métro en direction de l'université depuis plusieurs années. A la recherche du bâtiment où je devais me rendre (l'amphi L3), je me souvins que je fuyais souvent les cours de médecine au profit de cafés tièdes sur des tables poisseuses avec mon amie Gé. qui avait le bon goût d'étudier les lettres modernes (maintenant elle travaille dans le cinéma, ah!).
Dans l'amphithéâtre qui se remplissait avec autant de bavardages inaudibles, j'ai eu un petit frisson d'appréhension en voyant mon nom inscrit sur un carton replié posé sur la grande table de l'estrade. C'est assez étrange, après toutes ces années passées à écouter des centaines de cours rarement passionnants, de se retrouver un beau matin à la place de celui qui enseigne; la question de l'imposture avait déjà été soulevée au moment où j'acceptais avec enthousiasme et appréhension la tâche qu'on me proposait gentiment puis je l'ai refoulée parce que je crois que j'aime bien être sur scène en réalité.
Installée derrière un micro, avec la petite bouteille d'eau et le verre en plastique de rigueur, pendant qu'un universitaire très diplômé introduisait la matinée, je regardais les étudiants s'installer sur les chaises à battants. Rien n'avait vraiment changé. Il y avait toujours les besaces US personnalisées, les gobelets de café posés avec précaution à côté des notes, les garçons sérieux pull col V et cartable de terminale patiné, les garçons moins sérieux (en apparence…) qui sortent une feuille de papier et un stylo bille de la poche de leur manteau, les filles qui se recoiffent ou qui remettent un trait de rouge et celles qui notent tout, absolument tout, de ce qu'elles peuvent entendre. En réalité, dans ma robe à fleurs et ma veste anglaise, j'avais l'impression que peu de choses nous séparait finalement, que je n'avais pas tout à fait quitté leur monde et j'ai vraiment eu une sensation très étrange de soudaine responsabilité quand on m'a dit que c'était à moi de prendre la parole. J'ai pris une grande inspiration intérieure.
A la fin de la conférence, en ressortant sur le campus mouillé par une pluie d'automne tenace, j'aurais voulu aller prendre un café tiède avec Gé., l'écouter me raconter ses dernières amours, je revoyais son étui à cigarettes un peu chic, ses pantalons façon Annie Hall et son grand manteau, mais il n'y avait autour de moi que des silhouettes inconnues qui marchaient d'un pas pressé. Tous ces visages lisses et anonymes m'ont laissé le goût des années définitivement perdues.
J'avais déjà ressenti une émotion du même ordre quelques jours plus tôt à l'avant-première du prochain film très recommandable d'Olivier Assayas, Après-mai. Au début des années 70, Gilles, le double assumé d'Assayas, partage ses dix-sept ans entre manifestations lycéennes haletantes et risquées, peinture, poésie, séances de cinéma engagé, voyage-apprentissage en Italie et deux jeunes filles, Carole et Christine, avec qui il vit des histoires impossibles. Un après-midi estival, Carole le devance sur un chemin de sous-bois alors qu'il s'apprête à la retrouver à la gare en mobylette et sa silhouette me fascine. Elle porte une robe blanche très longue, avec un petit col qui remonte haut, plusieurs sautoirs et des spartiates en cuir brun mais Gilles apprendra qu'il ne s'agissait pas d'une robe de mariée. Christine a toujours le regard triste malgré sa détermination, son engagement est total mais pas lorsqu'il concerne le garçon qui essaie de l'aimer. Au-delà de l'aspect historique et politique du film, je suis surtout terriblement émue par la trajectoire de Gilles qui s'effectue au plus près de son désir de cinéma en empruntant des voies d'abord détournées. Son rapport à l'art, l'idée répétitive que le cinéma permet de revivre certains moments de la vie en leur attribuant un autre devenir (Carole qui apparaît plein cadre et tend la main à Gilles lors d'une projection) est une idée qui m'est chère et familière. Après le film, timidement, j'ai dit quelques mots à Olivier Assayas mais forcément, c'était un peu décevant parce que c'est définitivement compliqué de dire à quelqu'un qui ne vous connait pas Vous avez un peu changé ma vie quand même.

Chapitre 3
Concert de Neil Hannon à l'Ecole d'Architecture de Nantes. Il y a une fille avec une coupe à la Louise Brooks qui porte une robe en drap de laine vert sapin, un pull en jacquard et d'incroyables petites bottines vintage fourrées à lacets. Il y a un type immense avec une marinière, une veste en velours, des Converse (basses) et un tote bag Tindersticks (on me dit que c'est un journaliste de Magic). Toujours est-il qu'à l'ouverture des portes, je peux vous dire que tout savoir-vivre disparaît quand il s'agit d'avoir une place décente, aussi vintage soient les souliers que l'on a aux pieds. Neil Hannon, lui, dévale l'escalier de la salle en cravate, veste bordeaux sur chemise blanche et chaussures à semelle de crêpe. Il s'excuse d'être malade et installe très vite une proximité décontractée avec le public, un charme définitif émane de lui et tient à rien, c'est une posture, une phrase bien sentie, un sourire distancié. Même si l'ambiance n'est pas aussi survoltée qu'à la salle Pleyel (le sol ne tremble pas pendant Tonight we fly), le voir jouer sur l'immense Steinway me plonge dans une sensation d'ivresse ouatée très agréable. Après le concert, dans un café plein à craquer, un serveur infatigable et souriant apporte de délicieuses tartines au brocciu et pesto de roquette. Nous rentrons au milieu de la nuit sous une pluie battante et dans le brouillard.
Le lendemain, nouveau concert de Neil Hannon dans un lieu tenu secret. Nous disposons juste d'une adresse peu précise dans un quartier discrètement reculé. Au détour d'un bâtiment gris mis à vendre, une jeune fille bottes en caoutchouc et parapluie de rigueur, guette les arrivées hésitantes. Il faut tourner à droite et monter le petit escalier nous dit-elle à voix basse. Attention à ne pas glisser. De nombreuses flaques brillent un peu sur le chemin malaisé. En haut de l'escalier, comité d'accueil plutôt froid sous la véranda en teck. On croise des filles avec des nattes qui font le tour de leur tête et des garçons en petit blouson. La salle de concert est microscopique, juste quelques rangées de bancs d'écolier face à la scène minimaliste. Expérience très étrange. Quelques visages aperçus la veille se retournent aussi. Neil Hannon déboule à toute allure, pantalon souple et pull tout simple, l'air ravi. Avant chaque chanson, un spectateur contingent est poliment invité à glisser la main dans un chapeau tendu par Neil Hannon qui découvre donc, quasiment en même temps que le public le morceau suivant puisque le chapeau renferme des petits papiers portant chacun un numéro se référant à la liste de chansons posée sur le piano. C'est assez magique et excitant d'assister à un concert unique dans ses enchaînements et de surprendre Hannon lui-même très légèrement surpris à chaque fois par le suspense de la chanson suivante. Une proximité et une connivence s'installent très vite, surtout quand il s'approche vraiment de vous avec le chapeau… et le tend vers votre amoureux! Après le concert, dont je dérobe l'affiche en douce, dans un restaurant embourgeoisé mais au service diligent et courtois bien que l'heure fût tardive pour les dîners bourgeois, le Paris-Brest maison tient toutes ses promesses car le chou est tendre et bien frais, tandis que la crème se fait légère et intense en praliné.

Chapitre 4
Un weekend parisien très studieux s'annonçait puisqu'il serait question de psychanalyse lacanienne pendant deux jours. Malgré les aspérités théoriques qu'elles induisent parfois, j'ai toujours aimé écouter ces conférences érudites qui éclairent de façon souvent inattendue la clinique quotidienne. J'aime aussi entendre les récits de cure et ce qu'ils révèlent en creux avec beaucoup d'élégance et de pudeur à la fois, de celui ou celle qui la mène. J'aime ainsi m'asseoir et me laisser porter par ces discours qui au détour d'un concept savant viennent toucher quelque chose de sensible et personnel, c'est sérieux et jubilatoire en même temps. Le seul inconvénient, c'est le lieu où ces rencontres se tiennent, un bâtiment triste dans un quartier périphérique de Paris et d'où l'on ne sort pas de la journée, guettant des coins de ciel par les baies vitrées entre deux interventions. Mais pour nous récompenser de notre sérieux, le samedi soir, j'avais prévu de l'inviter à Spring, répondant à un désir très ancien étrangement lié à mon affection pour le nom du lieu, qui pour moi claquait comme une promesse.
Dès l'arrivée, les détails nous touchent: la discrétion de l'enseigne, le fait de sonner pour entrer, le sourire des serveurs, la lumière très douce autour des tables et la langue anglaise qui flotte dans l'air. Un groupe de dames à l'accent charmant finissent de dîner et pépient au-dessus de leurs tasses d'infusion en attendant un taxi, nos voisins sourient. Le menu, unique et non dévoilé à l'avance, est une suite ininterrompue de petits ravissements. Les textures, les couleurs et les parfums dessinent une cartographie du goût singulière et précise. Les huîtres se servent panées, avec un beurre très herbacé, ou crues avec du thon rouge de Saint Jean de Luz, fondant et velouté, aux côtés d'une vinaigrette de tomates très fraîche. Le rouget est nacré au milieu du pesto complexe et des olives de Kalamata, le pigeon est parfaitement rosé, son jus sombre fréquente le parfum capiteux des cèpes et le croquant acidulé des grains de grenade. Tout est assez épatant. Depuis ma place, j'aperçois la jeune femme qui s'occupe des desserts déposer avec délicatesse de très fines tranches de pomme verte sur la crème qui recouvre les carrés de gâteau aux noix, comme autant d'ailes de papillon. Mais mon dessert préféré fut cette glace au chocolat très intense qui surplombait un granité au café et des éclats de biscuits très parfumés. Ou alors cette mûre confite, seule et tentatrice, servie avec un étonnant beurre de miel. J'ai trouvé que c'était un endroit réjouissant et empli de tendresse. Après le dîner, nous sommes rentrés à pieds jusqu'à l'hôtel face au petit parc, j'aime emprunter les ponts qui enjambent la Seine la nuit.
Les conférences du lendemain matin me donnent l'impression de m'être secrètement adressées parce qu'il est question du fantasme d'un enfant à secourir, de la position de bonne élève, de la volonté d'être une fille classique. Ça alors. L'effet est tellement intense que lorsque G. me propose de sécher la fin d'après-midi pour traîner un peu au bord du canal, je dis oui tant j'en ai pris plein les oreilles et le coeur. De thé bien chaud en essayage de veste, de livres de photos en vagabondage de rue en rue, on est juste bien. Avant de reprendre le train de 22h08, je lui révèle ma botte secrète, un dîner comme dans les films d'Ozu, dans la jolie salle aux poutres sombres de Lengué. Les tempura de gambas sont épatants, les boulettes de poulet addictives, l'aubergine au miso ultra-fondante et les gyoza aux légumes bien replets et parfumés achèvent de nous convaincre. Le rythme des petites portions à commander au fur et à mesure du désir va bien avec le week end qui s'achève dans les douces vapeurs du saké. Chacun son sac à l'épaule, nous partons vers la gare bruissante des départs tardifs et dans le train ronronnant, je m'endors sur sa veste.

Après-mai, le film indispensable d'Olivier Assayas sort le 14 novembre.
Promenade est mon album préféré de Divine Comedy, surtout pour Tonight we fly et When the lights go out all over Europe.
Spring est au 6 rue Bailleul à Paris.
Lengué se cache au 31 rue de la Parcheminerie à Paris aussi.

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mardi 31 juillet 2012

J'ai aimé comment, dans l'été lancinant (nous partons bientôt)

Ce soir, nous ferons nos valises et nous nous apprêterons à retrouver le goût des canelés grignotés dans les rues bordelaises entre deux librairies et deux terrasses, à retrouver à Biarritz les cocktails au crépuscule sur les tables minuscules du bar caché dans les rochers, les tapas aux oursins et au foie gras à côté du marché, les poissons grillés sur le port, les glaces en pleine nuit, et la ligne des montagnes fumante de brume depuis la plage des Basques.
Pour tempérer l'impatience et ne pas se laisser envahir par un malaise estival récurrent (oui, chaque année, les journées d'été et surtout les soirées me mettent dans un état particulier. Je repense tristement aux étés de l'enfance remplis d'ennui et de solitude misérable, aux étés adolescents fragiles et intimement tumultueux. J'ai tout à coup envie d'écrire à des personnes portées disparues sans parvenir à le faire parce qu'il y a trop de temps à rattraper et que cela serait trop fastidieux. Je repense aussi à l'année qui vient de s'écouler, les doutes qu'elle laisse en suspens. C'est un peu comme si les souvenirs accumulés depuis tant d'années affleuraient en tanguant à la surface de ma conscience), je m'applique.
Je réserve une table en terrasse du Tire-Bouchon pour le dernier dîner de la saison. Leurs vacances étaient proches, restait à faire le grand ménage. Marianne avait passé l'après-midi à nettoyer l'arrière de l'immense fourneau en fonte noire. Ce soir-là, elle servait de plantureuses assiettes d'échine de cochon rôtie qui faisaient l'admiration de nos heureux voisins. W., pour sa part, a demandé avec une timidité malicieuse s'il pouvait avoir un peu plus de jus. Qui c'est qui réclame a demandé Marianne, la réponse de la serveuse fut suivie d'un remplissage de petit bol de sauce brune et parfumée dont W. n'a pas osé laisser une goutte (je me suis dévouée pour l'aider à finir).
Je prépare des bruschetta qu'il dévore en demandant tout le temps ce que je mets pour que ce soit si bon, et des spaghettis à la tomate crue, avec du basilic ou des fleurs de thym frais. J'aime surtout les tomates de l'île de Batz, bien juteuses, celles du maraîcher bio du marché des Lices juste en bas de l'escalier à droite (celui qui vend des superbes bottes de betteraves, du chou pointu et du fenouil bien croquant) et celles des Bocel, Jean-Paul et Vincent (pas Eric, nuance), toutes difformes mais hyper goûteuses et parfumées.
Je me laisse entraîner, comme si j'avais les yeux bandés, le long d'un après-midi de surprises secrètement complotées par W. pour une journée particulière. Tout était si parfait que j'en fus longtemps troublée. Il y avait une pavlova délicieuse, légère comme un nuage, où se mêlaient des fruits frais et éclatants et une crème fouettée à la vanille toute douce. Il y avait aussi un nouvel appareil argentique et l'obstination à photographier une piscine dont le plongeoir finissait absurdement dans la mer. Il y avait un polaroïd dont on n'a pas osé regarder le résultat tout de suite. Il y avait un pot de gelée de thé poires-coings  resté au magasin parce que les morceaux de coings étaient trop gros. Il y avait un manteau en tweed rose orangé qui laissait songeur sur mes contradictions Mais en fait tu voulais un truc assez intemporel non? Il y avait des livres emballés dans du papier cadeau vintage (Non mais cette Sophie Calle, elle est vraiment trop forte parce qu'elle va jusqu'au bout, même si cela parait un peu fou). Il y avait un gros rocher pour s'adosser en fin de journée sur une plage un peu isolée, et regarder la mer se retirer, doucement. Il y avait un restaurant auquel je n'avais jamais trop pensé mais qui était alors là, vraiment vraiment bon. Surtout le homard dans un velouté méconnaissable de chou-fleur aux parfums de tomate rôtie, de yuzu et de basilic et puis aussi les tranches d'entrecôte à saucer de façon indécente dans un jus corsé et sucré à la fois. Le dessert, une pêche blanche pochée, posée sur un granité d'umeshu et de menthe aux côtés d'un sorbet au lait ribot et de meringues très fines et délicates à la prune séchée, dessinait comme un petit tableau aux couleurs tendres sur la grande assiette blanche. Il a tendu un dernier paquet, j'ai eu le rose aux joues.
Dimanche, dans la fraîcheur du jour qui commence, je tire les rideaux du bureau et je me prépare pour une séance personnelle de Masculin Féminin. J'ai une immense tendresse pour Jean-Pierre Léaud dans ce film; parce qu'il n'arrive à rien il me touche à chaque plan. J'aime toutes les scènes de café, le constat preuve à l'appui qu'on ne peut pas comprendre quelqu'un en se mettant à sa place, le flipper, le photomaton, l'enregistrement d'un disque à message personnel dans la petite cabine, le plat de purée qu'il partage avec Marlène Jobert (et la façon dont il la sert, généreusement, pendant qu'elle lui verse un verre de vin de la carafe), j'aime les petites interviews de très jeunes filles, leurs manteaux trapézoïdaux, l'écharpe graphique de Chantal Goya, le fait de commander un Vittel-cassis... J'ai l'impression qu'il s'agit exactement de mon monde à moi, mon monde le plus intime.
A la radio, Fanny Ardant s'entretient avec Frédéric Taddéï et dit que le tragique, ce n'est pas la mort, mais le fait de passer à côté du bonheur.

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vendredi 13 juillet 2012

Romance anyways


Actualités brûlantes
Je lis Le lièvre de Patagonie de Claude Lanzmann (G. le lit aussi!).
Je porte tout le temps le même cardigan vert (sur une marinière en tricot fin, sur une robe à pois, à fleurs, et même une chemise à carreaux).
J'aime écraser un morceau d'avocat bien mûr sur du pain au levain, avec un peu de citron et des graines de sésame.
J'ai envie d'un tajine aux abricots (avec des amandes alors me dit-on) et de spaghetti alla vongole.
Je guette toutes les interviews de Xavier Dolan, dont la détermination à la limite de l'irrévérence chez Laure Adler m'enthousiasme et me ravit.

Temps passés fondants

Il pleut sans fin le soir du concert de Dominique A. et les feuilles déjà mortes collent au trottoir. Les gens entrés les premiers dans la salle sérieuse délaissent étrangement les places du premier rang. L'excitation reste polie. Très vite je m'ennuie, rien ne retient mon attention, l'absence de mes chansons préférées me serre le coeur, je n'écoute plus vraiment, la saturation des guitares me fait mal, je pense à autre chose, tout me parait vain, les applaudissements mécaniques m'exaspèrent, je n'aime pas l'ironie ambiante. A la sortie, deux amies discutent "Ce qui est bien c'est que quand on écoute vraiment les paroles, on se rend compte qu'il y a un sens". J'ai froid.
J'ai eu froid aussi le soir où G. m'avait confié le poste délicat de vendeuse de disques lors d'un concert dans le sud Finistère. J'ai les mains glacées et la tête qui tourne un peu au milieu des vapeurs de cigarettes. Les gens mangent des crêpes à la confiture de fraises et boivent de la bière locale. Les enfants ont le droit de se coucher tard et sirotent des verres de limonade. J'étais contente de retrouver G. descendu de scène! Nous avons grignoté des petites tartines de pâté à une heure du matin aux côtés des musiciens d'une infatigable fanfare puis j'ai adoré le long bain chaud dans la chambre d'hôtel très rétro réservée à notre égard.
Le lendemain, sur un petit marché au bord de l'eau, nous picorons du gâteau breton à la confiture de framboises et nous achetons du miel crémeux des Monts d'Arrée. Presque blanc, il se révèle redoutable sur une tartine de pain au sarrasin beurré.
Le long de la plage, peu de promeneurs, mais la mer est turquoise et le marchand de glace recueille les suffrages de deux enfants japonais lassés de leur pistolet à eau. Nous parlons des voyages de l'hiver à venir.
Au déjeuner, sur la terrasse arborée, nous abordons joyeusement les petites saucisses locales, les tomates cuisinées, l'oeuf sur le plat, la salade verte au vinaigre de framboise. Nous parlons des glaces italiennes et de la rareté de celles au citron, nos préférées*.
Nous nous frayons un chemin parmi les touristes passionnés de bols en faïence, nous rencontrons une femme qui s'insurge avec véhémence contre l'hérésie des mini kouign amann, j'abonde discrètement dans son sens. Nous nous promettons de revenir un jour pour essayer le petit restaurant italien dont on aperçoit les nappes à carreaux rouges depuis l'autre rive de la zone portuaire.
Je photographie en vain la façade du café de la Mairie, rêvant un instant d'avoir l'oeil et la technique de Raymond Depardon**. Nous achetons des conserves de poissons et il y a un grand débat sur la pertinence de repartir avec un bocal de sardines au prix tapageur. Dans un sourire, il me rappelle la tension du manque et du désir. Le soir, pour ne pas envisager un retour bouchonné, nous dînons en bord de rivière et il y a des fleurs partout, des figuiers et des noisetiers. On nous sert des langoustines et une truite aux amandes. Il dit "Avec quoi il fait rimer ça déjà dans Châtenay-Malabry?" "Ah oui, je suis déçu" suivit ma réponse.


Parce qu'aucun weekend ne se ressemble, un samedi matin je prends un train très tôt pour Paris, j'ai rendez-vous chez Claus avec quelqu'un que je n'ai pas vu depuis trop longtemps.
Devant un oeuf à la coque et un yaourt à la menthe et au thé vert, je suis ravie de constater que je n'ai pas oublié les inflexions de sa voix, ni la mèche derrière l'oreille, ni les jolies bagues. J'ai l'impression d'avoir un milliard de choses à raconter...
Nous nous sommes régulièrement égarées, en bord de canal ou dans les rues du premier arrondissement mais cela importait peu car le temps n'était pas compté et nous n'avions rien d'autre à faire que de traquer un certain sac en cuir coloré ou des bols à bibimbab (quête vaine malgré l'acharnement dont nous pouvons faire preuve dans ce genre de situation).
Nous avons partagé du fondant au chocolat au yuzu, siroté des Virgin Mojitos bien installées dans des fauteuils en velours ras, discuté avec nos voisins de table sur la pertinence de choisir l'onglet de veau ou pas (il fut énorme et extrêmement tendre, servi avec des haricots verts en abondance). Une heure avant de se quitter, devant un baba au rhum et une religieuse au chocolat, j'espérais que nous n'attendrons pas un an avant de nous revoir...



Avec G., quinze jours plus tard, j'ai revu Paris, autrement (même si nous avons fréquenté quelques endroits semblables!) et pour diverses raisons secrètes, il y aurait peu de mots qui parviendraient à traduire ce que j'ai pu ressentir durant ces journées où il a souvent plu à l'improviste et très fort à chaque fois, ce qui oblige à trouver des refuges réconfortants et aussi à se serrer un peu plus sous le parapluie sciemment trop petit.
Il y eut l'exposition Yutaka Takanashi à la jolie Fondation Henri Cartier-Bresson, absolument indispensable sauf si vous êtes susceptibles de rester insensibles devant la fumée vaporeuse au-dessus des capsules d'aluminium de bouteilles alignées, les intérieurs déserts de restaurants japonais, les couleurs tendres de pâtisseries probablement un peu trop sucrées, les reflets des usagers du métro et leurs rencontres manquées.
Pour rester dans le ton, nous sommes retournés à Azabu où nous avions déjeuné avec ravissement il y a de cela fort longtemps. C'est un endroit absolument précieux, où la délicatesse des mets rivalise avec celle des serveuses qui font preuve d'une attention et d'un raffinement rares. Le poisson cru est confondant de finesse et j'ai adoré fabriquer moi-même des petits rouleaux de saumon à l'algue nori et au poireau nouveau (les ingrédients sont gracieusement apportés sur une belle assiette). Tout était délicieux et l'okonomiyaki, bien épais, fumant et parfumé, à découper avec un couteau en bois, est régressif à souhait parce qu'il mêle savamment le sucré au salé, le croustillant au fondant. J'avais oublié combien c'était un chouette endroit! Ce soir-là, nous avons longé les grilles du Luxembourg sous une pluie fine en conversant sans fin. A notre arrivée, un orage immense a éclaté et nous avons regardé les éclairs somptueux depuis la fenêtre qui donnait sur un petit parc.

Il y eut aussi des cocktails étonnants dans la pénombre de la Candelaria, un onigiri et des fruits rôtis grignotés à Nanashi, un pastel de nata encore tiède après les expositions de la MEP, la passionnante interview conjointe de Robert Crumb et de sa femme Aline sur un écran minuscule du Musée d'Art Moderne, une table danoise qui voyagera bientôt d'une galerie scandinave au bureau de G., et dans nos esprits grisés par le charme des cafés éclatants, l'envie commune d'avoir encore pour longtemps des tilleuls verts sous la promenade.

*dans mes parfums préférés de glaces classiques (pas italiennes, en fait je n'aime plus ça du tout), je retiendrai dans le désordre: les sorbets chocolat noir et pamplemousse rose, les crèmes glacées au coco, au yaourt et fior di latte.

**avez-vous vu Journal de France? On y croise Rohmer à Biarritz lors d'une courte séquence très émouvante.

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vendredi 3 février 2012

A l'occasion tu souris

On en a connu des nuits blanches et des jours sans fin alors j'ai décidé de réserver en douce une chambre avec vue.
Evidemment, je craignais des caprices météorologiques peu propices à mes fantasmes balnéaires (enfin, je n'envisageais pas non plus un bain de minuit) mais j'ai fini par confirmer la réservation en repensant à d'anciennes vacances vénitiennes sous une neige palpitante.
Je n'ai rien dit de la semaine et nous avons continué à beaucoup travailler, et à parler du travail, nous avons mangé libanais devant un feu de cheminée (il a surtout adoré la brochette d'agneau mariné), nous avons lu des bandes dessinées*, commencé des romans**, écrit des lettres, commandé des revues new yorkaises et des torchons en lin épais à carreaux jaunes, nous avons fait une très grande pizza dévorée à même la planche en bois, et le lendemain, j'ai avalé une assiette fumante de spaghetti à quatre heures de l'après-midi préparés avec les reste de sauce tomate et inondés de parmesan. Il fallait se dépêcher, les pauses-déjeuners sont chronométrées et induisent une consommation vertigineuse de clémentines et de biscuits fourrés au chocolat (et au magnésium même si je ne les mange pas pour ça).
Nous sommes aussi partis avant le fin de La folie Almayer, j'étais triste, déçue et soulagée à la fois. Je n'ai pas souvent l'occasion d'entendre des acteurs parler cambodgien... Ensuite, à la maison, il a proposé de me réchauffer une crêpe au sucre.
J'ai glissé dans une enveloppe en papier brut une lettre où j'expliquais tout, avec force petits dessins: il fallait faire les valises samedi après le marché, il y aurait un dîner à Tanpopo, une chambre que j'espérais jolie, des perspectives de promenades, des promesses de petits-déjeuners délicieux (j'ai assez bien réussi la tasse de café fumant et le petit croissant).
Finalement, la valise fut minuscule et très légère à côté du sac rempli d'appareils photos et de romans. Il portait le cardigan sable, j'avais réchauffé la robe bleue et verte avec deux gros gilets.
Finalement, la chambre n'était pas trop mal, avec une très grande fenêtre sur le large et plein de couettes blanches très épaisses.
Face à la mer, j'avais la sensation un peu étourdissante d'avoir laissé derrière moi toutes ces questions qui chaque matin, me donnent juste envie de rester au lit, encore un peu.
Le dîner à Tanpopo, la promenade des odeurs de l'hiver, soulignait le caractère affirmé des légumes racines et des poissons fumés, utilisait la robustesse du pied de veau pour en faire un farci délicat, transcendait la pomme cuite avec du gingembre confit (je reprendrai l'idée).
Le lendemain, après un thé brûlant, quelques tartines, des petits pots de miel ravissants et une hésitation sur un oeuf à la coque, nous nous sommes retrouvés à parcourir la grande plage jusqu'à son extrémité et j'ai un peu pensé à cette promenade que font Alvy Singer et Annie Hall, le soir, près du pont de Brooklyn. Derrière les vitres d'un salon en hauteur, un couple âgé sirotait une bière avec des petits sandwiches triangulaires et regardait la mer sans parler.
Nous avons évidemment fini par être affamés! Nous avons mis de côté un souvenir un peu cuisant vécu avec P+N et nous avons osé franchir le seuil de Bergamote, ce salon de thé désuet où les serveurs vous accueillent avec une préciosité à la limite du maniérisme. Bon, il a fallu batailler pour avoir une table mais, une jeune femme et sa mère, très chic avec ses derbies pailletées, croisées la veille à Tanpopo, ont fini par gentiment céder leurs places en nous reconnaissant.
Dans les très grands vases, il y avait juste deux fleurs blanches, très souples, et autour des tables en bois sombre, des élèves d'école de commerce en goguette, des couples en doudounes tapageuses, des familles aux enfants peu discrets et, juste à côté, deux jeunes femmes dont l'une portait une très jolie montre toute simple.
Ce déjeuner fut absolument délicieux. Il y avait des petites tartines de pain grillé recouvertes d'oeufs brouillés crémeux et de poitrine fumée grillée, une salade très fraîche et des scones*** assez incroyables. Très épais, toastés, ils étaient servis tièdes avec une crème fouettée à la vanille, de la marmelade d'orange et une confiture de framboise. Le thé et le chocolat chaud étaient très bien aussi. Nous étions ravis et nous nous sommes promis de revenir goûter les gâteaux voluptueux, notamment celui au chocolat, avec son glaçage très épais et dont paraissait se régaler l'amie de la jeune femme à la montre qui elle, portait une superbe robe en maille noire.
Dans l'après-midi, sur une presqu'île, à l'endroit où un escalier descend mystérieusement sous les flots, il a enregistré le bruit des vagues. Et puis nous sommes rentrés, avec plein de sable sur les bottes.
Et pour tout vous dire, au dîner, le
mapo doufu était assez terrible.

*je vous recommande
L'été 79 de Hugues Barthes, l'histoire d'un garçon très seul dans son village de campagne entre une mère qui porte invariablement des lunettes de soleil et un père à la bouche douloureuse et cruelle et ce pas seulement quand il avale sans un mot son saucisson sur la table de la cuisine.
**je commence Dire son nom de Francisco Goldman et je prospecte pour décider ce que je vais glisser dans mon sac pour l'Inde.
***je n'en ai jamais refait depuis cette pourtant délicieuse recette (mais ceux de Bergamote étaient beaucoup plus subtils, avec une croûte crousti-fondante et une texture beaucoup plus aérienne).

Bergamote et sa vitrine débordante de beaux gâteaux est au 3, place Jean de Châtillon à Saint Malo. Le plus prudent reste de réserver au 02 99 40 28 14.

Dans le prochain billet, il y aura une recette qui dépend directement du marché de demain matin. A très vite!

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mardi 27 décembre 2011

Les parties de Memory (les petites crèmes au chocolat de Léna)

Il déteste gentiment ce vieux manteau, je l'aime encore assez pour le porter, je l'avais acheté avec l'un de mes premiers salaires d'interne. Les mitaines avaient été choisies en son absence déplorée, s'il avait été là, j'aurais pris les bleu marine...

Un jour, Edu Simoes a décidé de photographier le contenu des gamelles de déjeuner des ouvriers d'un chantier de Sao Paulo. Il raconte que malgré leur fatigue et leur faim toutes deux fracassantes, aucun d'entre eux n'a refusé de montrer son repas préparé la veille par une femme bien intentionnée. Edu Simoes explique avec pudeur que la composition de ces boîtes rondes, rectangulaires ou carrées en disent long sur les disparités sociales des travailleurs appartenant pourtant au même chantier. Toutes les gamelles comportent des haricots ou du riz, celles des plus heureux révèlent aussi quelques ailes de poulet ou des tranches de lard, voire un peu de boeuf haché, mais parfois, il n'y a qu'un oeuf frit et surtout, les quantités me paraissent dérisoires comparées à la force physique probablement requise par ceux à qui elles sont destinées.
Cette série de photographies d'Edu Simoes est à contempler au sous-sol de la MEP, très peu fréquentée le dimanche en fin d'après-midi. Un bon moment aussi pour se sentir minuscule devant un cliché de Martine Franck où l'on voit Vieira da Silva et Arpad Szenes, très âgés, se regarder l'oeil pétillant d'amour et d'histoires communes.

Ce dimanche-là, nous avions déjeuné chez Bob de pancakes géants à la banane et aux myrtilles et d'un petit crumble au milieu de jeunes filles à pulls mous aux couleurs subtiles (moutarde tendre, vert mousse, bleu glacier).
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Par anticipation d'un voyage à venir, il voulait traîner passage Brady à la recherche de stickers particuliers. Autrefois, près de là, j'avais reconnu les fenêtres de l'appartement de Louis Garrel et Ludivine Sagnier dans Les chansons d'amour. Cette fois-ci, près d'ici, après être repartis de L'ouvre-boîte avec des bandes dessinées sous le bras, il fut décidé d'un commun accord qu'un déjeuner à Nanashi s'imposait. Dans la salle déserte, sous les lampes tricotées, aux côtés de céramiques années 50 et de cageots débordant d'oranges et de citrons, la serveuse portait un gros pull à torsades sous son tablier bleu. Tout était délicieux et délicat, très frais et parfumé. Le riz sauvage était imbibé du jus des boulettes, les allumettes de radis noir réveillaient le saumon cru. Les fruits rôtis étaient parfaits, alanguis sous la petite cuillère de crème fouettée. La serveuse a proposé en souriant un peu d'eau chaude supplémentaire pour le thé.
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Avant Diane Arbus au musée du Jeu de Paume, un petit-déjeuner tardif fut savouré dans la quiétude du canapé jaune miel de Claus dont Estérelle m'avait vraiment fait envie. Bon, le chocolat était assez quelconque mais qui saurait résister à ces petites cocottes en feutre qui cachent l'oeuf à la coque? Le yaourt maison framboise-sureau était aussi délicieux et ma voisine a osé demander quelles épices rendaient le velouté de petits pois si addictif (je n'ai pas entendu la réponse mais il était vraiment bon avec ses deux petits toasts -foie gras et saumon fumé). Surtout, le lieu est joli et calme et j'aime l'idée qu'on puisse petit-déjeuner à n'importe quelle heure de la journée.
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Sur les bords du canal, il s'agissait de se réchauffer au Sésame malgré l'expérience peu encourageante d'une amie, néanmoins racontée avec beaucoup d'humour au téléphone. Une jeune femme très blonde, nuée d'oiseaux sur son corsage rose pâle, rejoint son amoureux en parka, une adolescente se réjouit de découvrir des myrtilles dans son muffin qu'elle veut absolument faire goûter à son père un peu maladroit. Le bouquet d'anémones rose et violet posé sur le comptoir attend d'être développé. Le sourire de la serveuse est désarmant et je dévore tout ce qui compose le Droopy breakfast: le jus carotte-pomme-gingembre, le chocolat chaud, les tartines à la confiture d'abricot, le petit oeuf à la coque, en écoutant les histoires de G.
Tout près, juste après, nous passons un long moment à la librairie Artazart. J'y ai toujours un peu le vertige devant les livres de photos archi tentants (premier livre de Martin Parr, polaroïds berlinois, Depardon seul à Manhattan). J'y ai surpris G. glisser un paquet dans son sac...
Plus tard, sur les conseils de M. que j'ai été ravie de revoir dans un bel endroit, nous avons adoré à la Maison Rouge la collection Olbricht joliment intitulée Mémoires du futur. Vous verrez, entre autre, tout le long du couloir au début de l'exposition, le visage changeant des quatre soeurs Brown photographiées ensemble pendant trente-six ans à Cincinnatti. Je n'ai pas pu m'empêcher de penser aux soeurs Lisbon de Virgin Suicides qui n'ont pas eu le temps de voir leurs cheveux blanchir, les veines de leurs mains devenir plus apparentes, leur sourire se rider. Expérience étrange.
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Lui, dans son manteau anglais, moi dans ma veste en tweed trop grande, nous avons remonté à toute berzingue le Faubourg Saint Denis glacé pour aller voir Memory, une autre expérience des années perdues qui vous flouent.
Dans son nouveau spectacle, Vincent Delerm incarne le rôle de Simon, un garçon qui autrefois fut amoureux de Sandrine, une fille assez déroutante, particulièrement lors d'une fête foraine. Un garçon surtout qui ne peut pas écouter Avec le temps autrement qu'en italien sur une vieille cassette parce qu'il faut bien avouer que c'est assez insupportable d'angoisse d'entendre Et l'on se sent glacé dans un lit de hasard...Simon retient ce qui est pourtant si facilement dévolu à l'oubli nécessaire de la vie qui avance et en cela, je m'en sens assez proche. Alors qu'il évoquait déjà dans ses chansons le souvenir futile mais farouchement aggripé à une mémoire solide des moments dont certains ne comprennent régulièrement pas la nécessité personnelle (révisions du bac avec une fille au mois de juin, interclasses de volley, voyage scolaire à Sestrières, feu d'artifice sur un talus à Biarritz, vos yeux dans l'autocar, tout ce qui ne reviendra jamais), le spectacle leur laisse cette fois toute la place. Cela m'a ravie puisqu'on m'a souvent reproché de me souvenir de ce qui ne sert à rien alors qu'ici, il devient prétexte à tout.
J'ai bien aimé aussi la convocation incessante de ceux qui ont toujours habité son univers amer et doux à la fois: Woody Allen se lance dans un monologue introductif où il est question de l'âge auquel George Harrison a quitté les Beatles, Barbara et Souchon passent à la radio, Antoine Doinel va au cinéma pendant une semaine et se dit tristement que fréquenter enfin cette fille si belle, ce n'est peut-être pas aussi bien que juste convoiter cette fille si belle. Et aussi qu'il est tellement étrange d'être obsédé par quelque chose à 11 heures du matin qui n'a plus vraiment d'importance à 18 heures le même jour.
C'est dans ce décalage névrotique qu'infiltre le ravissement de la soirée, renforcé par le jeu extrêmement varié auquel se livre Delerm: il danse (revanche sur les boums immobiles), fait de la bicyclette, jongle, et manie même la raquette face à un adversaire qui n'est finalement que lui-même ou bien les fantômes des grands joueurs des années 80-90 dont il évoque les noms avec tendresse et ironie.
Ainsi, le spectacle distille aussi une légère tristesse, une vague appréhension un peu angoissante. Cela se ressent très fort dès le premier quart d'heure quand sont projetés des films de famille, récupérés par Delerm dans des vide-greniers et mis en perspective avec des images de cimetière et une chanson où le refrain répète Nous sommes vivants...Que sont devenus ces couples qui dansaient dans un salon au papier peint fleuri en attendant le gâteau d'anniversaire de quelqu'un probablement mort désormais? Qu'est devenue cette jeune fille filmée au mois d'août en fin d'après-midi? Ma gorge se serre. Elle se serre encore plus devant ce que je vois comme la mise en scène de sa disparition à lui, le visage grimé et tout blanc, s'évanouissant.
Tout cela se bousculait sous ma veste en tweed et j'étais incapable d'attendre de le voir après le spectacle.
Plus tard, je découvrais que j'aimais la glace au café, le goût de l'amer sans doute.
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Pour le retour en train, nous avions tout prévu. Petites verrines du Pain Sucre, à déguster avec des petites cuillères dorées puis une de leurs belles tourtes, à la farine de sarrasin, à réchauffer à la maison dès l'arrivée. Pour patienter, la lecture enthousiasmante de Whiskey & New York, la bande dessinée autobiographique de Julia Wertz qui décide à vingt-cinq ans de quitter San Francisco, sa vue sur la baie, ses appartements victoriens, ses hipsters cool (c'est elle qui le dit) et sa nourriture mexicaine parfaite pour aller s'installer dans divers appartements pas toujours très avenants de Brooklyn. Julia est l'incarnation d'une lose assumée, traînant ses cheveux sales et plats et son sac déchiré aux rendez-vous professionnels, se faisant renvoyer de plusieurs petits boulots, passant parfois sa journée dans des cinémas de Manhattan à s'alcooliser. Evitant soigneusement les fruits et légumes frais, elle préfère plutôt les bagels, les pizzas et surtout les bloody Mary. Julia ne mâche pas ses mots et son autodérision parfois pathétique la rend super attachante. Mon seul petit regret et de ne pas l'avoir lu en anglais!
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La veille du départ, je me souviens, il avait plu toute la journée. Avec Léna, nous nous sommes retrouvées dans un salon de thé assez nul où il n'y avait plus rien à manger (enfin, on n'avait pas très envie d'une hérétique tarte à la courgette de décembre et encore moins de la salade de pommes de terre froide aux lardons) sauf cette tarte au citron qui nous faisait un peu envie mais dont la pâte ne pouvait dissimuler sa terrible origine purement industrielle. En plus, le thé était mal infusé! Mais nous étions de bonne humeur et notre conversation se suffisait à elle-même pour nous animer (j'ai quand même pris la précaution de prévenir G. qu'il n'était pas nécessaire qu'il affronte la pluie pour nous rejoindre vu le contenu de l'assiette).
Plus tard dans la soirée, comme G. et Léna avaient réclamé en choeur du boeuf aux oignons (je ne sais plus vraiment comment nous en étions arrivés là) et qu'ils avaient fini par m'en donner envie, j'ai suggéré une boeuf aux oignons party. Bon, il était déjà assez tard et le frigo était plutôt vide puisque nous partions le lendemain alors je ne remercierais pas assez le petit traiteur grec chez qui nous avons choisi des tiropita et des beignets de légumes parfaits pour apaiser l'impatience de trois personnes qui n'avaient pas mangé grand chose de la journée. Le boucher avait gentiment détaillé de la poire (de boeuf donc) en lamelles, nous avions quelques oignons roses.
J'ai apporté les assiettes brûlantes avec une petite appréhension, j'avais à faire à de fins amateurs de boeuf aux oignons! J'ai guetté leur sourire, j'ai eu l'impression que ça leur plaisait bien, chic.
Pour le dessert autour de la table basse chinée, pas le temps ni vraiment l'envie ce soir-là de servir autre chose que les petites crèmes de Pascal Beillevaire, et aussi son riz au lait au caramel beurre salé. Personne n'était très fan du riz au lait mais avec le caramel, hmmmm, on va dire qu'il a été envisagé autrement... Quand elle a goûté la crème au chocolat, Léna a tout de suite fait le rapprochement avec celle qu'elle prépare quand son amoureux est tenté par celle de la malhonnête laitière. J'aime tellement ça que je lui ai fait promettre de me donner la recette... (que je recopie)


Les petites crèmes au chocolat de LénaPour 6 à 8 ramequins:

150 g de chocolat noir ; 50 cl lait entier ; 4 jaunes d'œuf + 1 œuf ; 80 g sucre

Faire fondre le chocolat avec un peu d'eau. Une fois fondu, ajouter le lait entier, remuer quelques minutes à feu doux, jusqu'à obtention d'un lait chocolaté.
Dans un saladier, battre les jaunes d'œuf avec l'œuf, ajouter le sucre, bien fouetter. Verser le lait chocolaté dans le saladier, mélanger.

Faire cuire 30 minutes au four préchauffé à 150°c, au bain-marie.

A priori, le point crucial est la cuisson. Privilégier les petits contenants parce qu'elle sera plus homogène et les crèmes seront bien soyeuses. Léna utilise des toutes petites tasses comme ça:


Elles sont vraiment délicieuses, à savourer debout dans la cuisine, mais aussi avec une gavotte et des quartiers de clémentine acidulée.

Bob's kitchen 74 rue des Gravilliers
L'ouvre-boîte a ouvert il y a quelques mois au 20 rue des petites écuries, à soutenir parce que c'est courageux d'ouvrir une librairie! Le libraire est charmant et la sélection très alléchante.
Nanashi 31 rue de Paradis
Claus 14 rue Jean-Jacques Rousseau
Sésame 51 quai de Valmy
Artazart 83 quai de Valmy

A bientôt!

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lundi 5 décembre 2011

Les choses après (KA on stage)

(Avant)
C'est E. qui a conseillé l'adresse alors que nous étions debout dans l'entrée d'Henry et Henriette, nous saluant avec la gêne de ceux qui ne savent pas très bien quand ils se reverront.
Après, avec G., serrés sous le parapluie à pois japonais, déjà la main redéplie le plan et nous avançons d'un pas pressé et trempé sous les guirlandes palpitantes au gré du vent. Nous avons trouvé l'escalier qu'il fallait descendre puis la grande avenue à traverser, nous avons pris la rue à gauche et nous sommes finalement arrivés sans encombre au Jéroboam. J'ai alors eu l'impression asssez immédiate d'être à New York, à cause du bois, des briques apparentes, du petit salon au bout du comptoir et de cette nonchalance gourmande et heureuse qu'affichait la plupart des gens. Nous avons expliqué au serveur qu'il s'agissait d'un avant-goût et que nous avions peu de temps devant nous car dans un peu plus d'heure allait commencer le concert de Keren Ann. Il a absolument compris l'enjeu du moment et a apporté avec une certaine malice deux verres de vin et trois tartines qui redonnent un sens à l'utilisation de ce terme dans le monde de la restauration (je dis ça parce que trop souvent, ces tartines servent de prétexte à servir en toute bonne conscience des tranches assez épaisses de pain pas toujours super frais recouvertes de trucs de qualité très médiocre régulièrement camouflés par du mauvais fromage fondu). Ici, au Jéroboam, il s'agit de petites tranches de pain plutôt fines et toastées recouvertes d'une généreuse poêlée de cèpes à la marjolaine ou de fromage frais aux herbes et d'écrevisses ou encore de pancetta et de purée de vitelotte gratinée au comté. J'avoue que c'est assez réjouissant comme nourriture pré-concert.

(Pendant)
Impatience à son comble au quatrième rang, G. et moi avons du mal à la tromper. Il fait chaud dans la salle, j'enlève mon cardigan et je bénis les manches courtes de la robe à pois.
Il y a un compte à rebours assez subtil puis la silhouette de KA se devine, ultra graphique et stylée (j'adore la veste courte, noire, et le fin bracelet autour du poignet).
Je suis complètement terrassée par l'émotion dès le tout début du concert. J'avais le souvenir d'une fille qui ne fait que penser aux rivières de janvier ou dont les amours périssables s'enterrent sous le sable mouvant, une fille qui le prévenait nul ne t'aimait comme moi jamais, une fille qui osait à peine lever les yeux vers son public, s'excusait presque d'être là, chantait avec discrétion comme si elle s'approchait sur la pointe des pieds des oreilles de son auditeur. J'avais le souvenir aussi de ses lalala légers et graves sur Tout doucement, le souvenir d'un texte qu'elle avait écrit pour les Inrocks où elle évoquait sa sidération au Guggenheim de Venise devant un Giacometti ou à la Tate devant une toile de Lucian Freud intitulée Girl with leaves. Elle était pour moi une fille délicate et intimidée, une fille d'une autre époque aussi.
Mais ce soir-là, dans la salle électrique, je ne m'y attendais pas du tout, elle impose avec une grâce déterminée sa voix pleine et complexe en vous regardant droit dans les yeux tandis que les miens se mouillent tant je suis émue par sa transformation. Sa gestuelle me fascine et quand elle raconte à l'improviste le soir où elle a vu Lou Reed écraser sa cigarette dans une bouteille de champagne à Manhattan, je saisis l'ampleur de ce qui sépare la jeune fille en col roulé qui chantait timidement J'ai raté ma vie en deux temps/Trop occupée à faire d'autres plans de la jeune femme super à l'aise dans ses boots noires qui chante malicieusement et avec fougue Don't say nothing/I speak for two. Elle ne parle quasiment pas entre les chansons et pourtant, il y a un lien très fort avec le public, créé uniquement par la force harmonique et visuelle du concert. C'était absolument décoiffant.

(Après)
KA participait à une séance de dédicaces mais j'ai appris comme ce genre de proposition peut être source de remords infinis d'où la décision partagée de retourner au Jéroboam vérifier que c'était vraiment un chouette endroit.
Sur la table, du jus de Cox Orange, un chocolat chaud servi sans ciller, un verre de vin rouge, des fromages subtils, des charcuteries triées sur le volet, quelques noix. C'était assez délicieux et réjouissant. En dessert, avec le vin chilien, il y avait une marquise au chocolat et aux éclats de speculoos vraiment pas mal.
Evidemment, on n'a pas arrêté de parler de KA. Je suis archi admirative de sa trajectoire, j'ai presque envie de devenir chanteuse. En fait non, je me demande plutôt, à l'aune de sa transformation, elle qui ne cesse d'évoquer sa disparition dans ses chansons, si moi aussi, dans dix ans, je m'approcherai de ce à quoi j'aspire, vraiment. Cela passe par des questions assez simples, aurai-je toujours les cheveux longs? Aimerai-je toujours les mêmes chansons? Lirai-je les vers de Sylvia Plath avec autant de frissons? Saurai-je maquiller mes yeux, jouer Les variations Goldberg, faire des canelés parfaits? Oserai-je, l'hiver, porter un manteau jaune? Aurai-je abandonné mes sacs en tissu coloré?
Mais derrière arriveront les vraies questions, ai-je été fidèle à mes aspirations? Qu'en est-il de mes convictions? Est-ce que je me suis attelée, vraiment, à ce qui comptait pour moi, au fond? Me suis-je mentie à moi-même pendant tout ce temps? M'écriras-tu encore, longtemps?
J'ai eu comme un vertige.
Le plus souvent, c'est vrai, je préfère les choses après, mais parfois non.
****

Peut-être nous croiserons-nous un jour au Jéroboam, au 21 rue Léon Blum à Nantes.
Tous les disques de KA sont extras mais j'aime particulièrement La disparition et Nolita.
Je sais que j'avais promis de parler de livres mais ce concert m'a vraiment fait de l'effet... Il y aura bientôt quelques idées de cadeaux pour Noël, avec des livres donc!
(Ah, j'allais oublier, j'ai aussi une question technique suite à de nombreuses plaintes concernant la lisibilité de ces pages: comment faire pour qu'en bas de page s'affichent "Messages plus anciens" et "Accueil" afin que plus jamais vous ne soyez obligés de parcourir les archives pour retrouver ce que je raconte, par exemple, sur Millenium Mambo*? Je précise que j'ai l'ancienne version de Blogger... Merci d'avance!)
*private joke

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dimanche 27 novembre 2011

Hier soir j'ai trouvé ça bien (côte fleurie et carrot cake)

J'ai mis trop de temps à écrire ce billet, rapport aux nouveaux horaires de travail assez harassants. Quand j'étais ado, je rêvais à une vie d'urgentiste survoltée où l'on est déjà ravi de voler un moment pour traverser la rue qui sépare l'hôpital de la gargote qui sert des doughnuts pâlots et du café tiède dans un gobelet en plastique que l'on jette dans la poubelle de l'hôpital en s'impatientant déjà du prochain doughnut. Il se trouve que je ne suis pas urgentiste et que je n'aime ni le café ni les doughnuts mais désormais, je maîtrise la sieste debout dans le bus et si j'ai une minute pour avaler deux gorgées de thé, il m'importe peu qu'il soit de médiocre qualité et mal infusé. Je m'habitue peu à peu et développe quelques stratégies pour améliorer ces inconforts, je n'ai presque plus besoin de m'offrir la futilité indispensable de fin de journée qui permet de mieux appréhender la suivante. Sûr qu'après les vacances de Noël, j'aurai un sourire neuf plus souvent! Surtout si comme vendredi soir, G. m'attend avec des burgers maison et des chips au cheddar quand je rentre vers 21 heures...
Ainsi, je ne savais plus si j'avais envie d'évoquer notre échappée belle en Normandie qui me paraît si lointaine ou le charme des émissions radiophoniques de Laure Adler, dont je rêverais, un jour, de prendre la place. Dans une interview donnée à Télérama*, Vincent Delerm ( oui ...) dit cette chose tellement juste "Les gens imaginent souvent qu'on choisit son style, alors qu'en fait on fait ce qu'on peut, on suit sa pente naturelle."*****

Il faisait vraiment très froid dans les rues de Trouville même s'il porte désormais une épaisse écharpe bleue qui m'avait appartenue autrefois car J'aime t'avoir à mon cou.
Le premier refuge fut le bar provisoire de Merci (oui, Merci à la plage), où l'on vous sert en fronçant des sourcils étonnés votre thé vert avec un morceau de fromage (indispensable car nous n'avions pas déjeuné et il était environ dix-sept heures), la confiture de fraises était quant à elle plutôt aimable. Aux autres tables, une femme seule cheveux blonds lâchés et manteau en drap de laine bleu marine grille des cigarettes élégantes au-dessus d'un manuscrit, une jeune fille avait assorti sans réticence un col claudine, des derbies vernies et un manteau léopard, les garçons portent tous des doudounes. Je garde mes mitaines rose pâle autour de la tasse de thé.
J'ai eu un petit choc, outre le froid et la foule qui aime se regarder et vérifie qu'on la regarde, lors notre passage à ce qui était autrefois
Topolina, un moment qui n'aurait pas déparé dans un film de Bunuel (j'ai dit Lynch mais il m'a gentiment corrigée. Par ailleurs, je me suis récemment aperçue qu'en fait, je n'aimais pas trop David Lynch -on a (re)vu Twin Peaks). A la place de la table d'hôtes où j'avais tant aimé dîner sur des fauteuils dépareillés, dans la chaleur rassurante du grand feu de cheminée, devant le piano à queue où s'accumulaient des partitions de J-S Bach, cet endroit dont je me souviens aussi très précisément du menu (une soupe de chou-fleur, un rôti de veau avec plein de jus, une tarte aux pommes croulant sous les fruits bien caramélisés), il y a désormais une sorte de brocante franchement inquiétante dans son accumulation discordante et, ce soir-là, une jeune femme y apprenait très laborieusement à chanter avec une professeur maniérée. Il y avait quelque chose d'effrayant et de très violent dans cette voix qui s'époumonnait vainement.
La chambre d'hôtel était au dernier étage d'une immense maison normande pleine de couloirs, de recoins et de papier peint fleuri. On voyait les toits, le clocher de l'église et les mouettes capricieuses depuis les petites fenêtres. En attendant d'aller dîner, il m'a tendu un petit paquet et sous le papier kraft bleu, il y avait
un coffret Sophie Calle. Alors, allongés sur la couverture matelassée, nous avons contemplé ses cadeaux d'anniversaire scrupuleusement photographiés car Sophie craint toujours d'être oubliée. Ainsi, à partir de 1980, jusqu'en 1993, et ce tous les ans, elle organise un dîner avec un nombre d'invités égal à celui des années fêtées. L'un des invités convie un invité mystère et Sophie compile et photographie tous les cadeaux reçus: des bouteilles de champagne et du chocolat suisse mais aussi un dessin de Topor, des oeuvres d'Annette Messager ou, dans un autre style, une fricassée de langoustes. J'aime les cadeaux de ses parents (une gazinière, un aspirateur...), cela me rassure.
Bientôt, il fut l'heure d'aller dîner aux Quatre Chats. Plein, plein de monde à chaque étage du restaurant, petit manchon en fourrure pour certaines, foulard en soie pour les garçons. Sous les suspensions en forme de nuage des cuisines, on s'agite sec. Le patron a toujours cette familiarité peut-être défensive, il n'est jamais avare en tapes dans le dos et compliments sur le sourire mais peu importe, on nous dresse une table dans un petit coin caché et, assis sur les banquettes moelleuses, nous observons les présentations tapageuses des autres dîneurs.
Aux Quatre Chats, la cuisine est sensuelle et précise. Le pain arrive entier, tout chaud dans la corbeille, le coeur d'aloyau rôti pour deux est parfaitement saignant et comble toutes les impatiences carnassières, les pommes de terre sautées servies sur une assiette brûlante sont rustiques et ravissantes. Je n'aime rien tant que ces nourritures simples et percutantes et la glace au chocolat au lait du dessert restait dans un même ordre d'idée, moelleuse, onctueuse et intense de manière inédite.
Absolument ravis par ce dîner plein de bonne humeur, nous avons profité de la plage déserte sur laquelle flottait presque irréelle la lune pâle et pleine. Nous avons beaucoup marché, discuté et ri avant de rentrer à l'hôtel au milieu de la nuit, trouvant encore le courage de nous arrêter contempler quelques vitrines.
Le lendemain, sillonnant tranquillement la jolie côte fleurie normande, je garderai l'odeur de la cire fraîche croisée dans une droguerie, la fraîcheur d'une tarte à l'orange, le chocolat sombre et mousseux dans la carafe en céramique blanche, les piles de pommes et les gros fromages au marché de Honfleur, la crêpe au citron du goûter, la mer partout tout le temps.
C'était le petit répit avant la grande rentrée!
****

Rien à dire d'autre sinon que
l'entretien en deux parties de Laure Adler avec Philippe Garrel est absolument indispensable si comme lui, comme moi, vous pensez que les films de la Nouvelle Vague aident à vivre.
****

Indispensable aussi, le carrot cake acidulé des soirées qui se prolongent.
J'ai gardé la base du
coconut carrot cake de Lilo en remplaçant le coco par de la poudre d'amandes et en ajoutant des zestes et du jus de citron, du gingembre râpé et de la vanille.


*pendant très longtemps, j'ai été abonnée à Télérama. L'un de mes grands plaisirs était de le découper pour en faire divers collages jusqu'au jour où je me suis aperçue que je le découpais avant de le lire, de plus en plus agacée par des partis pris et certaines couvertures. Mon abonnement a pris fin. Je n'avais pas feuilleté un Télérama depuis au moins cinq ans. Dans l'article consacré à Vincent Delerm, il y a une note de bas de page qui précise ce qu'est la cold wave, de façon pour le moins condensé. Je ne relirai probablement pas de Télérama. Mais la prochaine fois, j'aurai plein de lectures à évoquer! En attendant, j'ai (un peu) remis à jour
l'index des recettes...

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