dimanche 4 janvier 2015

L'amour n'est pas que dans les chansons

//En 2015, suis ton coeur qui insiste//

Le premier janvier deux mille quatorze, la terrasse au bord de l'eau du Dorsoduro, la pizza grignotée avec les doigts, il faisait tellement bon qu'on pouvait s'autoriser à déjeuner dehors sans manteau.
Quelques jours plus tard, le dernier soir à Venise, la robe verte et bleue de la serveuse de l'Anice Stellato, la montagne de fritto misto dans un cornet un papier, goûter tous les desserts de la carte.
Les conférences de cinéma du lundi soir et les conversations des étudiants qu'on a envie d'enregistrer.
Le Cambodge et ses fantômes. Les larmes de mon père à Angkor Vat. Les galettes aux crevettes frites. Les noix de coco fraîches. Le découpage amusé d'un fruit du jacquier dans une chambre d'hôtel à Kompong Thom. Alain Resnais très flou sur un écran de l'autre bout du monde. La barquette de riz sauté aux légumes achetée par G. dans un boui-boui près de l'hôpital de Phnom Penh. Le besoin de consolation impossible à rassasier.
The Grand Budapest Hotel dans une salle vide et juste après, prendre le métro pour voir mon père à l'hôpital.
Le printemps.
Deux fois par semaine le divan.
Le manteau italien et les rideaux en lin.
Vincent Delerm à l'Opéra. Embrasse moi pour rien.
Xavier Dolan à Cannes.
Le soir où j'ai reçu le petit message des Cahiers du Cinéma.
Le train de 7h23.
Anastasia Krupnik.
La dernière scène du Goût du saké et les larmes qui l'accompagnent.
Les biscuits au chocolat au lait et à la fleur de sel du Paris Pastry Club de Fanny.
La gare de Valence. Les jours de juillet en Provence. Le sorbet citron. La petite cocotte de légumes du jardin. Le chèvre frais et les figues du pique-nique.
La vie douce à Toulouse. Le chirashi sushi et le flan au lait de soja à Motchiya.
Ethan Frome traduit par Julie Wolkenstein, sa violence et sa cruauté.
Le Panama avec un ruban Liberty resté dans la boutique de Biarritz.
La robe marinière, que je n'aime pas trop porter finalement.
Kristen Stewart dans Sils Maria.
La voiture de location sur les routes des pays baltes. Les cigognes et les arcs-en-ciel. La mer grise. Le loup. Les châteaux. Les églises.
Chercher dans le quartier art nouveau de Riga la façade avec les visages. La tarte au chocolat blanc et à l'abricot du Kukka Café. La pizza de Roberta.
Se promener à Vilnius et avoir l'impression d'être en Italie. L'orage pendant le dîner dans la jolie cour. La robe Muku en lin bleu. Dans la ville de K., à moins d'une heure de route de Vilnius, je n'oublierai jamais cette jeune fille qui portait un short blanc, une jolie chemise, des mocassins en cuir robuste, les cheveux longs et les mêmes lunettes que la copine de Frances Ha, cette jeune fille parlait français et invitait ce soir-là son fiancé et ses quatre grands-parents (ou même ses arrières-grands-parents), extrêmement âgés, se déplaçant avec beaucoup de difficulté mais visiblement ravis de leur soirée.
Fuir le quartier de la vieille ville à Tallinn. Trouver des refuges : Till ja Kummel pour un breakfast sandwich à l'heure du goûter, Sfäär pour y passer la journée (granola-yaourt au petit-déjeuner et légumes farcis au déjeuner), Nop pour n'importe quoi parce que tout y est bon (les viennoiseries, le soya latte, la soupe de nouilles au poulet etc).
Les chansons de France Gall dans la chambre du vingtième étage.
Se tromper de chemin en voiture et découvrir Salt par hasard. Saisis par une certaine intuition, réserver la dernière table auprès de la serveuse douce et malicieuse avec sa tresse sur le côté. Elire cet endroit joyeux et délicieux favorite place des vacances et finalement de l'année.
Les souvenirs du Japon précieusement collectionnés et envoyés par C.
Le bol dragon et le veggie banh mi à Petite Nature le mardi midi.
Jane Austen à la Pléiade.
Les soirées-séries.
La parabole du fils prodigue.
Le pull danois couleur lait frais.
Retourner marcher à la pointe du château.
Le bibimbap avant de reprendre le train face à la pluie et au mouvement pendulaire du métro aérien.
La jeune fille qui portait des Stan Smith et dînait joyeusement avec son père au Daraton.
Le jour où l'on a déjeuné à Septime et les moufles trop jolies qu'il a achetées après.
Lénore les morts vont vite.
New York et la Nouvelle Angleterre.
Le crépuscule sur la High Line.
La demi-douzaine de céramiques glissée dans la valise.
Le dîner tranquille à The Farm on Adderley.
Les pays de Marie-Hélène Lafon pendant l'insomnie du retour.
Les nouvelles bibliothèques.
La voix de Gaspard Ulliel dans Saint Laurent.
Les bocaux de granola maison.
La blanquette de Marianne.
Colette: Qu'est-ce qui vous amène ?
Antoine: j'ai deux places pour une conférence, c'est Gavotti sur la musique électronique.
Dormir avec lui dans la chambre de l'adolescence, dévisagés par les idoles de l'époque.
Le cinéma l'après-midi pendant les vacances.
Les étoiles à la cannelle et les croissants à la vanille.
Revoir Un conte de Noël.
Le dernier déjeuner de l'année dans la belle salle du Coquillage.
La glace maison au yaourt et au chocolat un peu avant minuit.
Les voeux secrets pour l'année à venir.

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vendredi 13 juin 2014

La vie clafoutis


Pour ne pas céder à l'énervement facile bien que justifié (fréquentation assidue de l'hôpital en tête de liste, je n'entre pas dans les détails), je conseille de faire un clafoutis aux cerises (dénoyautées. Ça occupe et c'est quand même plus simple à manger).
Ici, nous aimons le clafoutis de la mamie de G. qui portait des jolis tabliers et le prénom d'une héroïne shakespearienne.

Sa version a une texture de flan et un goût très simple, lacté et fruité, très doucement vanillé. Il est vraiment bon bien froid, avec un thé bien chaud, pour vivre les contrastes autrement que dans les poumons. Il se défend aussi avec une tasse de chocolat au petit-déjeuner parce que le cacao donne de la profondeur au goût des cerises.
La mamie de G. connaissait la recette par coeur mais elle me l'avait recopiée sur une feuille de cahier 96 pages. Je n'ai plus besoin de la consulter pour la mettre en pratique. Essayez, vous verrez.
Commencez par choisir une émission radiophonique. Mon choix s'est porté sur Mathieu Amalric chez Laure Adler. Si j'avais été à la place de Laure, je me serais abstenue de faire des remarques sur ses amoureuses et après le récit de sa première anecdote, aux funérailles de Jean-Paul Sartre, j'aurais plutôt demandé Mais vous avez remarqué que vous tombez très souvent dans vos films aussi ? Mais l'heure était au clafoutis et j'ai remballé à regret mes ambitions d'intervieweuse.
Commencez par beurrer copieusement un plat à gratin, puis dénoyautez un petit kilo de cerises, que vous mettez au fur et à mesure dans le plat.
Fouettez trois oeufs avec 150g de sucre blond de canne.
Versez 150g de farine et mélangez bien.
Ajoutez deux verres de lait frais, puis un verre généreux de crème fraîche, épaisse et entière, mélangez bien entre chaque.
Versez cet appareil sur les cerises.
Saupoudrez toute la surface d'un voile de sucre vanillé (maison), parsemez de toutes petites noisettes de beurre.
Faites cuire à four très doux (140°-150°), environ une heure, jusqu'à ce que le dessus soit doré, craquelé, caramélisé.

Si le clafoutis ne suffit pas, j'ai d'autres conseils de printemps !
-revoir Les amours imaginaires et passer trois journées à chantonner Le temps est bon/Le ciel est bleu/J'ai deux amis/Qui sont aussi mes amoureux...
J'ai d'ailleurs un super test pour savoir si je vais bien m'entendre avec quelqu'un. Je glisse au détour de la conversation C'est pas parce que c'est vintage que c'est beau ! et j'attends de voir. Sauf que je suis obligée de constater que ça ne marche pas très bien (une façon de dire que je ne m'entends avec personne...)
-lire La ballade d'Hester Day de Mercedes Helnwein et retenir son souffle le long des trois cents pages. Vous n'êtes pas prêts d'oublier le super personnage d'Hester, une fille dotée d'une lucidité et d'un sens de la répartie fulgurants. En roue libre sur les routes nord-américaines, elle éprouve ses convictions et sa liberté à bord d'un camping-car déglingué avec son mari fraîchement rencontré au volant et son petit cousin à l'arrière.
-s'absorber dans le visionnage de La fabrique du Conte d'Eté, pour voir Rohmer au travail (mais aussi en boîte de nuit) et surprendre la tristesse, discrète et douce, dans le regard d'Amanda Langlet, le dernier jour du tournage.
Et puis, dans un autre ordre d'idées, porter des sandales et des robes à manches courtes, se dire qu'on va revoir des amis qui sont loin, glisser beaucoup de menthe fraîche dans la carafe de thé glacé.

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lundi 30 décembre 2013

Est-ce que c'était vraiment toi?


Dans les films de Philippe Garrel, les amoureux regagnent leur appartement minuscule en perdant leur souffle dans des escaliers interminables. Cette fois-ci aussi, un garçon, Louis, habite sous les toits et aligne ses livres de poche sur les radiateurs, comme il se doit. Les meubles sont dépareillés mais il n'aime pas trop qu'on s'installe sur le lit en gardant ses chaussures. Il est comédien, il a très peu d'argent et s'il lui arrive de frôler la main d'une fille au cinéma, s'il embrasse parfois de façon appuyée une autre qui joue avec lui au théâtre, il s'en tient là, c'est sa ligne, il le dit, il a donné sa vie à Claudia.
Claudia est immense, elle a la voix grave et les cheveux flous. Elle porte des jolies bottines noires et un inoubliable manteau en cuir irisé, elle marche les mains dans les poches, elle cite Maïakovski, elle est actrice mais elle n'a rien tourné depuis six ans. Claudia, parfois, court dans Paris à perdre haleine pour vérifier que Louis n'a pas disparu mais parfois aussi, elle ne supporte plus rien, ni le gourbi où ils vivent, ni les absences de Louis, ni celles de l'argent, tout le temps. Alors évidemment, quand elle rencontre le riche architecte, celui qui a une voiture et qui peut inviter au restaurant, les choses se compliquent...
Louis dit à Claudia quelque chose comme: «  Comment est-ce que je peux être bien avec toi si je sais que tu es parfois avec un autre ? » Elle répond: « N'y pense pas, c'est tout. Et profite du moment que je passe avec toi, et qui est bien. » J'avoue que je n'y arriverais pas trop non plus.
Claudia blesse Louis, mais il y a quelques temps, Louis blessait Clotilde, avec qui il a eu une fille, Charlotte, et qui le suppliait en vain de la laisser partir avec lui. Un soir, bien plus tard, Clotilde et Charlotte se mettent à table, j'aime infiniment cette scène. Charlotte est rentrée d'une journée passée avec son père, elle porte un nouveau bonnet, donné par Claudia et qui inscrit donc l'existence de celle-ci dans le réel tangible, ce que devine Clotilde avec une douleur intérieure qui transparaît à peine dans ses gestes quand elle sert la soupe de carottes, quand elle arrache un morceau de baguette fraîche. La jalousie, c'est cette blessure-là, c'est sentir que quelqu'un d'autre détient quelque chose que l'on a perdu de quelqu'un qu'on aime toujours. C'est ce que l'on perçoit de ce qui n'est pas exprimé dans le réel. Et c'est tout cela que Clotilde garde pour elle ce soir-là, devant sa soupe de carottes.
La Jalousie, parce qu'il déploie en noir et blanc un langage qui m'est des plus familiers, est définitivement mon film préféré de 2013*. Il m'a aidé à affronter un hiver qui n'avait pourtant pas encore commencé qu'il faisait déjà un peu mal.
Pour continuer d'essayer de se remettre d'une année pleine de secousses, nous n'avons pas fait nos valises dans la nuit mais presque, et je suis depuis quelques jours à Venise où je dévore spaghetti alla vongole et petits biscuits, comme ici, pendant la promenade dans le ghetto ce matin.


Pour 2014, je vous souhaite beaucoup de beaux films, des livres, des escapades deci-delà, des choses douces et tranquilles.
*Les autres films que j'ai bien aimés, dans le désordre : Oh Boy!, Jimmy P., Camille Claudel 1915, Michael Kohlhass, La Vénus à la fourrure et voilà.
Pour ceux que ça intéresse, mon livre préféré sorti cette année s'appelle Intérieur, de Thomas Clerc, aux Editions Gallimard (Arbalète). J'ai adoré aussi découvrir le dernier volume des aventures de Marie Madeleine Marguerite de Montalte en dévorant Nue de Jean-Philippe Toussaint aux Editions de Minuit. Et toujours chez Minuit, sortis il y a longtemps, les démêlés d'Eric Laurrent avec Clara Stern (Clara Stern) puis Yalda Apadana (Renaissance italienne) m'ont fascinée.
Plus prosaïquement, mais il faudrait que je demande l'avis de G., je dirais que nos deux réalisations culinaires les plus épatantes furent notre soirée lobster rolls ainsi que les incroyables ramen dont la préparation du bouillon requit environ un dimance matin tout entier. Mais ça valait la peine parce que c'était rudement bon.

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mardi 21 mai 2013

Remember lovers never lose


Le matin il se lève tôt, il écrit dans son journal, j'ose enfin reprendre l'écriture du mien et les lignes se bousculent sous ma plume pressée de retenir quelque chose de ce printemps si particulier. Je convoque tous les souvenirs possibles, je traque le moindre détail, le geste infime, la couleur d'un pull, le souvenir d'un goût, la preuve de la subsistance de mon désir. Je sais que j'ai déjà préparé deux fois des orecchiette à l'anguille fumée et au chèvre frais, une recette réconfortante et enlevée.
Pendant que vous mettrez les pâtes à cuire, vous mélangez délicatement mais intimement dans un petit saladier une ou deux tiges d'oignon nouveau très finement émincé, des lamelles d'anguille fumée, du chèvre émietté, un filet d'huile d'olive, un filet de sirop d'érable et le jus d'un demi-citron. Vous pouvez aussi ajouter un peu de ciboulette ciselée. Lorsque les pâtes sont prêtes, n'oubliez pas en les égouttant de recueillir l'eau de cuisson dans l'assiette de service, pour la préchauffer. Mélanger avec précaution les pâtes bien chaudes à la préparation du saladier, poivrez au moulin. Videz l'assiette de service de son eau, essuyez la bien et servez vos pâtes. Je trouve ça plutôt très bon. Vous me direz.


Je veux me rappeler qu'un soir il a envoyé un petit message qui disait Rendez-vous à 19h40 au restaurant tibétain! (c'est un garçon précis. Après, il y avait cinéma). Je suis arrivée essoufflée, il m'attendait à l'intérieur, nous avons commandé des beignets de légumes et des shabalebs farcis au boeuf, j'adore la pâte élastique et tendre de ces petites galettes que l'on trempe brûlantes dans une sauce sucrée et acidulée. Je réchauffais mes mains autour de la tasse de thé bleue quand il m'a tendu un paquet carré. C'était Microfilms, des entretiens infiniment précieux de Serge Daney avec Eric Rohmer, Jacques Demy ou Olivier Assayas, et dont le livret comporte justement un portrait noir et blanc, années 80. Il a la même coupe et la même moue qu'Antoine Doinel. J'écoute ces rencontres érudites et sensibles allongée sur le canapé de mon bureau, recouvert d'un édredon très épais. Les six cd durent sept heures et sept minutes. Je pourrais passer ma vie à écouter les gens parler d'eux-mêmes.

G. n'a pas d'idoles, il ne voit pas non plus l'intérêt d'élire un film préféré pour un metteur en scène donné. Par exemple, il aime beaucoup Bergman, mais il n'a pas du tout envie de désigner l'un de ses films comme étant son préféré, il trouve ça vain. Nous avons parlé de cela en rentrant d'un vide-grenier dominical, le trajet suivait les courbes venteuses de la Vilaine, il était presque midi et les pêcheurs avaient rangé leur attirail. Les fenêtres des maisons, au bord de l'eau, laissaient s'échapper des effluves de rôti, nous avions faim. S'il n'a pas d'idoles et encore moins de préféré, s'il s'agit de regarder avec moi de très près les bandes annonces des films sélectionnés à Cannes, G. partage volontiers mon enthousiasme, très proche d'une excitation toute enfantine, entre impatience, critiques et pronostics. Evidemment, l'examen minutieux que je ferai plus tard de la tenue de Sofia Coppola l'intéresse beaucoup moins.
Comme je lis que Philippe Garrel aime comment la fiction et la vie se confondent de façon admirable dans Husbands and wives, un film où Woody Allen filme sa séparation d'avec Mia Farrow, j'ai tout de suite envie de le voir, voire de le revoir parce que G. m'assure que nous l'avons déjà vu. Je n'en ai aucun souvenir. Je tire les rideaux, je glisse le dvd dans le lecteur. New York est tout gris, il n'arrête pas de pleuvoir, il fait froid, il y a du vent et des feuilles mortes partout. Il parait même qu'un ouragan se prépare. Comme d'habitude, les personnages sont professeur de littérature, futur écrivain ou rédacteur dans une revue d'art. Les appartements sont étouffants, les livres accumulés pendant les années de vie commune débordent des bibliothèques, les affiches encadrées occupent les espaces restant sur les murs crème. Tout le monde n'arrête pas de picoler. Les nourritures ont l'air figé, comme lors du déjeuner à Dean & Deluca, quand Judy Davis, avec son insupportable tresse, se fatigue à prouver qu'elle adore le célibat. Woody Allen, dans son manteau en tweed trop grand, filme la fin d'un amour et comment ses protagonistes ne peuvent rien y faire. On se sent très malheureux pour lui.
Je m'aperçois que je n'ai jamais lu L'attrape-coeur, c'est dimanche, je formule le voeu secret que je pourrais en trouver un exemplaire aux bouquinistes de la place Sainte-Anne. Nous enfilons nos manteaux d'hiver, nous partons vérifier. Sur la place déserte battue par le vent, il n' y a pas de bouquiniste, juste la présence ironique de deux nouveaux glaciers désoeuvrés. Nous décidons de faire un tour à l'épicerie turque mais il n'y a pas exactement l'objet de convoitise de G., des biscuits fourrés particuliers. De retour à la maison, je m'adonne avec volupté à mon addiction préférée du moment, la Nocciolata Rigoni di Asagio, une pâte à tartiner cacao-noisettes, souple, peu sucrée et délicatement parfumée. Repérée initialement grâce au petit écureuil rouge apposé sur le couvercle doré, elle est du meilleur effet en couche fine sur les crêpes du marché (vous pouvez m'envoyer un petit message si vous voulez savoir à quel crêpe-truck je me fourvoie chaque samedi), ma technique consistant ensuite à les rouler assez serrées puis à couper en deux et de biais le long cigare obtenu, qui se déguste alors exclusivement avec les doigts.
Je m'adapte aux conditions climatiques et je prépare une soupe aux lentilles corail, épicée et soyeuse. Je mets du gingembre partout.
Je lis la correspondance brûlante Hervé Guibert/Eugène Savitzkaya et découvre le coeur serré, au fil des pages, la disproportion des sentiments, ou du moins leur expression. HG écrit très souvent, parfois plusieurs jours de suite, parfois de longues lettres, il est un amoureux désastreux, il n'y peut rien, quand il se sent abandonné il peut dire des choses très violentes, puis se ravise, s'excuse. Il supplie, implore et embrasse beaucoup. ES est peu disert, il ne répond pas toujours, il ne vient pas quand on l'invite sur l'île d'Elbe, il se dit maladroit, il est infiniment touchant dans sa retenue. Les rares rencontres se soldent par une insatisfaction sourde, la solitude de chacun d'eux transpire chaque page, je lis tout d'une traite, épuisée, émue et triste.
J'écoute avec G. le merveilleux Catalogue d'oiseaux pour piano d'Olivier Messiaen.
Je vais boire des macchiato à Surprise Party en rentrant de la séance de psychanalyse.
Je lis Comment j'ai appris à lire d'Agnès Desarthe, je le lis presque sans discontinuer, je me sens envahie d'une jubilation enivrante, j'ai envie de l'offrir tout de suite à G., je ne veux pas tout lui raconter, je lui parle juste d'un passage qui m'a fait sourire infiniment. Agnès, petite fille, n'aimait pas du tout les personnages du Clan des Sept ou du Club des Cinq, elle les trouve ennuyeux de perfection. Elle préfère les Castors Juniors parce que Eux savent tout faire, mais ce sont des canards. Cette phrase déclenche mon hilarité immédiate, je ressens une proximité un peu absurde en la lisant. Je suis aussi complètement remuée par l'idée que quelqu'un ait pu penser qu'on pouvait lire en cachette de soi-même. L'arrivée d'Agnès en terminale A au lycée Henri IV et sa rencontre avec des élèves qui fréquentent assidûment la Recherche me rappelle la rentrée en hypokhâgne, quand j'ai découvert que des élèves à peine plus âgés que moi avait décidé de créer un club Julien Green (il venait de décéder cet été-là). Dans le même temps, je m'autorise à passer un long moment à lire au lit le matin au réveil (précisément les romans pour adolescents d'Agnès Desarthe car je voue un culte secret à son premier roman publié, Je ne t'aime pas, Paulus) et je me rappelle alors comment enfant, je dormais très mal, je me réveillais très tôt, j'allumais ma petite lampe de chevet rose et je lisais sous la couette, avec une voracité tranquille.
Un soir, nous sommes retournés au Tire-Bouchon, après plusieurs mois d'absence. En dressant notre table, D., le patron, a dit Je désespérais de vous voir! Vous étiez malades? Je dis Presque. Plus tard, Marianne apporte nos assiettes et demande Vous aviez des soucis de santé? Je lui raconte, je dis que mon père vient de sortir de l'hôpital après de longues péripéties. Elle pose une main sur mon épaule Alors maintenant on croise les doigts.

Microfilms, une série d'entretiens réalisés par Serge Daney, éditée par l'INA
Husbands and wives (1992) est un film réalisé par Woody Allen
La correpondance Hervé Guibert/Eugène Savitzkaya est publiée chez Gallimard
Comment j'ai appris à lire d'Agnès Desarthe est publié chez Stock
Je ne t'aime pas, Paulus et sa suite, Je ne t'aime toujours pas, Paulus sont publiés à l'Ecole des loisirs

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vendredi 10 mai 2013

J'écume les jours


Il n'y a pas de mots justes pour évoquer la trouble mélancolie des temps derniers et je crains de ne parvenir qu'à rendre un discours dissonant si j'essaie de décrire les matins souffreteux, la peur panique que provoque une sonnerie de téléphone (jusqu'à la paralysie, parce qu'au bout d'un moment, on ne veut plus rien savoir), les hautes solitudes que crée l'angoisse indissoluble, impartageable, étouffante, l'idée de la mort.
A l'approche de l'hôpital, pour apaiser le visage et les yeux rougis par les larmes inextinguibles et trop fréquentes, j'applique mes mains glacées sur mon regard endolori, le bout des doigts côté paume d'abord, puis le dos de la main. Mon propre souffle m'étouffe. Parfois il m'est impossible de monter tout de suite voir mon père, je ne m'en sens pas la force, j'ai déjà envie de rebrousser chemin et j'ai la nausée et je m'en veux, alors je m'assois sur l'une des chaises en métal froid du hall de l'hôpital, je regarde fixement les minutes lentement défiler sur les écrans à cristaux liquides et le regard exorbité des peluches sordides de la vitrine de la cafétéria me scrute, glacé.
Je connais cet hôpital pas coeur, j'y ai étudié, passé des examens, fait des stages, des gardes, son hostilité ne m'a jamais paru aussi aigüe, aussi tranchante. Parfois j'éprouve une sourde colère, je me sens effroyablement seule, j'envie ma soeur, dégagée de toute obligation, parce qu'elle n'est pas sur place, parce qu'elle n'est pas à l'aise, parce qu'il faut lui épargner ça alors que moi, qui suis médecin, j'ai l'habitude. Ce discours me fait pleurer de rage. J'en veux plus que jamais à celui qui est l'instigateur de mes études, qui n'a pas laissé le choix, mais qui est aujourd'hui celui qui dit d'une voix toute basse Je veux encore vivre longtemps avec vous, alors je ravale mes sanglots, et je rassure autant que je peux, maladroitement probablement.
Chaque soir, je prépare pour son dîner un petit pique-nique différent, mais toujours composé d'une salade de crudités (des carottes râpées, de l'avocat, du concombre, de la betterave, quelque chose de frais, si je pouvais j'apporterais de la crème glacée, j'y ai déjà pensé), un peu de riz vapeur avec quelque chose de cuisiné (du porc au gingembre, du filet de boeuf au miso, du poisson grillé, rôti, poêlé) et puis un fruit frais, connaissant son penchant pour la mangue, les fraises, l'ananas. L'autre jour, il a dit qu'il voulait une part de pizza, je soupçonne que ne soit pour me laisser un peu tranquille. Les dames de l'hôpital savent que je dépose aussi à son intention dans le réfrigérateur du service des crèmes caramel, du riz au lait, de la semoule. A côté du chocolat et des petits sablés rangés dans le placard, je laisse toujours quelque chose pour le petit-déjeuner du lendemain (des crêpes, un morceau de brioche, des madeleines).
Voilà, c'est un peu comme ça depuis presque trois mois, trois mois faits pour lui d'aller-retours entre l'hôpital et leur maison, trois mois faits pour moi de tristesse et de colère, de déceptions et d'espoir, trois mois d'interruption dans ma vie intérieure habituelle. Trois mois pendant lesquels je vais plus que jamais chez l'analyste où je dis dans un chaos verbeux interrompu par les sanglots la douleur inédite qui me traverse et qui entre en collusion avec mes préoccupations d'avant, la peur constante de ne rien faire de ma vie, tandis que celle de mon père est ténue comme jamais. L'une des paroles les plus apaisantes de l'analyste sera mystérieuse mais son effet fut certain "Je ne connais pas très bien Joyce".
Contre les moments de tension, j'ai mes armes dérisoires: quand j'attends une rencontre avec le grand médecin qui s'occupe de mon père sous le regard condescendant des secrétaires (j'attends depuis une heure et demie), j'ai dans mon sac un livre sur Philippe Garrel qui de toute façon ne me quitte pas, sa lecture me fascine, mais l'objet même me rassure, me rappelle que je ne suis pas que ça, ce que ces trois mois m'ont fait devenir, l'ombre de moi-même, celle que j'étais. Je ne veux pas que cela prenne le dessus alors je lis, je lis, je lis parfois deux romans par jour, deux romans par semaine, des livres de cuisine, des auteurs discutables, des récits brillants, je lis tout le temps, autant que je peux. Et juste avant que mon père ne tombe malade, j'ai lu un roman merveilleux et troublant quand on connait la suite des évènements. Ainsi, dans Le meilleur des jours, Yassaman Montazami évoque la figure de son père, Behrouz, un homme fantasque et charismatique, dont le prénom signifie en persan le meilleur des jours, parce qu'on lui avait prédit à la naissance une mort prochaine de par sa prématurité mais dont il réchappa, grâce aux soins secrets prodigués par une mère obstinée qui adulera ensuite ce fils qu'elle cherchera à nourrir à l'excès, envoyant leur chauffeur lui apporter des bananes à l'école à l'heure du goûter. A l'université de Téhéran, Behrouz rencontrera deux femmes, deux amies parmi lesquelles il choisit sa future épouse sans savoir que l'autre est follement éprise de lui. Il sera envoyé en France poursuivre ses études mais désespère ses proches car sa thèse ne s'écrit pas. Y. Montazami se souvient des frasques de son père, emporté de façon très personnelle dans la révolution iranienne, elle se souvient aussi qu'il cuisinait du canard à l'orange à quatre heures du matin et qu'elle était tenue de le goûter, et que c'était le genre d'homme qui pouvait se présenter à une rencontre parents-professeurs, lesté d'un bleu de travail et d'un fort accent iranien, se faisant passer pour un ouvrier immigré analphabète auprès de l'enseignante d'allemand pour lui montrer qu'une élève brillante pouvait être issue des classes populaires… La fin du roman se lit avec le regard qui se trouble et on a tout de suite envie d'entendre la voix de Y. Montazami, interviewée avec élégance et discrétion par Rébecca Manzoni (écoutez...)
Je suis allée au cinéma aussi, mais pas beaucoup, pas autant…
Je me souviens de Juliette Binoche dans Camille Claudel 1915, avec son grand châle en tricot bleu sur les épaules, qui surveille du coin de l'oeil la casserole d'eau bouillonnante où se côtoient dans l'ascèse de ces années-là, un oeuf et deux grosses pommes de terre. Comme Camille est persuadée qu'on cherche à l'empoisonner, le psychiatre qui s'occupe d'elle dans cette institution proche d'Avignon, l'autorise à préparer ses propres repas. Un peu plus tard, installée sur un banc baigné de soleil froid, elle écale lentement son oeuf et croque sa pomme de terre comme on croquerait une pomme.
Je me souviens aussi de Gael Barcia Bernal dans No, et la chanson qui accompagne sa campagne contre Pinochet dont le refrain nous poursuivra plusieurs jours durant, comme l'image séduisante de la scène de skate board dans les rues de Santiago où la révolte gronde.
Il y a eu aussi Emmanuelle Devos, qui le temps d'une aventure, se cogne à un poteau, aux horaires de train pour Calais, au répondeur de son mari, à la cruauté d'un casting, à l'indifférence de sa banquière, et à un amour presque possible mais non.
Justement, dans Mud, je n'avais pas bien compris, mais il ne s'agit que de cela, de l'amour, qui à l'image du Mississipi, hésite à chaque virage et trébuche à chaque onde lancinante. L'amour est imprévisible, comme l'abîme du fleuve, qui recèle à la fois de trésors et de cadavres. L'horizon de l'amour s'obscurcit comme celui du Mississipi, la nuit, quand il dessine alors des ombres inquiétantes. L'amour est mystérieux pour Ellis, qui à quatorze ans offre naturellement des perles à une fille qui s'appelle May Pearl mais ce serait trop simple. Les femmes sont cruelles dans Mud, elles sont instables, volages, insatisfaites, menteuses, les blessures qu'elles infligent sont pires que celles des serpents d'eau qui croupissent, noirs et luisants, dans les ornières. Mud est plein de bons sentiments, tant pis, je reste touchée par le personnage d'Ellis, parce qu'il a quatorze ans et parce qu'il ne supporte pas l'idée que l'amour puisse un jour s'arrêter.
Alors voilà, dans la tempête et le tourment, il y avait aussi tout cela, la vie malgré tout, et j'ai appris aussi à m'en nourrir sans culpabilité, ce qui prit un peu de temps, parce que j'avais le réflexe de tout m'interdire, comme si la maladie de mon père rendait obscène toute place laissée au désir, mais je me suis acharnée, en trébuchant mille fois, à laisser la vie reprendre le dessus. Merci à P. pour les tablettes de chocolat, à S. pour le précieux sachet de thé, à V. et à tous les lecteurs pour les petits mots, merci infiniment à Cléo pour tout ce qu'elle sait, merci à G. pour ses bras, pour le soir de l'entrecôte, la journée à la mer et les billets qu'il a pris pour Berlin, une deuxième fois. Il est temps que je vous en parle.

Philippe Garrel, en substance de Philippe Azoury est publié aux éditions Capricci
Le meilleur des jours de Yassaman Montazami est publié aux Editions Sabine Wespieser
Camille Claudel 1915 est un film réalisé par Bruno Dumont
No est un film réalisé par Pablo Larain
Le temps de l'aventure est un film réalisé par Jérôme Bonnell
Mud est un film réalisé par Jeff Nichols

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mercredi 2 janvier 2013

Full sentimental


Le 31 décembre 2012, au déjeuner, je réchauffai un bol de minestrone, fit cuire deux oeufs à la coque et renonçai (momentanément) à goûter l'un des douze canelés de la large boîte rouge livrée le matin-même.
Quelques heures plus tôt, nous sommes restés un petit moment sur le trottoir brillant de pluie à agiter nos mouchoirs en regardant filer une voiture grise qui venait du 31 avec à son bord deux invités rares et gracieux qui avaient justement partagé avec nous, entre autres choses, le même minestrone que celui de mon dernier déjeuner de l'année. Il avait désormais le goût étrange de leur absence. Je dis "étrange" pour "inédit" parce que je n'avais jamais jusqu'ici éprouvé leur présence à la maison et, maintenant qu'ils étaient partis, je contemplais d'un drôle d'oeil le canapé-lit de mon bureau (dont ils n'auraient plus besoin, et qu'il me fallait replier), la théière en fonte japonaise (que je n'utilise jamais pour moi), les petits pots de chutney offerts avec une délicate discrétion (picalilli et mango with steam ginger - j'ai déjà quelques idées de sandwiches), la boîte vide de toasts for cheese (à l'abricot, aux pistaches et aux graines de tournesol, terminés la veille avec du chèvre frais). Tout disait qu'ils n'étaient plus là et ça faisait un petit trou froid au creux de moi, d'autant que j'ai appris avec le temps que je suis très mauvaise en amitié et que des rencontres comme celle d'avec S+F, nos derniers invités de l'année, sont infiniment précieuses puisqu'avec eux je m'autorise à être moi-même, avec tous mes défauts et mes élans, mes maladresses et mes histoires un peu honteuses, mes inhibitions secrètes et mes espoirs timides, la sensation rare d'être soi, que peut-être seul connait W., lui qui pourrait dessiner ma cartographie intime de façon précise et sensible.
Je ne sais pas toujours très bien y faire avec les gens que j'aime car si je peux les aimer très fort, je laisse aussi les malentendus s'enliser, les silences se creuser, le bleu difficile s'installer, la vie séparer, en silence. Je regrette, souvent, j'éprouve le manque, mais je ne dis rien, je contemple le désastre causé par une (fausse) déception, une interprétation à contre-sens ou des conclusions trop hâtives, à la fois par timidité, lâcheté, colère, lassitude, et aussi désespoir. Je pensais à tout cela devant mon bol de minestrone autour duquel je réchauffais mes mains, et je faisais le voeu secret que jamais les voix de S+F ne deviendraient un souvenir, un manque, un regret, mais toujours quelque chose de vivant, profond et amusé, comme elles le sont en réalité. G., qui saisit la moindre nuance de détresse dans la plus discrète crispation de sourire, a proposé doucement de faire une virée chez le chocolatier et c'est en grignotant quelques carrés de ganache veloutée (vanille, marron, orange, basilic-citron) que nous avons précisé les perspectives de la soirée à venir (dîner japonais et cinémathèque personnelle).
La dernière fois que je serai allée au cinéma en 2012, c'était pour rester ravie et enthousiaste après la séance des Bêtes du Sud sauvage, qui montre comme la tendresse peut être violente, qu'elle se nourrit parfois de la peur la plus primitive (le feu, le vent, le déchaînement du ciel) tout comme d'une bouchée de beignet d'alligator. Difficile d'oublier la silhouette déterminée d'Hushpuppy, qui fend le bayou dans ses bottes en caoutchouc de conte de fées, fait revivre les aurochs et s'effondrer les glaciers, elle qui ne cesse de chercher à entendre les coeurs qui battent, même dans une feuille verte.
Les coeurs qui battent, ce sont aussi ceux de Paul Celan et Ingeborg Bachman, dont la correspondance révèle leurs êtres brûlés par l'Histoire, la poésie et un amour aussi indissoluble que compliqué. Le 20 août 1949, à Paris, Paul termine ainsi sa lettre, à destination de Vienne: Es-tu loin ou es-tu proche Ingeborg? Dis le moi, pour que je sache si tu fermes les yeux quand maintenant je t'embrasse. Une couverture douce et des grosses chaussettes seront bienvenues pour cette lecture où la douleur de l'écriture se dispute à celle de l'amour.
Les derniers jours de 2012 garderont pour moi le goût du saké, celui des biscuits à la vanille et au citron, du foie gras maison et de la confiture de figues violettes, de glace au thé vert, de glace au yaourt, des blinis qui dorent en faisant des bulles dans la poêle chaude, du mouvement des algues quand on en saupoudre la surface d'un okonomiyaki, du dessert au tapioca et à la noix de coco familial, d'une poule au pot soigneusement réalisée à partir de la recette que sa grand-mère écrivait sur des cahiers d'écolier, du pain de seigle grillé tartiné de beurre salé, des burgers juteux et parfumés le soir où nous avons vu Interiors, de la poularde sauce suprême du Tire-Bouchon, des california maki de minuit, du coeur de purée d'azuki dans la mousse de chocolat blanc à Tanpopo, la vie n'attend pas, je vous la souhaite heureuse et impatiente en 2013.

//la photo a été prise un matin de novembre au Michelberger Hotel à Berlin. N'y allez pas, vous risqueriez de ne plus vouloir en partir//

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mardi 11 décembre 2012

Fragments d'un discours amoureux (crevettes sautées et oeufs brouillés)


//C'était l'été - j'y repense par ces journées si froides//
Je dis, pleine d'enthousiasme, à propos d'un truc que je suis en train d'écrire: "Ah, je sais, je vais appeler ça La bonne excuse"
Il répond, dans la fraction de seconde qui suit: "Oh non, ça ressemble trop à L'alibi, si tu vois ce que je veux dire"
Saisie par cette interprétation impromptue et extrêmement matinale, je suis dépitée de constater que je passe mon temps à me justifier quand il s'agit d'écrire et de créer.
Je décide de me défouler sur le blender qui mixe à une vitesse vertigineuse les fruits du smoothie dominical, yellow forever (mangue + banane + orange + citron), que je sirote le cerveau en ébullition, en me félicitant de toutes ces vitamines et oligo-éléments ingurgités, sûrement très bons pour la création.
*Soupir endimanché*

J'ai un truc pour toi, ferme les yeux.
Il dépose entre mes mains un petit coffret Georges Perec contenant films et entretiens. Je suis fascinée par l'interview radiophonique intitulée Les 50 choses à faire avant de mourir. Je suis tellement troublée et émue que je copie ses paroles dans un carnet (il s'est arrêté à 35 choses):
.Aller sur les bateaux-mouches
.Jeter tout ce que je garde sans savoir pourquoi je les garde
.Ranger ma bibliothèque
.Faire l'acquisition de divers appareils électroménagers
.Arrêter de fumer
.M'habiller de façon tout à fait différente: me faire confectionner un costume trois-pièces
.Aller vivre à l'hôtel
.Vivre à la campagne
.Aller vivre pendant un ou deux ans dans une grande ville étrangère
.Passer par l'intersection de l'Equateur et de la ligne de changement de date
.Aller au-delà du cercle polaire
.Vivre une expérience hors-temps
.Faire un voyage en sous-marin
.Faire un long voyage sur un navire
.Faire une ascension, un voyage en ballon
.Aller aux îles Kerguelen
.Aller du Maroc à Tombouctou en dos de chameau en 52 jours
.Aller dans les Ardennes
.Aller à Bayreuth, Prague ou Vienne
.Boire du rhum trouvé au fond de la mer
.Avoir le temps de lire par exemple, Henry James
.Voyager sur des canaux
.Trouver la solution du cube hongrois
.Apprendre à jouer de la batterie
.Apprendre une langue étrangère, le plus simple serait l'italien (pour lire Dante dans le texte)
.Apprendre le métier d'imprimeur
.Faire de la peinture
.Ecrire pour de tout petits enfants
.Ecrire un roman de science-fiction
.Ecrire un vrai roman-feuilleton
.Travailler avec un dessinateur de bandes dessinées
.Ecrire des chansons
.Planter un arbre pour le regarder pousser
.Se saouler avec Malcom Lowry
.Faire la connaissance de Vladimir Nabokov
Je me remets difficilement du fait que Georges Perec décède quelques mois après cet entretien ludique et poétique.
Je raconte tout cela à W. tandis que la pluie fatigue l'essuie-glace de la voiture qui file ce soir-là vers un spectacle de danse contemporaine au LU, à Nantes. Entre deux bouchées de pain doux bigouden que j'ai pris soin d'emporter pour patienter jusqu'au dîner qu'on se figurait alors tardif, il me demande ce que je répondrai à ça, allez, juste cinq choses que j'aimerais faire avant de mourir. Je n'ai même pas besoin de réfléchir très longtemps mais il est étonné que la destination de voyage que j'énonce ne soit pas plus évidente. Je réserve encore quelques surprises souris-je en lui tendant un petit sablé au citron, une autre fraction du butin posé sur mes genoux, protégés des miettes par une carte routière des Pyrénées Atlantiques.
Suite à quelques pénibles péripéties dont je vous fais grâce et malgré la sympathie d'un couple de Nantais qui partageait notre sort, nous avons renoncé au spectacle de danse et après une brève concertation, nous avons décidé de rebrousser chemin, sous la même pluie battante. Tu pourrais appeler le Tire-Bouchon pour leur demander si l'on peut encore arriver pour le dîner? Vers 22h30, assis à notre table habituelle, côté comptoir, nous dévorions nos tartines, chaudes et réconfortantes (fourme d'Ambert et poires fraîches, saucisse fumée et fromage à raclette…), tandis que le libraire qui s'y connait en bandes dessinées méditait sur des mots croisés en parlant du prix des bonnes choses avec le nouveau serveur occupé à éplucher une certaine quantité de pommes de terre au rasoir à légumes. Nous avons partagé une mousse au chocolat, fini nos verres de vin et avons quitté le restaurant désormais désert avec le sourire des employés qui ôtaient aussi leur tablier pour enfiler la parka et le bonnet de rigueur.
****

Loin d'égaler le rythme de Catherine Deneuve (elle regarde au moins deux films par jour raconte BB dans Magic), nous essayons de visionner un film un jour sur deux en tâchant de satisfaire les exigences de chacun (une pratique qui nécessite plusieurs années de domicile conjugal, ahem) puisque dès le premier dîner partagé, j'avais dit J'aime bien le cinéma des années 60, Truffaut, Rohmer, Godard…, ce à quoi il avait répondu Moi aussi, mais pas le même. Nous étions prévenus. Mais les temps derniers, nous avons été d'accord sur le fait que Deborah Kerr en gouvernante dans un manoir hanté reste bien plus convaincante qu'Art Gafunkel en psychiatre de pacotille, même s'il porte des costumes bien coupés.
J'organise aussi, à des fins personnelles, des petites projections dans mon bureau, comme l'autre jour, quand j'ai revu Journal intime de Moretti suite à cette chanson. Tout ce dont je me rappelais du film, c'est que j'avais seize ans quand j'avais emprunté la cassette VHS à la médiathèque… C'est comme si je n'avais jamais vu la scène où il décide de se rendre en vespa jusqu'à la plage d'Ostie où Pasolini a été tué, une nuit d'automne. Là, en écoutant Keith Jarrett, devant l'étendue immense, infinie et vaine de la mer, je ne pense plus à rien, je contemple en silence.
****

Samedi, il est rentré du marché avec plein d'histoires à raconter et des denrées jusque là inconnues Alors en fait, quand j'ai demandé une butternut au stand des Bocel, ils ont un peu fouillé dans les cageots mystérieusement mis de côté et m'ont donné ça (une grosse courge vert foncé, à la peau très épaisse et encore pleine de terre, aux extrémités plates, avec un petit renflement sur toute la circonférence supérieure, comme s'il y avait une petite courge dans une plus grande), c'est une buttercup et apparemment, c'est super bon en purée. Bon, il y avait aussi des endives mais, euh, je me suis abstenu (souvenir d'enfance compliqué d'endives aqueuses et amères)… Mais dimanche soir, il n'était pas encore temps de se confronter à cette buttercup, il avait décidé de faire des oeufs brouillés et des crevettes sautées à la Fumiko.
Je m'attablai ainsi bientôt devant une assiette fumante et rudement parfumée, il a mis le disque de Dan Auerbach (j'aime par-dessus tout cette chanson) et ce fut un petit festin que d'alterner les bouchées de crevettes croquantes au goût de gingembre, de ciboule et de saké avec les oeufs brouillés tout moelleux et le riz à la vapeur bien chaud. En grignotant les tranches soyeuses et sucrées de la mangue du dessert, j'ai espéré que nous aurions encore beaucoup de films à voir, beaucoup de recettes à partager, beaucoup de nouveaux légumes à cuisiner, une vie en long entre tes bras.


Crevettes sautées et brouillade d'oeufs, une recette très simple et délicieuse du grand-oncle de Fumiko Kono
Pour deux personnes

-300g de grosses crevettes crues, décortiquées et déveinées
-2 gousses d'ail hachées
-1 gros pouce de gingembre râpé
-plusieurs brins de ciboule émincés
-2 CS de saké
-1CS d'huile de sésame
-4 oeufs légèrement battus avec un peu de sel et du poivre du moulin

Dans une grande poêle, saisir les crevette à feu très vif avec un peu d'huile d'arachide. Arrêter le feu et ajouter l'ail, le gingembre, la ciboule, le saké et l'huile de sésame. Réserver au chaud.
Dans la même poêle, très chaude, verser les oeufs battus et mélanger un peu. Cuire très peu de temps pour obtenir une brouillage très moelleuse.
Répartir les oeufs dans les assiettes, ajouter les crevettes et servir illico.

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lundi 3 décembre 2012

L'amour ça se devine (plaisir d'offrir et barres coco-pistache au chocolat)


Une liste personnelle qui tisse en silence des souvenirs car le temps de l'amour c'est long et c'est court mais on s'en souvient...
La librairie berlinoise où nous avons traîné des heures et tu m'avais aidé à attraper les revues des étagères les plus hautes.
Le jour où j'ai découvert mon désormais inséparable Pentax Me Super dans du papier cadeau rétro, le serveur s'était ému en apportant mon assiette d'oeufs brouillés.
Le dîner japonais samedi dernier à Tanpopo et sa croquette de crabe épatante.
Une petite liste d'idées pour le plaisir d'offrir sans forcément attendre le Père Noël...



Le cinéma de Noémie Lvovsky aux Editions Independencia, à offrir avec le double dvd Oublie-moi/La vie ne me fait pas peur
Dans une série d'entretiens sensibles et très précis sur son travail de cinéaste, Noémie Lvovsky fait le récit de ses nuits américaines et révèle en creux ses déterminations de femme et d'artiste régulièrement saisie par le doute. Avec beaucoup d'humilité, elle raconte son rapport charnel au cinéma le long d'une filmographie qui interroge le rapport au temps et à l'amour bien avant Camille redouble. On la suit, à la sortie de ses études, rentrer à la Fémis avec la bénédiction malicieuse de Jean Douchet, faire son premier film et se confronter à des détails très pratiques (nourrir une équipe, trouver de la pellicule…), faire des rencontres retentissantes (Arnaud Desplechin, Valeria Bruni-Tedeschi…), et sur les plateaux, au plus près de ses acteurs, braver ses propres démons. On sourit en apprenant qu'elle aime bien Wes Anderson et en lisant qu'elle considère ses films comme le théâtre de son inconscient.
Je me souviens bien de la sortie de La vie ne me fait pas peur, où l'on retrouvait les quatre filles de Petites, un film qui faisait partie de la super série imaginée par Chantal Poupaud, la maman de Melvil, dans les années 90 pour Arte et qui s'intitulait Tous les garçons et les filles de leur âge. Peut-être plus nuancé que Camille redouble, très très près de la tempête adolescente et de ce qu'elle impose alors au corps maladroit, La vie ne me fait pas peur se regarde comme un journal intime qu'on n'aurait pas su écrire.




Yocci's menu de Yoshiko Noda chez Corraini Edizioni, à offrir avec un joli bol japonais, une sauce soja triée sur le volet, un thé précieux ou une poêle carrée
Suivez de page en page, en dessins naïfs et souriants, Yoshiko, native d'Osaka mais vivant en Italie, râper du gingembre frais et du thon séché sur un morceau de tofu, froncer les sourcils pendant la délicate cuisson des tempura, modeler des onigiri à l'umeboshi ou au saumon grillé, rouler ses maki préférés, siroter sa soupe miso comme une tasse de lait chaud ou faire la danse du dango. Une irrépressible envie de nourriture japonaise risque de se faire sentir en refermant le livre!



Daily fiction (Histoires de la vie ordinaire) d'Albéric d'Hardiviliers et Mathieu Raffard aux Editions Atelier IN8, à offrir avec Les choses de Georges Perec
Les moins bonnes raisons du monde, Le dernier bain de mer, Leurs vies éclatantes, Avec de la crème de lait et du sirop d'érable font partie des quatre-vingt dix courts récits imaginés par Albéric à partir des clichés de Mathieu, pris à Londres, Paris ou New York. Des histoires cinglantes et poétiques, toutes en prise avec des vécus très quotidiens, comme le choix de la chemise du lundi ou cette journée de travail si particulière dans sa banalité, le bagel du déjeuner et la bière mexicaine de fin d'après-midi, les filles qu'on ne reverra jamais, celles avec qui on essaie de rompre, le garçon qu'on est devenu dans le miroir. Je préfère les photographies sans personnages et tous les récits ne se valent pas mais j'ai souvent retrouvé une ambiance familière plutôt agréable. Evidemment, concernant la vie quotidienne, Les choses laisse un ravissement merveilleux.



Photographies d'Anne Wiazemsky chez Gallimard, à offrir avec du thé Bellocq
Avec le Pentax acheté grâce au cachet de La chinoise, AW a beaucoup photographié JLG, son amoureux compliqué, comme elle l'avait raconté dans Une année studieuse. On le voit disparaître derrière la fumée de sa cigarette, boire un thé devant sa bibliothèque en expliquant un truc avec les mains à Jean-Pierre Léaud ou lire Le Monde avec un ennui ostensible sur une plage du Midi. On croise aussi Pasolini, Jeanne Moreau qui se débat avec sa robe sur le tournage de La mariée était en noir et Mick Jagger le regard interrogateur. Ces photographies ont faillit être perdues et j'ai été très angoissée les temps derniers à l'idée que je n'avais pas assez pris de clichés de la vie qui passe, avec ses fêtes intimes et ses détails à l'infini que ma mémoire, aussi exercée soit-elle, ne peut seule retenir.
Rien de mieux que l'un des thés complexes et délicieux de chez Bellocq dont les boîtes jaunes sont du meilleur effet dans une cuisine mais même leurs sachets en papier brut sont magnifiques.



Mes recettes pour le goûter d'Isabelle Boinot aux éditions IMHO, à offrir avec un carnet rendu précieux par vos soins
Un coffret regroupant ses recettes à emporter et ses recettes de fêtes est également paru mais les recettes pour le goûter est celui qui me fait fondre pour des raisons que je ne m'explique pas, si ce n'est mon affection pour le goûter, cet en-cas délicieux, doux et réjouissant, qui vient ponctuer la journée et se savoure avec une satisfaction silencieuse appuyée certains jours par une dimension de consolation. J'aime les petits dessins de glace à la fraise, de clafoutis aux cerises, de biscuits fourrés au chocolat, de tartes aux abricots et puis ces ombrelles plissées des goûters d'été. Un cadeau tendre et délicat comme tous les livres de cuisine et carnets de voyage d'Isabelle Boinot.
Pour compléter le paquet, pour quelqu'un auquel vous tenez particulièrement, un carnet qui n'a pas de prix (ici, par exemple, une compilation de mes adresses parisiennes préférées avec les petites cartes de l'endroit en question précieusement conservée et collée à chaque page)

A grignoter en toute occasion (après un banh mi maison et avant un concert de Dark Dark Dark par exemple), les barres pistache-coco de Lilo sont inratables. A offrir à ceux qui se désolent de ne plus trouver de Bounty au chocolat noir chez les buralistes ou dans les presses de gare (mais dans les épiceries berlinoises, il y en a)

Les barres coco-pistache au chocolat
Pour huit barres réalisées dans des moules à financier
-100g de noix de coco
-125g de sucre blond de canne (150g dans la recette initiale mais c'était trop sucré pour moi)
-125mL de lait entier
-50g de pistaches décortiquées réduites en poudre fine et une demi-douzaine concassée
-100g de chocolat à pâtisser fondu et maintenu au chaud au bain-marie

Recouvrir le fond des moules d'une fine couche de chocolat et laisser refroidir au réfrigérateur.
Faire chauffer le lait et le sucre. A la dissolution complète de ce dernier, ajouter la noix de coco et laisser épaissir la préparation sur feu très doux sans cesser de remuer. Hors du feu, ajouter la poudre de pistache et bien mélanger. Laisser refroidir.
Répartir la préparation coco-pistache dans chacun des moules, bien tasser.
Laisser reposer une dizaine de minutes au réfrigérateur.
Recouvrir d'une couche de chocolat fondu, disperser quelques pistaches concassées.
Laisser prendre une dernière fois au réfrigérateur.
N'attendez pas le prochain concert pour les essayer!

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mardi 11 septembre 2012

Début septembre (je tremble)


Mellow Yellow a-t-il dit en voyant la photo.
Goûts des journées de septembre : purée d’azuki à la petite cuillère, raisin muscat et mimolette, chocolat au praliné feuilleté à l’amande, premières petites pommes acidulées comme les bonbons préférés de l’enfance, sorbet cassis de Chris, tartines de pain au sarrasin et beurre salé, brioche amoureusement rapportée d'une sortie dominicale à bicyclette, maïs doux mélangé à des quartiers de tomates épluchées, des saucisses grillées en morceaux, du piment d’Espelette et des poignées d’herbes fraîches (j’aime bien persil + coriandre + ciboulette).


****
Quand j'étais enfant, mon père et mes oncles ramenaient triomphants du maïs de contrebande chez ma grand-mère où tous les festins familiaux avaient l'habitude de se dérouler. Elle les faisait bouillir dans d'immenses marmites et tout le monde était très impatient de se brûler les doigts dessus une fois qu'ils avaient été badigeonnés d'un mélange d'huile, de sel et de ciboule émincée. C'était absolument réjouissant, c'était croquant et tendre, sucré et salé, parfumé et collant. Ensuite, heureuse et repue, je réclamais à la cantonade une partie de Monopoly que ma grand-mère interrompait en apportant sur la toile cirée du salon des cubes très frais de flan à la noix de coco.

Je ne savais pas encore, en plaçant des maisons vertes sur l'avenue Mozart, ma préférée, que des années plus tard, en rentrant d'une longue journée de rentrée, j'aimerai préparer une soupe au maïs frais, douce et veloutée.
Ainsi, samedi matin, autour du stand d'Annie Bertin, ça discute sec. Personne n'est d'accord sur le mode de cuisson des épis de maïs, je profite de la distraction généralisée pour m'emparer des derniers haricots cocos tout pimpants. Bon, Annie finit par trancher, elle plonge les épis entiers (avec leur enveloppe donc) dans de l'eau bouillante, pour la durée de cuisson quand c'est cuit, c'est cuit et quant à la dégustation, bah moi je les mange nature, ils se suffisent à eux-mêmes. Elle précise Et avec le foin, vous pouvez faire des infusions, ça a des vertus médicinales. Regards perplexes dans la file d'attente mais dix minutes plus tard, plus un seul épi sur l'étal...
Pour trois bols de soupe, faites cuire un petit quart d'heure trois épis de maïs. Récupérez les grains au couteau. Pochez les encore un quart d'heure dans un mélange de lait et de crème entière (je dirais environ 300mL de lait et deux cuillères à soupe de crème). Laissez un peu refroidir avant de mixer au blender (avec la girafe, la soupe sera moins veloutée). Remettez-la sur feu très doux, ajustez en sel, en piment d'Espelette et en crème si nécessaire. Servez dans des jolis bols, surmonté d'un mélange de ciboulette et de persil ciselé.
Après ce dîner léger et joyeux, pour ne pas très vite penser que l'enfance n'était pas si douce et pouvait parfois être d'une abominable et pathétique tristesse, je suggère une virée au Café Cortina.



La première fois, c’était au mois de juillet, il y avait peu de monde. Un garçon seul buvait une bière en lisant le journal, des amis soupaient de quelques tartines au fromage fondu, nous qui commandions une tisane de mamie et un verre de vin blanc, la patronne et le cuisinier dînaient au comptoir d’une assiette fumante de tagliatelles et d’un plat en sauce qui sentait rudement bon.
Un midi de liberté, robe rose et grand sac en tissu, presque plus de tables disponibles mais on me trouve gentiment une petite place près de la fenêtre. Fantasme très ancien de vie française (articulé dans l’enfance à certaines images récurrentes : retourner son assiette pour manger une part de camembert, demander un jambon-beurre au comptoir d’un café accoudé près d’un présentoir d’œufs à la coque, découper un gigot aillé avec un couteau électrique) qui s’incarne au moment où je demande dans un sourire un plat du jour.
On m’apporte une petite corbeille de pain blanc, une carafe d’eau fraîche, du sel et du poivre, puis, sur une assiette années 80, un dos de merlu en papillote, parfumé et fondant, et quelques pommes de terre à la vapeur que j’écrase avec joie dans le jus crémé du poisson. En dessert, une compote toute simple de rhubarbe avec un peu de mascarpone à côté. Je décline le café. Avant de partir, je fais un polaroïd que je destinais au départ à J. (je ne l’ai pas vu depuis longtemps, je n’arrive pas à lui écrire, je pense à lui souvent surtout quand je traverse Paris en noir et blanc dans les films de JLG. Je pense à lui aussi devant mes aspirations qui parfois s’évanouissent dans un soupir de dépit et de découragement, j'aimais sa voix rassurante autrefois. Il fait partie des rares personnes que je connaisse à considérer sérieusement l'adolescence comme le moment de tous les désirs, même les plus baroques, même les plus timides, surtout les plus fragiles) mais ce jour-là, je tremble trop.


Avec W., le café Cortina est la botte secrète des soirées trop tranquilles (ou qui commencent très tard à cause du travail), il ponctue alors nos balades nocturnes et bavardes. La dernière fois, sur la table en formica rose, le cuisinier a posé une assiette brûlante : des travers de cochon avaient longtemps mijoté dans une sauce délicieuse, très onctueuse, au milieu de carotte et de champignons ajoutés au dernier moment. Ils étaient servis avec du riz au sésame et, comme pour la blanquette et la plupart des plats en sauce quand elle est réussie, le riz juste mélangé à celle-ci suffit à mon bonheur, j’en ferais presque l’impasse sur l’accompagnement carné. Au moment du dessert, j’ai découvert qu’en fait, j’aimais bien le far aux pruneaux.

Café Cortina, 12 rue du Docteur François Joly à Rennes (une ville qui m'énerve un peu en ce moment et je ne suis pas la seule si j'en crois la conversation que nous avons eue au guichet du petit cinéma. On en reparlera)


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En attendant le prochain film d'Olivier Assayas, les concerts de Neil Hannon (deux soirs de suite! J'en suis presque angoissée: j'ai peur de ne pas bien profiter du premier concert parce que je saurai qu'il y en aura un autre, ce qui prive donc le premier de son caractère d'exclusivité. Je vous rassure, je n'ai pas arrêté ma psychanalyse), les week ends à Paris et la semaine à Berlin (youpi!), j'enchaîne les romans de filles.
Dans Fermer l'oeil de la nuit, Pauline Klein épie ses mystérieux voisins, visite des immeubles en PDT, écrit à un frère apparemment incarcéré, hésite à lire le journal de son père, déjeune avec sa mère au Canton où les boules coco sont l'occasion de revenir sur sa propre naissance.
Dans Millefeuille, Leslie Kaplan suit de près Jean-Pierre Millefeuille. Il habite rue Antoine Bourdelle, est en train d'écrire un essai sur les tragédies de Shakespeare, fréquente assidûment le Select, aime la choucroute de la brasserie en bas de chez lui, commande des alcools triés sur le volet par le caviste de Monoprix, arpente avec une gourmandise désespérée le marché Edgar Quinet (une fois, y achète deux boîtes d'oeufs de saumon), rencontre Loïc et Cristelle, met vraiment du temps à lire le manuscrit de Léo, pense souvent à la mort.
Enfin, dans Viviane Elisabeth Fauville de Julia Deck, on suit une femme qui a tué son analyste, tout un programme!

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