vendredi 13 juin 2014

La vie clafoutis


Pour ne pas céder à l'énervement facile bien que justifié (fréquentation assidue de l'hôpital en tête de liste, je n'entre pas dans les détails), je conseille de faire un clafoutis aux cerises (dénoyautées. Ça occupe et c'est quand même plus simple à manger).
Ici, nous aimons le clafoutis de la mamie de G. qui portait des jolis tabliers et le prénom d'une héroïne shakespearienne.

Sa version a une texture de flan et un goût très simple, lacté et fruité, très doucement vanillé. Il est vraiment bon bien froid, avec un thé bien chaud, pour vivre les contrastes autrement que dans les poumons. Il se défend aussi avec une tasse de chocolat au petit-déjeuner parce que le cacao donne de la profondeur au goût des cerises.
La mamie de G. connaissait la recette par coeur mais elle me l'avait recopiée sur une feuille de cahier 96 pages. Je n'ai plus besoin de la consulter pour la mettre en pratique. Essayez, vous verrez.
Commencez par choisir une émission radiophonique. Mon choix s'est porté sur Mathieu Amalric chez Laure Adler. Si j'avais été à la place de Laure, je me serais abstenue de faire des remarques sur ses amoureuses et après le récit de sa première anecdote, aux funérailles de Jean-Paul Sartre, j'aurais plutôt demandé Mais vous avez remarqué que vous tombez très souvent dans vos films aussi ? Mais l'heure était au clafoutis et j'ai remballé à regret mes ambitions d'intervieweuse.
Commencez par beurrer copieusement un plat à gratin, puis dénoyautez un petit kilo de cerises, que vous mettez au fur et à mesure dans le plat.
Fouettez trois oeufs avec 150g de sucre blond de canne.
Versez 150g de farine et mélangez bien.
Ajoutez deux verres de lait frais, puis un verre généreux de crème fraîche, épaisse et entière, mélangez bien entre chaque.
Versez cet appareil sur les cerises.
Saupoudrez toute la surface d'un voile de sucre vanillé (maison), parsemez de toutes petites noisettes de beurre.
Faites cuire à four très doux (140°-150°), environ une heure, jusqu'à ce que le dessus soit doré, craquelé, caramélisé.

Si le clafoutis ne suffit pas, j'ai d'autres conseils de printemps !
-revoir Les amours imaginaires et passer trois journées à chantonner Le temps est bon/Le ciel est bleu/J'ai deux amis/Qui sont aussi mes amoureux...
J'ai d'ailleurs un super test pour savoir si je vais bien m'entendre avec quelqu'un. Je glisse au détour de la conversation C'est pas parce que c'est vintage que c'est beau ! et j'attends de voir. Sauf que je suis obligée de constater que ça ne marche pas très bien (une façon de dire que je ne m'entends avec personne...)
-lire La ballade d'Hester Day de Mercedes Helnwein et retenir son souffle le long des trois cents pages. Vous n'êtes pas prêts d'oublier le super personnage d'Hester, une fille dotée d'une lucidité et d'un sens de la répartie fulgurants. En roue libre sur les routes nord-américaines, elle éprouve ses convictions et sa liberté à bord d'un camping-car déglingué avec son mari fraîchement rencontré au volant et son petit cousin à l'arrière.
-s'absorber dans le visionnage de La fabrique du Conte d'Eté, pour voir Rohmer au travail (mais aussi en boîte de nuit) et surprendre la tristesse, discrète et douce, dans le regard d'Amanda Langlet, le dernier jour du tournage.
Et puis, dans un autre ordre d'idées, porter des sandales et des robes à manches courtes, se dire qu'on va revoir des amis qui sont loin, glisser beaucoup de menthe fraîche dans la carafe de thé glacé.

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mardi 11 décembre 2012

Fragments d'un discours amoureux (crevettes sautées et oeufs brouillés)


//C'était l'été - j'y repense par ces journées si froides//
Je dis, pleine d'enthousiasme, à propos d'un truc que je suis en train d'écrire: "Ah, je sais, je vais appeler ça La bonne excuse"
Il répond, dans la fraction de seconde qui suit: "Oh non, ça ressemble trop à L'alibi, si tu vois ce que je veux dire"
Saisie par cette interprétation impromptue et extrêmement matinale, je suis dépitée de constater que je passe mon temps à me justifier quand il s'agit d'écrire et de créer.
Je décide de me défouler sur le blender qui mixe à une vitesse vertigineuse les fruits du smoothie dominical, yellow forever (mangue + banane + orange + citron), que je sirote le cerveau en ébullition, en me félicitant de toutes ces vitamines et oligo-éléments ingurgités, sûrement très bons pour la création.
*Soupir endimanché*

J'ai un truc pour toi, ferme les yeux.
Il dépose entre mes mains un petit coffret Georges Perec contenant films et entretiens. Je suis fascinée par l'interview radiophonique intitulée Les 50 choses à faire avant de mourir. Je suis tellement troublée et émue que je copie ses paroles dans un carnet (il s'est arrêté à 35 choses):
.Aller sur les bateaux-mouches
.Jeter tout ce que je garde sans savoir pourquoi je les garde
.Ranger ma bibliothèque
.Faire l'acquisition de divers appareils électroménagers
.Arrêter de fumer
.M'habiller de façon tout à fait différente: me faire confectionner un costume trois-pièces
.Aller vivre à l'hôtel
.Vivre à la campagne
.Aller vivre pendant un ou deux ans dans une grande ville étrangère
.Passer par l'intersection de l'Equateur et de la ligne de changement de date
.Aller au-delà du cercle polaire
.Vivre une expérience hors-temps
.Faire un voyage en sous-marin
.Faire un long voyage sur un navire
.Faire une ascension, un voyage en ballon
.Aller aux îles Kerguelen
.Aller du Maroc à Tombouctou en dos de chameau en 52 jours
.Aller dans les Ardennes
.Aller à Bayreuth, Prague ou Vienne
.Boire du rhum trouvé au fond de la mer
.Avoir le temps de lire par exemple, Henry James
.Voyager sur des canaux
.Trouver la solution du cube hongrois
.Apprendre à jouer de la batterie
.Apprendre une langue étrangère, le plus simple serait l'italien (pour lire Dante dans le texte)
.Apprendre le métier d'imprimeur
.Faire de la peinture
.Ecrire pour de tout petits enfants
.Ecrire un roman de science-fiction
.Ecrire un vrai roman-feuilleton
.Travailler avec un dessinateur de bandes dessinées
.Ecrire des chansons
.Planter un arbre pour le regarder pousser
.Se saouler avec Malcom Lowry
.Faire la connaissance de Vladimir Nabokov
Je me remets difficilement du fait que Georges Perec décède quelques mois après cet entretien ludique et poétique.
Je raconte tout cela à W. tandis que la pluie fatigue l'essuie-glace de la voiture qui file ce soir-là vers un spectacle de danse contemporaine au LU, à Nantes. Entre deux bouchées de pain doux bigouden que j'ai pris soin d'emporter pour patienter jusqu'au dîner qu'on se figurait alors tardif, il me demande ce que je répondrai à ça, allez, juste cinq choses que j'aimerais faire avant de mourir. Je n'ai même pas besoin de réfléchir très longtemps mais il est étonné que la destination de voyage que j'énonce ne soit pas plus évidente. Je réserve encore quelques surprises souris-je en lui tendant un petit sablé au citron, une autre fraction du butin posé sur mes genoux, protégés des miettes par une carte routière des Pyrénées Atlantiques.
Suite à quelques pénibles péripéties dont je vous fais grâce et malgré la sympathie d'un couple de Nantais qui partageait notre sort, nous avons renoncé au spectacle de danse et après une brève concertation, nous avons décidé de rebrousser chemin, sous la même pluie battante. Tu pourrais appeler le Tire-Bouchon pour leur demander si l'on peut encore arriver pour le dîner? Vers 22h30, assis à notre table habituelle, côté comptoir, nous dévorions nos tartines, chaudes et réconfortantes (fourme d'Ambert et poires fraîches, saucisse fumée et fromage à raclette…), tandis que le libraire qui s'y connait en bandes dessinées méditait sur des mots croisés en parlant du prix des bonnes choses avec le nouveau serveur occupé à éplucher une certaine quantité de pommes de terre au rasoir à légumes. Nous avons partagé une mousse au chocolat, fini nos verres de vin et avons quitté le restaurant désormais désert avec le sourire des employés qui ôtaient aussi leur tablier pour enfiler la parka et le bonnet de rigueur.
****

Loin d'égaler le rythme de Catherine Deneuve (elle regarde au moins deux films par jour raconte BB dans Magic), nous essayons de visionner un film un jour sur deux en tâchant de satisfaire les exigences de chacun (une pratique qui nécessite plusieurs années de domicile conjugal, ahem) puisque dès le premier dîner partagé, j'avais dit J'aime bien le cinéma des années 60, Truffaut, Rohmer, Godard…, ce à quoi il avait répondu Moi aussi, mais pas le même. Nous étions prévenus. Mais les temps derniers, nous avons été d'accord sur le fait que Deborah Kerr en gouvernante dans un manoir hanté reste bien plus convaincante qu'Art Gafunkel en psychiatre de pacotille, même s'il porte des costumes bien coupés.
J'organise aussi, à des fins personnelles, des petites projections dans mon bureau, comme l'autre jour, quand j'ai revu Journal intime de Moretti suite à cette chanson. Tout ce dont je me rappelais du film, c'est que j'avais seize ans quand j'avais emprunté la cassette VHS à la médiathèque… C'est comme si je n'avais jamais vu la scène où il décide de se rendre en vespa jusqu'à la plage d'Ostie où Pasolini a été tué, une nuit d'automne. Là, en écoutant Keith Jarrett, devant l'étendue immense, infinie et vaine de la mer, je ne pense plus à rien, je contemple en silence.
****

Samedi, il est rentré du marché avec plein d'histoires à raconter et des denrées jusque là inconnues Alors en fait, quand j'ai demandé une butternut au stand des Bocel, ils ont un peu fouillé dans les cageots mystérieusement mis de côté et m'ont donné ça (une grosse courge vert foncé, à la peau très épaisse et encore pleine de terre, aux extrémités plates, avec un petit renflement sur toute la circonférence supérieure, comme s'il y avait une petite courge dans une plus grande), c'est une buttercup et apparemment, c'est super bon en purée. Bon, il y avait aussi des endives mais, euh, je me suis abstenu (souvenir d'enfance compliqué d'endives aqueuses et amères)… Mais dimanche soir, il n'était pas encore temps de se confronter à cette buttercup, il avait décidé de faire des oeufs brouillés et des crevettes sautées à la Fumiko.
Je m'attablai ainsi bientôt devant une assiette fumante et rudement parfumée, il a mis le disque de Dan Auerbach (j'aime par-dessus tout cette chanson) et ce fut un petit festin que d'alterner les bouchées de crevettes croquantes au goût de gingembre, de ciboule et de saké avec les oeufs brouillés tout moelleux et le riz à la vapeur bien chaud. En grignotant les tranches soyeuses et sucrées de la mangue du dessert, j'ai espéré que nous aurions encore beaucoup de films à voir, beaucoup de recettes à partager, beaucoup de nouveaux légumes à cuisiner, une vie en long entre tes bras.


Crevettes sautées et brouillade d'oeufs, une recette très simple et délicieuse du grand-oncle de Fumiko Kono
Pour deux personnes

-300g de grosses crevettes crues, décortiquées et déveinées
-2 gousses d'ail hachées
-1 gros pouce de gingembre râpé
-plusieurs brins de ciboule émincés
-2 CS de saké
-1CS d'huile de sésame
-4 oeufs légèrement battus avec un peu de sel et du poivre du moulin

Dans une grande poêle, saisir les crevette à feu très vif avec un peu d'huile d'arachide. Arrêter le feu et ajouter l'ail, le gingembre, la ciboule, le saké et l'huile de sésame. Réserver au chaud.
Dans la même poêle, très chaude, verser les oeufs battus et mélanger un peu. Cuire très peu de temps pour obtenir une brouillage très moelleuse.
Répartir les oeufs dans les assiettes, ajouter les crevettes et servir illico.

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lundi 3 décembre 2012

L'amour ça se devine (plaisir d'offrir et barres coco-pistache au chocolat)


Une liste personnelle qui tisse en silence des souvenirs car le temps de l'amour c'est long et c'est court mais on s'en souvient...
La librairie berlinoise où nous avons traîné des heures et tu m'avais aidé à attraper les revues des étagères les plus hautes.
Le jour où j'ai découvert mon désormais inséparable Pentax Me Super dans du papier cadeau rétro, le serveur s'était ému en apportant mon assiette d'oeufs brouillés.
Le dîner japonais samedi dernier à Tanpopo et sa croquette de crabe épatante.
Une petite liste d'idées pour le plaisir d'offrir sans forcément attendre le Père Noël...



Le cinéma de Noémie Lvovsky aux Editions Independencia, à offrir avec le double dvd Oublie-moi/La vie ne me fait pas peur
Dans une série d'entretiens sensibles et très précis sur son travail de cinéaste, Noémie Lvovsky fait le récit de ses nuits américaines et révèle en creux ses déterminations de femme et d'artiste régulièrement saisie par le doute. Avec beaucoup d'humilité, elle raconte son rapport charnel au cinéma le long d'une filmographie qui interroge le rapport au temps et à l'amour bien avant Camille redouble. On la suit, à la sortie de ses études, rentrer à la Fémis avec la bénédiction malicieuse de Jean Douchet, faire son premier film et se confronter à des détails très pratiques (nourrir une équipe, trouver de la pellicule…), faire des rencontres retentissantes (Arnaud Desplechin, Valeria Bruni-Tedeschi…), et sur les plateaux, au plus près de ses acteurs, braver ses propres démons. On sourit en apprenant qu'elle aime bien Wes Anderson et en lisant qu'elle considère ses films comme le théâtre de son inconscient.
Je me souviens bien de la sortie de La vie ne me fait pas peur, où l'on retrouvait les quatre filles de Petites, un film qui faisait partie de la super série imaginée par Chantal Poupaud, la maman de Melvil, dans les années 90 pour Arte et qui s'intitulait Tous les garçons et les filles de leur âge. Peut-être plus nuancé que Camille redouble, très très près de la tempête adolescente et de ce qu'elle impose alors au corps maladroit, La vie ne me fait pas peur se regarde comme un journal intime qu'on n'aurait pas su écrire.




Yocci's menu de Yoshiko Noda chez Corraini Edizioni, à offrir avec un joli bol japonais, une sauce soja triée sur le volet, un thé précieux ou une poêle carrée
Suivez de page en page, en dessins naïfs et souriants, Yoshiko, native d'Osaka mais vivant en Italie, râper du gingembre frais et du thon séché sur un morceau de tofu, froncer les sourcils pendant la délicate cuisson des tempura, modeler des onigiri à l'umeboshi ou au saumon grillé, rouler ses maki préférés, siroter sa soupe miso comme une tasse de lait chaud ou faire la danse du dango. Une irrépressible envie de nourriture japonaise risque de se faire sentir en refermant le livre!



Daily fiction (Histoires de la vie ordinaire) d'Albéric d'Hardiviliers et Mathieu Raffard aux Editions Atelier IN8, à offrir avec Les choses de Georges Perec
Les moins bonnes raisons du monde, Le dernier bain de mer, Leurs vies éclatantes, Avec de la crème de lait et du sirop d'érable font partie des quatre-vingt dix courts récits imaginés par Albéric à partir des clichés de Mathieu, pris à Londres, Paris ou New York. Des histoires cinglantes et poétiques, toutes en prise avec des vécus très quotidiens, comme le choix de la chemise du lundi ou cette journée de travail si particulière dans sa banalité, le bagel du déjeuner et la bière mexicaine de fin d'après-midi, les filles qu'on ne reverra jamais, celles avec qui on essaie de rompre, le garçon qu'on est devenu dans le miroir. Je préfère les photographies sans personnages et tous les récits ne se valent pas mais j'ai souvent retrouvé une ambiance familière plutôt agréable. Evidemment, concernant la vie quotidienne, Les choses laisse un ravissement merveilleux.



Photographies d'Anne Wiazemsky chez Gallimard, à offrir avec du thé Bellocq
Avec le Pentax acheté grâce au cachet de La chinoise, AW a beaucoup photographié JLG, son amoureux compliqué, comme elle l'avait raconté dans Une année studieuse. On le voit disparaître derrière la fumée de sa cigarette, boire un thé devant sa bibliothèque en expliquant un truc avec les mains à Jean-Pierre Léaud ou lire Le Monde avec un ennui ostensible sur une plage du Midi. On croise aussi Pasolini, Jeanne Moreau qui se débat avec sa robe sur le tournage de La mariée était en noir et Mick Jagger le regard interrogateur. Ces photographies ont faillit être perdues et j'ai été très angoissée les temps derniers à l'idée que je n'avais pas assez pris de clichés de la vie qui passe, avec ses fêtes intimes et ses détails à l'infini que ma mémoire, aussi exercée soit-elle, ne peut seule retenir.
Rien de mieux que l'un des thés complexes et délicieux de chez Bellocq dont les boîtes jaunes sont du meilleur effet dans une cuisine mais même leurs sachets en papier brut sont magnifiques.



Mes recettes pour le goûter d'Isabelle Boinot aux éditions IMHO, à offrir avec un carnet rendu précieux par vos soins
Un coffret regroupant ses recettes à emporter et ses recettes de fêtes est également paru mais les recettes pour le goûter est celui qui me fait fondre pour des raisons que je ne m'explique pas, si ce n'est mon affection pour le goûter, cet en-cas délicieux, doux et réjouissant, qui vient ponctuer la journée et se savoure avec une satisfaction silencieuse appuyée certains jours par une dimension de consolation. J'aime les petits dessins de glace à la fraise, de clafoutis aux cerises, de biscuits fourrés au chocolat, de tartes aux abricots et puis ces ombrelles plissées des goûters d'été. Un cadeau tendre et délicat comme tous les livres de cuisine et carnets de voyage d'Isabelle Boinot.
Pour compléter le paquet, pour quelqu'un auquel vous tenez particulièrement, un carnet qui n'a pas de prix (ici, par exemple, une compilation de mes adresses parisiennes préférées avec les petites cartes de l'endroit en question précieusement conservée et collée à chaque page)

A grignoter en toute occasion (après un banh mi maison et avant un concert de Dark Dark Dark par exemple), les barres pistache-coco de Lilo sont inratables. A offrir à ceux qui se désolent de ne plus trouver de Bounty au chocolat noir chez les buralistes ou dans les presses de gare (mais dans les épiceries berlinoises, il y en a)

Les barres coco-pistache au chocolat
Pour huit barres réalisées dans des moules à financier
-100g de noix de coco
-125g de sucre blond de canne (150g dans la recette initiale mais c'était trop sucré pour moi)
-125mL de lait entier
-50g de pistaches décortiquées réduites en poudre fine et une demi-douzaine concassée
-100g de chocolat à pâtisser fondu et maintenu au chaud au bain-marie

Recouvrir le fond des moules d'une fine couche de chocolat et laisser refroidir au réfrigérateur.
Faire chauffer le lait et le sucre. A la dissolution complète de ce dernier, ajouter la noix de coco et laisser épaissir la préparation sur feu très doux sans cesser de remuer. Hors du feu, ajouter la poudre de pistache et bien mélanger. Laisser refroidir.
Répartir la préparation coco-pistache dans chacun des moules, bien tasser.
Laisser reposer une dizaine de minutes au réfrigérateur.
Recouvrir d'une couche de chocolat fondu, disperser quelques pistaches concassées.
Laisser prendre une dernière fois au réfrigérateur.
N'attendez pas le prochain concert pour les essayer!

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mardi 11 septembre 2012

Début septembre (je tremble)


Mellow Yellow a-t-il dit en voyant la photo.
Goûts des journées de septembre : purée d’azuki à la petite cuillère, raisin muscat et mimolette, chocolat au praliné feuilleté à l’amande, premières petites pommes acidulées comme les bonbons préférés de l’enfance, sorbet cassis de Chris, tartines de pain au sarrasin et beurre salé, brioche amoureusement rapportée d'une sortie dominicale à bicyclette, maïs doux mélangé à des quartiers de tomates épluchées, des saucisses grillées en morceaux, du piment d’Espelette et des poignées d’herbes fraîches (j’aime bien persil + coriandre + ciboulette).


****
Quand j'étais enfant, mon père et mes oncles ramenaient triomphants du maïs de contrebande chez ma grand-mère où tous les festins familiaux avaient l'habitude de se dérouler. Elle les faisait bouillir dans d'immenses marmites et tout le monde était très impatient de se brûler les doigts dessus une fois qu'ils avaient été badigeonnés d'un mélange d'huile, de sel et de ciboule émincée. C'était absolument réjouissant, c'était croquant et tendre, sucré et salé, parfumé et collant. Ensuite, heureuse et repue, je réclamais à la cantonade une partie de Monopoly que ma grand-mère interrompait en apportant sur la toile cirée du salon des cubes très frais de flan à la noix de coco.

Je ne savais pas encore, en plaçant des maisons vertes sur l'avenue Mozart, ma préférée, que des années plus tard, en rentrant d'une longue journée de rentrée, j'aimerai préparer une soupe au maïs frais, douce et veloutée.
Ainsi, samedi matin, autour du stand d'Annie Bertin, ça discute sec. Personne n'est d'accord sur le mode de cuisson des épis de maïs, je profite de la distraction généralisée pour m'emparer des derniers haricots cocos tout pimpants. Bon, Annie finit par trancher, elle plonge les épis entiers (avec leur enveloppe donc) dans de l'eau bouillante, pour la durée de cuisson quand c'est cuit, c'est cuit et quant à la dégustation, bah moi je les mange nature, ils se suffisent à eux-mêmes. Elle précise Et avec le foin, vous pouvez faire des infusions, ça a des vertus médicinales. Regards perplexes dans la file d'attente mais dix minutes plus tard, plus un seul épi sur l'étal...
Pour trois bols de soupe, faites cuire un petit quart d'heure trois épis de maïs. Récupérez les grains au couteau. Pochez les encore un quart d'heure dans un mélange de lait et de crème entière (je dirais environ 300mL de lait et deux cuillères à soupe de crème). Laissez un peu refroidir avant de mixer au blender (avec la girafe, la soupe sera moins veloutée). Remettez-la sur feu très doux, ajustez en sel, en piment d'Espelette et en crème si nécessaire. Servez dans des jolis bols, surmonté d'un mélange de ciboulette et de persil ciselé.
Après ce dîner léger et joyeux, pour ne pas très vite penser que l'enfance n'était pas si douce et pouvait parfois être d'une abominable et pathétique tristesse, je suggère une virée au Café Cortina.



La première fois, c’était au mois de juillet, il y avait peu de monde. Un garçon seul buvait une bière en lisant le journal, des amis soupaient de quelques tartines au fromage fondu, nous qui commandions une tisane de mamie et un verre de vin blanc, la patronne et le cuisinier dînaient au comptoir d’une assiette fumante de tagliatelles et d’un plat en sauce qui sentait rudement bon.
Un midi de liberté, robe rose et grand sac en tissu, presque plus de tables disponibles mais on me trouve gentiment une petite place près de la fenêtre. Fantasme très ancien de vie française (articulé dans l’enfance à certaines images récurrentes : retourner son assiette pour manger une part de camembert, demander un jambon-beurre au comptoir d’un café accoudé près d’un présentoir d’œufs à la coque, découper un gigot aillé avec un couteau électrique) qui s’incarne au moment où je demande dans un sourire un plat du jour.
On m’apporte une petite corbeille de pain blanc, une carafe d’eau fraîche, du sel et du poivre, puis, sur une assiette années 80, un dos de merlu en papillote, parfumé et fondant, et quelques pommes de terre à la vapeur que j’écrase avec joie dans le jus crémé du poisson. En dessert, une compote toute simple de rhubarbe avec un peu de mascarpone à côté. Je décline le café. Avant de partir, je fais un polaroïd que je destinais au départ à J. (je ne l’ai pas vu depuis longtemps, je n’arrive pas à lui écrire, je pense à lui souvent surtout quand je traverse Paris en noir et blanc dans les films de JLG. Je pense à lui aussi devant mes aspirations qui parfois s’évanouissent dans un soupir de dépit et de découragement, j'aimais sa voix rassurante autrefois. Il fait partie des rares personnes que je connaisse à considérer sérieusement l'adolescence comme le moment de tous les désirs, même les plus baroques, même les plus timides, surtout les plus fragiles) mais ce jour-là, je tremble trop.


Avec W., le café Cortina est la botte secrète des soirées trop tranquilles (ou qui commencent très tard à cause du travail), il ponctue alors nos balades nocturnes et bavardes. La dernière fois, sur la table en formica rose, le cuisinier a posé une assiette brûlante : des travers de cochon avaient longtemps mijoté dans une sauce délicieuse, très onctueuse, au milieu de carotte et de champignons ajoutés au dernier moment. Ils étaient servis avec du riz au sésame et, comme pour la blanquette et la plupart des plats en sauce quand elle est réussie, le riz juste mélangé à celle-ci suffit à mon bonheur, j’en ferais presque l’impasse sur l’accompagnement carné. Au moment du dessert, j’ai découvert qu’en fait, j’aimais bien le far aux pruneaux.

Café Cortina, 12 rue du Docteur François Joly à Rennes (une ville qui m'énerve un peu en ce moment et je ne suis pas la seule si j'en crois la conversation que nous avons eue au guichet du petit cinéma. On en reparlera)


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En attendant le prochain film d'Olivier Assayas, les concerts de Neil Hannon (deux soirs de suite! J'en suis presque angoissée: j'ai peur de ne pas bien profiter du premier concert parce que je saurai qu'il y en aura un autre, ce qui prive donc le premier de son caractère d'exclusivité. Je vous rassure, je n'ai pas arrêté ma psychanalyse), les week ends à Paris et la semaine à Berlin (youpi!), j'enchaîne les romans de filles.
Dans Fermer l'oeil de la nuit, Pauline Klein épie ses mystérieux voisins, visite des immeubles en PDT, écrit à un frère apparemment incarcéré, hésite à lire le journal de son père, déjeune avec sa mère au Canton où les boules coco sont l'occasion de revenir sur sa propre naissance.
Dans Millefeuille, Leslie Kaplan suit de près Jean-Pierre Millefeuille. Il habite rue Antoine Bourdelle, est en train d'écrire un essai sur les tragédies de Shakespeare, fréquente assidûment le Select, aime la choucroute de la brasserie en bas de chez lui, commande des alcools triés sur le volet par le caviste de Monoprix, arpente avec une gourmandise désespérée le marché Edgar Quinet (une fois, y achète deux boîtes d'oeufs de saumon), rencontre Loïc et Cristelle, met vraiment du temps à lire le manuscrit de Léo, pense souvent à la mort.
Enfin, dans Viviane Elisabeth Fauville de Julia Deck, on suit une femme qui a tué son analyste, tout un programme!

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mardi 24 juillet 2012

Les cafés qui tiédissent (il s'agira également de spaghettis aux coques et aux langoustines)

En 1997, l'année où Le goût de la cerise (d'Abbas Kiarostami) partage la Palme d'Or avec L'anguille (de Shoei Imamura), l'année où Gustavo Kuerten (20 ans) remporte Roland Garros face à Sergi Brugera (26 ans), l'année où j'ai envie de mourir à peu près quinze fois par jour si j'en crois mon journal, Vincent Delerm, lui, donne un concert déjà sensationnel quand on connait la suite des évènements le concernant, dans une salle de Louviers (32km au sud de Rouen, 17000 habitants).
Lors de ce concert, devant un public conquis d'après les quelques témoignages recueillis çà et là avec une certaine jalousie, il chante une petite chanson qui ne figurera ensuite sur aucun disque. C'est une chanson qui raconte ce que l'on peut éprouver en retrouvant, longtemps après qu'ils se soient produits, les minuscules traces tangibles d'évènements suffisamment intimes pour provoquer une sorte de microscopique douleur, un sourire définitivement crispé, un petit goût de brûlé sous la madeleine achetée dans une boulangerie désuète alors qu'on se promène seul dans une ville que l'on a quittée il y a longtemps sans jusqu'ici oser y revenir, tout ce qui laisse une petite cicatrice.
Pour Vincent Delerm, il s'agit d'un ticket de cinéma pour un film de Woody Allen à côté de sa carte d'étudiant ou un petit bout de mimosa mis à sécher dans un dictionnaire lors de vacances d'été au bord de la Garonne, et le tout aurait le goût à la fois discrètement amer de la réglisse et acide des diabolos cassis. Il a vraiment le chic pour évoquer en peu de mots des sentiments qui me sont terriblement familiers et c'est probablement ce qui provoque mon addiction définitive. En tout cas, cette chanson me poursuit un peu lors de ces longues journées d'été emplies de l'impatience des vacances à venir, moi qui conserve absolument tout, les petits mots griffonnés le lendemain d'une dispute, les longues lettres de précieux absents, les listes de courses, les cartes de restaurant où se sont dites des choses importantes, les papiers cadeaux et les photos floues, les échantillons de parfum et même un bracelet brésilien.
Ainsi, je fredonne partout cette chanson un peu triste... Je ne sais pas bien si c'est à cause du métier que j'ai choisi de faire  ou une prédisposition plus ancienne, mais j'ai l'impression que je ne cesserai jamais de considérer les choses, passées et présentes, avec un voile de gravité.



Sinon, Xavier Dolan m'énerve! Il a beau aimer Titanic et porter des casquettes, je suis hyper envieuse. Envieuse du rôle magnifique qu'il a su donner à Melvil Poupaud qui n'était plus vraiment très intéressant depuis Conte d'Été et qui fait ici preuve, pendant deux heures quarante, d'une détermination et d'une retenue assez fascinantes. Envieuse de son sens du montage rythmé et langoureux à la fois, extatique et désespéré, hyper subtil dans ses transitions ellipsées. Envieuse de son élégance qui ne fait jamais le choix du plan racoleur, envieuse de sa délicatesse quand il s'agit des sentiments. Envieuse aussi de ses 23 ans! 
Dans Laurence Anyways, il raconte un amour impossible et je ressens tout très fort. La douche froide qui submerge Fred, la pluie de feuilles mortes qui s'abat sur Laurence qui n'arrive pas à sortir de l'automne d'une vie en impasse, la neige sur la maison des Trois Rivières et sa pierre peinte en rose, la scène de fête incroyable, la robe à paillettes, la musique enlevée et désuète à la fois.
Laurence Anyways raconte que l'amour fait mal mais que la douleur de l'amour prouve aussi que l'amour est encore vivant.

Ce soir-là, nous avons préparé des spaghettis aux coques et aux langoustines et c'était assez délicieux.



Spaghettis aux coques et aux langoustines
Pour deux personnes
- la quantité de spaghettis qui vous convient mais vous n'avez pas le droit de faire l'impasse sur leur qualité
- deux gousses d'ail nouveau et replet émincées finement
- du persil plat haché grossièrement au couteau
- du vin blanc
- une dizaine de langoustines
- un kilo de coques débarrassées de leur sable
- de l'huile d'olive
- du poivre du moulin ou du piment en poudre

Faire cuire les spaghettis dans une grande quantité d'eau bouillante à peine salée.
Dans une grande casserole, faire revenir la moitié de l'ail dans de l'huile d'olive, y verser les coques puis le vin blanc. Laisser les coques s'ouvrir à feu vif. Dès qu'elles ont toutes ouvertes, retirer la casserole du feu, décoquiller presque toutes les coques, les maintenir au chaud, ainsi que le jus de cuisson.
Dans une grande poêle, faire revenir le reste de l'ail et un peu de persil dans de l'huile d'olive, y ajouter les langoustines, verser un peu de vin blanc.
Ajouter les spaghettis désormais cuits aux langoustines, puis ajouter les coques et leur jus de cuisson. Bien mélanger le tout. Disperser une bonne poignée de persil, un ou deux tours de moulin à poivre, mélanger et servir dans des assiettes bien chaudes.
J'ai déjà envie d'en refaire!

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mercredi 28 mars 2012

L'argile et le feu mélangés (banh meatloaf)

Comme je veux ne jamais oublier mes dix-sept ans et le long des longs cheveux que je nouais parfois, je fréquente tous les jours la faune hétéroclite et mystérieuse des adolescents. Il y a ceux du cinéma, Elias, Lux, Christine, Camille ou Anne (à cause de cette reprise, j'ai eu envie de revoir Diabolo Menthe), mais il y a aussi ceux de la vraie vie, et j'ai choisi, sans doute pour quelques motifs inconscients, de les rencontrer tous les jours au travail. Ils seraient surpris d'apprendre que lorsque j'avais quinze ans, internet était vraiment à ses balbutiements et que pour faire un exposé même sur un sujet stupide et imposé (je n'ai jamais vraiment développé d'affinité pour la faune sous-marine ou la politique économique de la Norvège), il fallait aller à la bibliothèque, l'occasion aussi d'essayer d'en savoir plus sur ce garçon pas super beau mais qui lit des gros romans tout seul dans la salle du fond, et portait une écharpe bleue en toute saison. Je ne sais pas non plus s'ils me croiraient si je leur expliquais qu'entendre au téléphone la voix d'un garçon qu'on aimait relevait de subtils subterfuges impliquant parfois une lointaine cabine téléphonique crasseuse à carte.
Je suppose que l'expérience de mon ennui infini de l'époque, ma rage silencieuse, mon impatience mollassonne et ardente à la fois, les milliards de lettres et de lignes dans les journaux intimes piteux, les vains mensonges et les trahisons affectives, contribuent à alimenter l'émotion qui me surprend encore quand je les entends raconter une fois de plus l'histoire brûlante de leurs amours déçues. En réalité, elles sont toutes absolument singulières et je n'aime rien tant que de découvrir peu à peu, à l'exacte image de l'écoulement poisseux du temps lors des longs étés inertes passés derrière la fenêtre de ma chambre à observer les rues sans voitures ni passants, la vie fébrile de ces adolescents qui ne sont là ni par hasard, ni pour plaisanter. Il y aurait de quoi écrire vingt-cinq romans de deux milliards de pages.
****

Samedi après-midi, dans l'une de mes sempiternelles robes à fleurs, chaussée de mes ballerines répétitives, je traverse à grands pas la ville inondée de soleil pour m'enfermer dans un amphithéâtre borgne; il y a une conférence sur la Nouvelle Vague, en présence de Melvil Poupaud. Dans les rangs clairsemés, entre deux hipsters mal réveillés, un jeune homme seul qui lisait Le phare, plein de filles en marinières et jeans verts, un de mes professeurs de médecine et des étudiants qui avaient eu une mauvaise note à une dissertation sur une citation de Jacques Aumont, la conversation entre les nombreuses mamies porte régulièrement sur cette météo qui franchement, rend depuis quelques jours très compliqué le simple fait de s'habiller puisqu'il fait encore frais le matin et si chaud ensuite dans la journée. Je me concentre sur mon appareil photo, la tête baissée.
Melvil, lui, essuie ses grandes lunettes sur le bord de sa veste et ne regarde pas le public dans les yeux, mais je le comprends, je crois. Il dit Raul, Marguerite et Arielle pour parler d'eux mais j'aime surtout quand il raconte sa rencontre avec Rohmer, autour d'un thé et de petits biscuits (mais quel genre de biscuits pouvait aimer Eric Rohmer?), dans l'immeuble imposant de l'avenue Pierre Ier de Serbie.
J'ai trouvé courageux d'avouer qu'il craignait un peu de jouer un jeune homme rohmérien en pantalon blanc sur la plage, pas très sûr après ça de séduire les filles avec beaucoup de facilité (perplexité de ma part, évidemment!).
Même si je la connaissais déjà, j'ai beaucoup souri lors de l'anecdote sur le jour où son petit enregistreur tombe en panne alors que Rohmer a déboulé la veille dans sa chambre, lors du tournage de Conte d'été, avec en tête une mélodie qu'il ne voulait surtout pas oublier.
Après la conférence, il y avait une séance de dédicaces. Je n'avais rien emporté à dédicacer (en fait, je déteste le principe) mais je pensais lui dire comme ma vie avait changé cet après-midi de juin, après la projection de Conte d'été, que j'avais vu avec A. et C. J'avais quinze ans, il faisait terriblement chaud, je voulais aller au cinéma toute seule, mais pour des raisons mystérieuses, elles m'avaient accompagnée.
A. m'exaspérait parce qu'elle avait de longs cheveux blonds, une certaine collection de robes en vichy et le geste entraîné quant aux histoires de maquillage qui continuent encore à m'échapper. C. m'énervait un peu aussi parce qu'elle incarnait dans sa gaucherie ce que je voulais absolument éviter d'être tout en constatant que je m'en rapprochais pourtant quotidiennement.
Quelques années plus tard, A. couperait ses cheveux blonds et avalerait par dépit amoureux toute la boîte d'aspirine, ça n'allait pas si bien. Quelques années plus tard, C. m'annoncerait la naissance de son deuxième enfant, non vraiment, je ne lui ressemblais définitivement pas.
En attendant, à quinze ans, dans la salle de cinéma de province aux effluves douteux, elles n'arrêtaient pas de ricaner et de se moquer bruyamment du film parce qu'il ne s'y passait pas assez de choses (A. était très fan de Tom Cruise -je n'ai pas vu de films avec TC, je ne peux pas juger. C. aimait Le Grand Bleu -je ne l'ai pas vu non plus), moi j'avais le coeur qui battait la chamade, littéralement terrassée par le plan où l'on suit Melvil Poupaud le long de la promenade avec un cornet de sorbet cassis.
J'étais fascinée par la grâce des conversations et les silences solitaires du héros, la gravité légère des hésitations amoureuses, la sensualité rigoureuse des raisonnements des personnages dont j'enviais l'élégance du verbe. A l'époque, je me sentais très empêtrée dans mon existence sans reliefs (j'aurais donné pour être ailleurs un morceau de mon coeur) mais ce Conte d'été, solaire, gracieux et malicieux, me laissait espérer des jours meilleurs puisqu'un réalisateur semblait m'avoir parfaitement comprise.
Je n'ai pas du tout dit tout cela à Melvil Poupaud, je me suis enfuie sous un soleil étourdissant, je me suis réfugiée dans le métro, bouleversée par des motifs que je ne saisissais pas bien.
Deux heures, l'essayage d'une robe à fleurs et une paire de tennis plus tard, je m'installais avec G. pas trop loin de l'écran pour une nouvelle projection de Conte d'été, quinze ans après ce jour de juin où j'étais rentrée chez moi à bout de souffle avec la nécessité urgente de raconter le film dans mon journal pour tenter d'en oublier aucun plan. Quinze ans après ce jour de juin où j'ai compris que je n'étais pas obligée de revoir A. et C. et que j'aimerais sans doute encore souvent des films qui feraient rire les gens parce qu'il ne s'y passait pas assez de choses. Quinze ans après ce jour de juin qui me laissait deviner que le cinéma ne sauvait de rien mais restait une garantie de survie.
Ce soir-là, avec G., je voyais pour la dixième fois au moins Conte d'été et j'avais encore des frissons à la fin, quand le bateau quitte Dinard, avec Gaspard à son bord, laissant Margot sur la rive.
****

Oui, je sens bien que vous trouvez ce billet au mieux bizarre, au pire très mauvais. Je suis dans un drôle d'état. J'ai repris une psychanalyse. Et des billets d'avion. Pour Copenhague fin mai. Impatience.
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A l'aéroport de Bahrein, en rentrant du
voyage en Inde au milieu de la nuit, il n'y avait pas grand chose d'autre à faire que de feuilleter des magazines face aux avions immobiles, surtout si l'on est un peu malade à cause de tous ces changements de climats et d'heure. Dans le numéro de mars de Bon Appétit (une torture à feuilleter quand vous avez récemment fréquenté les plateaux repas aériens), entre les secrets d'une légende de la pizza, le récit d'un déjeuner entre René Redzepi et David Chang (apparemment, la femme de RR, Nadine, fait un cake aux noisettes avec de la crème, du yaourt, de la farine d'amandes et beaucoup de noisettes fraîchement mixées absolument divin) et une recette de scones aux cerises et au gingembre, je suis restée en arrêt devant la terrine laquée à la sauce hoisin servie en sandwich façon banh mi (ils l'avaient intitulée hoisin-glazed meatloaf sandwich). J'étais déterminée à la mettre en pratique très vite au retour, ce qui fut fait. Je n'avais juste pas prévu que cette fin d'hiver serait aussi tumultueuse et que je ne vous en parlerais que maintenant.
C'est une recette amusante et parfumée, on obtient une terrine très moelleuse qui se bonifie avec le temps, c'est assez addictif même juste comme ça, avec de la salade. Chaque bouchée me rappelait un peu la consolation des sandwiches que me préparait ma mère pour les sorties scolaires qui m'angoissaient toujours beaucoup.



Banh meatloaf

Pour une terrine de la taille d'un moule à cake moyen
Glaçage à la sauce hoisin
-3/4 cup de sauce hoisin
-1/2 cup de vinaigre de riz
-1 gros pouce de gingembre
-1 gousse d'ail émincée

Porter tous les ingrédients à ébullition puis laisser épaissir pendant 8 à 10 minutes

Terrine
-450g de poitrine de porc hachée finement
-450g de boeuf haché
-2 tranches de pain rassis
-1/2 cup de bouillon de volaille
-4 tranches de poitrine fumée émincée très finement
-une petite botte d'oignons nouveaux
-un très gros pouce de gingembre râpé
-7 gousses d'ail écrasées
-2 oeufs battus
-1 cc de cinq épices
-2 cc de sel
-1 cc de poivre fraîchement moulu

Faire ramollir le pain grossièrement réduits en cubes dans le bouillon.
Faire revenir la poitrine fumée jusqu'à ce qu'elle croustille un peu puis ajouter la partie blanche et vert pâle des oignons nouveaux, le gingembre et l'ail et faire cuire jusqu'à ce que ce mélange soit bien fondu. Laisser tiédir.
Préchauffer le four à 190°.
Réunir dans un saladier le pain imbibé de bouillon, la mixture précédente, tous les autres ingrédients et deux généreuses cuillères à soupe de glaçage à la sauce hoisin.
Bien amalgamer ce mélange avec les mains.
Chemiser le moule à cake de papier sulfurisé en le laissant déborder de chaque côté et verser le mélange. Bien tasser et lisser la surface. Recouvrir du papier sulfurisé qui débordait.
Enfourner pour une demi-heure.
Au bout de ce temps, découvrir la terrine et recouvrir la surface de glaçage à la sauce hoisin, cuire à découvert environ une heure.
Laisser refroidir avant de réfrigérer au moins une nuit avant de déguster (ici avec du pain de mie Cozic, à la mie resserrée et avec une très fine croûte, un peu de piment et une salade de carottes râpées réalisée en faisant chauffer 10cL de vinaigre de riz avec 1CS de sel et 6CS de sucre jusqu'à complète dissolution, puis une fois ce mélange refroidi, y faire mariner les carottes. Fonctionne très bien aussi avec du concombre).

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lundi 6 février 2012

In the doldrums of winter (pâte à tartiner au chocolat)

Kinfolk est le magazine indispensable de l'hiver, au même titre que le jus d'orange sanguine matinal, le poisson à la vapeur aux herbes et au gingembre, les tartines morbier-purée de figues et le filet de miel sur la faisselle fermière.
Kinfolk est à savourer comme autant de petites gorgées de thé brûlant bu dans votre tasse préférée en tailleur sur le canapé.
Kinfolk donne envie d'un pique-nique en forêt, protégée par une cape en drap de laine à gros carreaux écossais, autour d'un thermos de soupe, de pain encore tiède et d'un journal à écrire.
K. sent bon les pommes au four farcies de fruits secs, la fumée des bougies, le poulet du dimanche, le sable mouillé, les conifères et les tartes rustiques aux prunes presque noires.
K. autorise à faire des miettes (sur des tables en bois brut).
Dans K., les filles portent des pulls couleur potiron, récoltent du miel et préparent du sticky toffee pudding avec du caramel parfumé au bourbon quand elles partent pendant quelques jours à l'aventure dans une ferme âgée de plus d'un siècle posée dans une lointaine ville côtière.
Les garçons barbus en chemise à carreaux prennent soin de leur chaussures en cuir patiné, allument un feu de bois et apprennent à fumer la pipe.
J'ai savouré l'éloge de la mise en conserve des pêches d'été, j'ai retrouvé à travers les mots d'une autre le charme que j'ai toujours apprécié quant au fait de cuisiner seule, notamment avec cette concentration particulière que requièrent les tourmentés légumes d'hiver. J'ai immédiatement eu envie de réserver une table à la Vinegar Hill House.
Je rêve de mettre la main sur le numéro 1...
Vous l'avez compris, l'hiver sera plus doux avec Kinfolk sur les genoux! Et un pot de pâte à tartiner au chocolat à proximité...
D'une simplicité déconcertante, cette recette régressive est issue du joli livre de Rachel Khoo et a déjà été adoptée par une adepte de la glace au citron... Elle est vraiment extra sur une tartine de pain au levain grillé, une crêpe bien souple ou une tranche de brioche feuilletée (avec des rondelles de banane fraîche).


Pour un petit pot de pâte à tartiner au chocolat:
Rassembler dans un saladier 50g de chocolat noir et 50g de chocolat au lait, tous deux à pâtisser, préalablement concassés, et 25g de beurre demi-sel bien mou en petits morceaux.
Faire bouillir 100ml de crème et la verser sur le mélange du saladier.
Laisser reposer quelques minutes puis mélanger énergiquement avec une spatule souple.
Transvaser la pâte dans un pot à confiture et laisser refroidir.
Cette pâte à tartiner se conserverait quinze jours au réfrigérateur (je n'ai pas eu l'occasion de vérifier!), il faut juste la sortir dix minutes avant de l'étaler sur votre brioche préférée...

Plus que quelques jours avant le départ pour Bombay, je ne me rends pas bien compte...

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lundi 23 janvier 2012

Les filles de Janvier (aiment les bouchées à la vapeur)

Tous les jours ou presque, sous le regard curieux de garçons à lunettes et de mamies à carreaux, deux jeunes femmes n'ont cessé de m'accompagner dans les bus et les wagons de métro pourtant empruntés les yeux écrasés de fatigue.
La première, Anne, vient de tourner un film avec Robert Bresson mais doit repasser des épreuves du baccalauréat en septembre, la géographie notamment n'est pas son fort. Depuis la mort de son père, un prince russe, elle vit avec sa mère et son frère dans un appartement du XVIème arrondissement, sur le même palier que son grand-père, François Mauriac. Un jour, elle voit au cinéma un film de Jean-Luc Godard, Masculin Féminin. Il lui fait tellement d'effet qu'elle adresse une lettre aux Cahiers du Cinéma pour lui dire qu'elle l'aime, lui. JLG est au Japon, il ne la trouve qu'à son retour, ouverte par erreur par l'une des secrétaires des Cahiers. Pendant ce temps, Anne profite du soleil de juillet en Provence où chaque matin, avant de se remettre vaguement à réviser pour le bac, elle participe avec gaieté et concentration à la cueillette collective des pêches. Elle ne sait pas encore que sa lettre va avoir le même effet que le petit mot d'Anouk Aimé à Jean-Louis Trintignant ("Une femme qui vous écrit sur un télégramme "Je vous aime" on peut aller chez elle, non?") et ne se doute pas que JLG va immédiatement lui donner un malicieux rendez-vous devant une mairie...

Ainsi, dans Une année studieuse, Anne Wiazemsky raconte comment cette lettre à JLG va changer sa vie, non sans douleur. En caban et casquette sur ses longs cheveux, elle étudiera la philosophie à Nanterre, croisera Barbara dans une brasserie et Truffaut dans un restaurant russe, tournera avec Jean-Pierre Léaud et Juliet Berto. On découvre aussi un JLG très épris, plein d'humour et de poésie au volant et de sa décapotable avec elle dans Paris, mais aussi terriblement jaloux et possessif, voire cruellement interprétatif.
Vous vous rappelez, j'avais déjà beaucoup aimé Jeune fille, le roman où AW raconte sa rencontre simultanée avec Bresson, le cinéma et aussi l'impasse du labyrinthe de l'amour physique.
Encore plus court, dense et vertigineux, dévoré en si peu de trajets, je suis aussi repartie à la rencontre de Wanda, cette femme qui traîne sa mélancolique et pâle blondeur sur les routes de Pennsylvanie auprès d'un voleur qu'elle croise par hasard et qu'elle finit par suivre dans sa cavale, laissant de côté son mari et ses enfants parce qu'elle ne pouvait faire autrement.
C'est Isabelle Huppert qui s'est battue pour obtenir les droits de Wanda, un film des années 70, ressorti dans les années 2000, le seul film de Barbara Loden, une jeune femme qui mourra trop tôt, laissant derrière elle le mystère de douleurs indicibles.
Nathalie Léger, dans Suppléments à la vie de Barbara Loden, ne devait au départ que rédiger une courte notice biographique pour un dictionnaire de cinéma, sans y mettre trop de coeur selon la demande de l'éditeur; c'était sans compter le pouvoir d'attraction exercé par Barbara Loden, qui se révèle tel qu'il entraîne Nathalie Léger dans une autre grande enquête, celle de sa propre existence. Elle recroise les éléments, les informations, les souvenirs, elle entend la voix de Jean-Luc Godard dans Deux ou trois choses que je sais d'elle et elle essaie de décrire Barbara Loden comme il décrit Marina Vlady. Cela donne:
"Elle, c'est Barbara Loden, elle est blonde, ses cheveux sont longs avec une frange, son visage est large, ses pommettes, hautes, son nez, rond, ses yeux, verts, mais certains jours noirs - et aussi: mince, déliée, poitrine menue, jambes longues, bottes et mini-jupe, une fille des années 1960. Pour se défendre, elle sourit souvent."
Je poursuis ma cartographie personnelle de ces vies féminines vécues bien avant ma naissance en dévorant Les années d'Annie Ernaux, fascinée par le ton impersonnel et pourtant si intime. Le récit des déjeuners dominicaux de la bourgeoisie provinciale, autour de la fondue bourguignonne (fiche cuisine du Elle de l'époque) ou du filet de boeuf acheté chez le boucher accompagné de pommes dauphines surgelées me font sourire mais le livre est triste, parce qu'il m'évoque les disparus et les fantômes à travers le slogan d'une simple réclame, les statistiques de la fin des années 80 (le chômage, les immigrés, les maladies mortelles), le refrain d'une chanson que j'avais oubliée. Le temps qui passe me glace un peu. Annie Ernaux ne cesse pour sa part de conquérir une liberté mesurée.

Ainsi a filé le mois de janvier, entourée de femmes délicates et exigeantes, sans concession avec la médiocrité, souvent très amoureuses et parfois plus du tout, ce qui fait leur malheur.

De notre côté, avec G., nous nous sommes appliqués à tromper les jours au bonheur imprécis. Cela passe par une consommation accrue de petits pains au chocolat dans les rues toutes froides, de cheeseburgers maison, de dîners soupe banale-tartine de luxe, de brioche à la fleur d'oranger; nous avons bien aimé aussi ma tarte poire-chocolat et les petites bouchées vapeur cochon-crevette si simples à mettre en oeuvre et franchement gracieux.
Avec la recette, vous pourrez en faire une bonne vingtaine. Et puis c'est toujours pareil, elles sont encore meilleures suivies d'une virée au cinéma!
Bouchées vapeur cochon et crevette
-350g de poitrine de porc
-350g de crevettes crues, décortiquées et coupées en petits morceaux
-une quinzaine de châtaignes d'eau en conserve
-trois gousses d'ail
-deux échalotes
-trois brins de ciboule
-un gros pouce de gingembre râpé
-deux cc de sauce soja
-une cc de nuoc mam
-une cc de sucre
-des feuilles à wonton

Hacher très finement le porc avec l'ail, les échalotes, la ciboule et les châtaignes.
Ajouter les crevettes, le sucre, le soja et le nuoc mam. Mélanger intimement.
Déposer une grosse cuillère à café de farce au milieu de la feuille à wonton.
Humidifier très légèrement ses bords et la replier autour de la farce en plissant bien la feuille à son contact.
Faire cuire une douzaine de minutes dans un panier en bambou sur une casserole d'eau bouillante.
Servir avec la sauce de votre choix (soja-piment, soja-citron, soja-gingembre, soja-huile de sésame etc)

C'est après une conversation tardive et impromptue chez J. et L. que j'ai eu aussi envie de lire Asterios Polyp.
Ce soir-là, après un dîner à l'Arsouille conclu par des précisions de Chris sur la cuisson des saint-jacques (mais en fait, il ne les sert que crues), nous nous sommes retrouvés sur un canapé en velours autour de petites tables où étaient rassemblés en accumulation élégante le verre de rhum, la bouteille de bière, les tasses d'infusion, la compote de pommes, le fondant au chocolat, les quartiers de citron vert (pour le rhum) et les petits trucs du traiteur grec. Il fut question de pâte de curry, du Lauréat, de pommes qui ne pourrissent jamais, d'une pièce avec Romain Duris et d'Asterios Polyp dont elle a dit de sa voix particulière quelque chose comme "ça va te plaire, c'est sûr". Depuis dimanche soir, j'ai l'impression qu'elle avait raison.

Peut-être que vous aurez envie de lire:
Une année studieuse d'Anne Wiazemsky chez Gallimard
Suppléments à la vie de Barbara Loden de Nathalie Léger chez P.O.L
Les années d'Annie Ernaux chez Folio
Astérios Polyp de David Mazzucchelli chez Casterman

Peut-être que vous aurez envie de voir:
La Chinoise, le premier film d'Anne Wiazemsky pour JLG
Wanda, le seul film réalisé par Barbara Loden
Take Shelter, un film dont je n'ai pas parlé dans ce billet mais qui m'a fait grande impression un soir, après un bo bun maison. C'est l'histoire d'un homme qui s'inquiète trop mais aussi celle de sa femme, forte d'un amour calme et terriblement serein.

Sinon, je ne me remets pas tout à fait des entretiens de Rithy Panh et Chantal Akerman chez Laure Adler (qu'on ne m'a décidément pas demandé de remplacer, aïe!)
Merci pour votre patience!

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mardi 3 janvier 2012

Ta main sur ma joue posée comme ça (biscuits au chocolat blanc et aux cranberries)

Il a bu 730 tasses de café sucré, j'en ai bu 1835 de thé brûlant.
Nous avons plongé nos cuillères impatientes dans les glaces onctueuses du Momofuku (parfum cereal milk, mon préféré, et pistacchio) dans le petit salon confidentiel et feutré d'un palace où nous n'avions pourtant aucune chambre.
Nous sommes montés sur un bateau pour une promenade ornithologique mais je n'ai rien écouté, je regardais les grosses vagues.
Nous avons dîné dix fois à l'Arsouille, un nombre incalculable de fois à Kika Faim et trois fois à Tanpopo.
Nous avons goûté une fricassée très étrange de crabes en mue dans un restaurant chic en Louisianne.
Nous avons attendu chaque mois le nouveau numéro d'un magazine de design scandinave auquel nous ne comprenons rien mais dont les photographies nous ravissent.
Nous avons été un peu déçus par les photos de Mapplethorpe pourtant choisies par Sofia Coppola et exposés à la galerie Thaddeus Ropac.
J'ai aimé Un amour de jeunesse, Une séparation, Restless, Somewhere, Un été brûlant, Melancholia, L'étrange affaire Angélica, Habemus Papam, Black Swan et 17 filles* mais surtout la rétrospective Kubrick et les ressorties de Vivre sa vie, Badlands et Deep End.
Il a écrit des nouvelles chansons, j'ai écrit pour des femmes que j'admire et que je suis ravie de connaître, un peu.
Nous avons fêté un anniversaire dans un square avec un pique-nique au champagne et un autre chez Olivier Roellinger où il ne restait plus que nous dans la grande salle.
Nous avons changé l'eau de bouquets d'anémones aux couleurs pâles, de dahlias blancs, de roses poudrées, de renoncules d'un rose franc et une jacinthe dont les fleurs viennent d'éclore.
Il y a eu une thèse aussi.
Nous avons perdu un parapluie et une paire de gants.
J'ai cassé deux tasses.
Nous avons joué une fois à un jeu de hasard et nous avons perdu.
Nous avons récriminé contre plusieurs coiffeurs.
Nous avons guetté les petites asperges vertes d'Annie au printemps, nous avons goûté la glace au yaourt du bas de la place en juillet, nous avons mixé du panais avec du safran en automne, j'aime le parfum persistant des peaux de clémentines d'hiver.
Nous avons essayé les miels de tous les producteurs du marché, nous avons comparé les pizza de tous les lieux où elles sont à emporter.
Nous nous souviendrons d'un velouté avec du homard dedans, de petites saucisses basques sur une purée brûlante, d'un hamburger de canard à l'aubergine et au miso.
Nous avons pris des billets pour Bombay.

En 2012, je vous souhaite d'être heureux.

Nous avons choisi ensemble une recette de biscuits pour adoucir la rentrée.

Les biscuits au chocolat blanc et aux cranberries (d'après une recette de Nigella Lawson)
Pour une bonne vingtaine de biscuits
-125g de beurre demi-sel bien mou
-140g de farine T80
-75g de petits flocons d'avoine
-175g de sucre blond de canne
-1/2cc de levure
-1 oeuf
-1cc d'extrait de vanille liquide
-90g de cranberries séchées grossièrement hachées
-150g de chocolat blanc concassé

Fouetter le beurre et le sucre en un mélange crémeux.
Ajouter l'oeuf et l'extrait de vanille, bien mélanger.
Ajouter la farine, la levure et les flocons d'avoine, bien mélanger.
Ajouter les cranberries et le chocolat blanc, bien mélanger.
Laisser reposer une dizaine de minutes au réfrigérateur.
Préchauffer le four à 180°.
Déposer des boules de pâtes sur la plaque du four recouverte de papier sulfurisé en les espaçant un peu. Ecraser très légèrement chaque boule avec le dos d'une fourchette.
Faire cuire une dizaine de minutes. Attendre qu'ils aient un peu refroidi pour les transférer sur une grille.
En offrir sur le pas de la porte en rendant un aspirateur bleu.

*17 filles a été tourné dans la ville où j'ai vécu mon adolescence pleine d'ennui par deux jeunes femmes qui y ont également grandi. J'ai été aplatie par certains plans, le toit des usines, les cheminées industrielles qui fument sans fin et partout, la grande barre jaune et blanche où s'entassent les familles derrière les petites fenêtres carrées, le clocher de l'église qui me donne la nausée. La simple évocation du multiplexe de la zone industrielle me fait frissonner. 17 filles raconte jusqu'où une fille peut aller, à dix-sept ans, pour échapper à l'évidence d'un destin médiocre. Et comme l'espérance peut être violente.

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mardi 27 décembre 2011

Les parties de Memory (les petites crèmes au chocolat de Léna)

Il déteste gentiment ce vieux manteau, je l'aime encore assez pour le porter, je l'avais acheté avec l'un de mes premiers salaires d'interne. Les mitaines avaient été choisies en son absence déplorée, s'il avait été là, j'aurais pris les bleu marine...

Un jour, Edu Simoes a décidé de photographier le contenu des gamelles de déjeuner des ouvriers d'un chantier de Sao Paulo. Il raconte que malgré leur fatigue et leur faim toutes deux fracassantes, aucun d'entre eux n'a refusé de montrer son repas préparé la veille par une femme bien intentionnée. Edu Simoes explique avec pudeur que la composition de ces boîtes rondes, rectangulaires ou carrées en disent long sur les disparités sociales des travailleurs appartenant pourtant au même chantier. Toutes les gamelles comportent des haricots ou du riz, celles des plus heureux révèlent aussi quelques ailes de poulet ou des tranches de lard, voire un peu de boeuf haché, mais parfois, il n'y a qu'un oeuf frit et surtout, les quantités me paraissent dérisoires comparées à la force physique probablement requise par ceux à qui elles sont destinées.
Cette série de photographies d'Edu Simoes est à contempler au sous-sol de la MEP, très peu fréquentée le dimanche en fin d'après-midi. Un bon moment aussi pour se sentir minuscule devant un cliché de Martine Franck où l'on voit Vieira da Silva et Arpad Szenes, très âgés, se regarder l'oeil pétillant d'amour et d'histoires communes.

Ce dimanche-là, nous avions déjeuné chez Bob de pancakes géants à la banane et aux myrtilles et d'un petit crumble au milieu de jeunes filles à pulls mous aux couleurs subtiles (moutarde tendre, vert mousse, bleu glacier).
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Par anticipation d'un voyage à venir, il voulait traîner passage Brady à la recherche de stickers particuliers. Autrefois, près de là, j'avais reconnu les fenêtres de l'appartement de Louis Garrel et Ludivine Sagnier dans Les chansons d'amour. Cette fois-ci, près d'ici, après être repartis de L'ouvre-boîte avec des bandes dessinées sous le bras, il fut décidé d'un commun accord qu'un déjeuner à Nanashi s'imposait. Dans la salle déserte, sous les lampes tricotées, aux côtés de céramiques années 50 et de cageots débordant d'oranges et de citrons, la serveuse portait un gros pull à torsades sous son tablier bleu. Tout était délicieux et délicat, très frais et parfumé. Le riz sauvage était imbibé du jus des boulettes, les allumettes de radis noir réveillaient le saumon cru. Les fruits rôtis étaient parfaits, alanguis sous la petite cuillère de crème fouettée. La serveuse a proposé en souriant un peu d'eau chaude supplémentaire pour le thé.
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Avant Diane Arbus au musée du Jeu de Paume, un petit-déjeuner tardif fut savouré dans la quiétude du canapé jaune miel de Claus dont Estérelle m'avait vraiment fait envie. Bon, le chocolat était assez quelconque mais qui saurait résister à ces petites cocottes en feutre qui cachent l'oeuf à la coque? Le yaourt maison framboise-sureau était aussi délicieux et ma voisine a osé demander quelles épices rendaient le velouté de petits pois si addictif (je n'ai pas entendu la réponse mais il était vraiment bon avec ses deux petits toasts -foie gras et saumon fumé). Surtout, le lieu est joli et calme et j'aime l'idée qu'on puisse petit-déjeuner à n'importe quelle heure de la journée.
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Sur les bords du canal, il s'agissait de se réchauffer au Sésame malgré l'expérience peu encourageante d'une amie, néanmoins racontée avec beaucoup d'humour au téléphone. Une jeune femme très blonde, nuée d'oiseaux sur son corsage rose pâle, rejoint son amoureux en parka, une adolescente se réjouit de découvrir des myrtilles dans son muffin qu'elle veut absolument faire goûter à son père un peu maladroit. Le bouquet d'anémones rose et violet posé sur le comptoir attend d'être développé. Le sourire de la serveuse est désarmant et je dévore tout ce qui compose le Droopy breakfast: le jus carotte-pomme-gingembre, le chocolat chaud, les tartines à la confiture d'abricot, le petit oeuf à la coque, en écoutant les histoires de G.
Tout près, juste après, nous passons un long moment à la librairie Artazart. J'y ai toujours un peu le vertige devant les livres de photos archi tentants (premier livre de Martin Parr, polaroïds berlinois, Depardon seul à Manhattan). J'y ai surpris G. glisser un paquet dans son sac...
Plus tard, sur les conseils de M. que j'ai été ravie de revoir dans un bel endroit, nous avons adoré à la Maison Rouge la collection Olbricht joliment intitulée Mémoires du futur. Vous verrez, entre autre, tout le long du couloir au début de l'exposition, le visage changeant des quatre soeurs Brown photographiées ensemble pendant trente-six ans à Cincinnatti. Je n'ai pas pu m'empêcher de penser aux soeurs Lisbon de Virgin Suicides qui n'ont pas eu le temps de voir leurs cheveux blanchir, les veines de leurs mains devenir plus apparentes, leur sourire se rider. Expérience étrange.
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Lui, dans son manteau anglais, moi dans ma veste en tweed trop grande, nous avons remonté à toute berzingue le Faubourg Saint Denis glacé pour aller voir Memory, une autre expérience des années perdues qui vous flouent.
Dans son nouveau spectacle, Vincent Delerm incarne le rôle de Simon, un garçon qui autrefois fut amoureux de Sandrine, une fille assez déroutante, particulièrement lors d'une fête foraine. Un garçon surtout qui ne peut pas écouter Avec le temps autrement qu'en italien sur une vieille cassette parce qu'il faut bien avouer que c'est assez insupportable d'angoisse d'entendre Et l'on se sent glacé dans un lit de hasard...Simon retient ce qui est pourtant si facilement dévolu à l'oubli nécessaire de la vie qui avance et en cela, je m'en sens assez proche. Alors qu'il évoquait déjà dans ses chansons le souvenir futile mais farouchement aggripé à une mémoire solide des moments dont certains ne comprennent régulièrement pas la nécessité personnelle (révisions du bac avec une fille au mois de juin, interclasses de volley, voyage scolaire à Sestrières, feu d'artifice sur un talus à Biarritz, vos yeux dans l'autocar, tout ce qui ne reviendra jamais), le spectacle leur laisse cette fois toute la place. Cela m'a ravie puisqu'on m'a souvent reproché de me souvenir de ce qui ne sert à rien alors qu'ici, il devient prétexte à tout.
J'ai bien aimé aussi la convocation incessante de ceux qui ont toujours habité son univers amer et doux à la fois: Woody Allen se lance dans un monologue introductif où il est question de l'âge auquel George Harrison a quitté les Beatles, Barbara et Souchon passent à la radio, Antoine Doinel va au cinéma pendant une semaine et se dit tristement que fréquenter enfin cette fille si belle, ce n'est peut-être pas aussi bien que juste convoiter cette fille si belle. Et aussi qu'il est tellement étrange d'être obsédé par quelque chose à 11 heures du matin qui n'a plus vraiment d'importance à 18 heures le même jour.
C'est dans ce décalage névrotique qu'infiltre le ravissement de la soirée, renforcé par le jeu extrêmement varié auquel se livre Delerm: il danse (revanche sur les boums immobiles), fait de la bicyclette, jongle, et manie même la raquette face à un adversaire qui n'est finalement que lui-même ou bien les fantômes des grands joueurs des années 80-90 dont il évoque les noms avec tendresse et ironie.
Ainsi, le spectacle distille aussi une légère tristesse, une vague appréhension un peu angoissante. Cela se ressent très fort dès le premier quart d'heure quand sont projetés des films de famille, récupérés par Delerm dans des vide-greniers et mis en perspective avec des images de cimetière et une chanson où le refrain répète Nous sommes vivants...Que sont devenus ces couples qui dansaient dans un salon au papier peint fleuri en attendant le gâteau d'anniversaire de quelqu'un probablement mort désormais? Qu'est devenue cette jeune fille filmée au mois d'août en fin d'après-midi? Ma gorge se serre. Elle se serre encore plus devant ce que je vois comme la mise en scène de sa disparition à lui, le visage grimé et tout blanc, s'évanouissant.
Tout cela se bousculait sous ma veste en tweed et j'étais incapable d'attendre de le voir après le spectacle.
Plus tard, je découvrais que j'aimais la glace au café, le goût de l'amer sans doute.
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Pour le retour en train, nous avions tout prévu. Petites verrines du Pain Sucre, à déguster avec des petites cuillères dorées puis une de leurs belles tourtes, à la farine de sarrasin, à réchauffer à la maison dès l'arrivée. Pour patienter, la lecture enthousiasmante de Whiskey & New York, la bande dessinée autobiographique de Julia Wertz qui décide à vingt-cinq ans de quitter San Francisco, sa vue sur la baie, ses appartements victoriens, ses hipsters cool (c'est elle qui le dit) et sa nourriture mexicaine parfaite pour aller s'installer dans divers appartements pas toujours très avenants de Brooklyn. Julia est l'incarnation d'une lose assumée, traînant ses cheveux sales et plats et son sac déchiré aux rendez-vous professionnels, se faisant renvoyer de plusieurs petits boulots, passant parfois sa journée dans des cinémas de Manhattan à s'alcooliser. Evitant soigneusement les fruits et légumes frais, elle préfère plutôt les bagels, les pizzas et surtout les bloody Mary. Julia ne mâche pas ses mots et son autodérision parfois pathétique la rend super attachante. Mon seul petit regret et de ne pas l'avoir lu en anglais!
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La veille du départ, je me souviens, il avait plu toute la journée. Avec Léna, nous nous sommes retrouvées dans un salon de thé assez nul où il n'y avait plus rien à manger (enfin, on n'avait pas très envie d'une hérétique tarte à la courgette de décembre et encore moins de la salade de pommes de terre froide aux lardons) sauf cette tarte au citron qui nous faisait un peu envie mais dont la pâte ne pouvait dissimuler sa terrible origine purement industrielle. En plus, le thé était mal infusé! Mais nous étions de bonne humeur et notre conversation se suffisait à elle-même pour nous animer (j'ai quand même pris la précaution de prévenir G. qu'il n'était pas nécessaire qu'il affronte la pluie pour nous rejoindre vu le contenu de l'assiette).
Plus tard dans la soirée, comme G. et Léna avaient réclamé en choeur du boeuf aux oignons (je ne sais plus vraiment comment nous en étions arrivés là) et qu'ils avaient fini par m'en donner envie, j'ai suggéré une boeuf aux oignons party. Bon, il était déjà assez tard et le frigo était plutôt vide puisque nous partions le lendemain alors je ne remercierais pas assez le petit traiteur grec chez qui nous avons choisi des tiropita et des beignets de légumes parfaits pour apaiser l'impatience de trois personnes qui n'avaient pas mangé grand chose de la journée. Le boucher avait gentiment détaillé de la poire (de boeuf donc) en lamelles, nous avions quelques oignons roses.
J'ai apporté les assiettes brûlantes avec une petite appréhension, j'avais à faire à de fins amateurs de boeuf aux oignons! J'ai guetté leur sourire, j'ai eu l'impression que ça leur plaisait bien, chic.
Pour le dessert autour de la table basse chinée, pas le temps ni vraiment l'envie ce soir-là de servir autre chose que les petites crèmes de Pascal Beillevaire, et aussi son riz au lait au caramel beurre salé. Personne n'était très fan du riz au lait mais avec le caramel, hmmmm, on va dire qu'il a été envisagé autrement... Quand elle a goûté la crème au chocolat, Léna a tout de suite fait le rapprochement avec celle qu'elle prépare quand son amoureux est tenté par celle de la malhonnête laitière. J'aime tellement ça que je lui ai fait promettre de me donner la recette... (que je recopie)


Les petites crèmes au chocolat de LénaPour 6 à 8 ramequins:

150 g de chocolat noir ; 50 cl lait entier ; 4 jaunes d'œuf + 1 œuf ; 80 g sucre

Faire fondre le chocolat avec un peu d'eau. Une fois fondu, ajouter le lait entier, remuer quelques minutes à feu doux, jusqu'à obtention d'un lait chocolaté.
Dans un saladier, battre les jaunes d'œuf avec l'œuf, ajouter le sucre, bien fouetter. Verser le lait chocolaté dans le saladier, mélanger.

Faire cuire 30 minutes au four préchauffé à 150°c, au bain-marie.

A priori, le point crucial est la cuisson. Privilégier les petits contenants parce qu'elle sera plus homogène et les crèmes seront bien soyeuses. Léna utilise des toutes petites tasses comme ça:


Elles sont vraiment délicieuses, à savourer debout dans la cuisine, mais aussi avec une gavotte et des quartiers de clémentine acidulée.

Bob's kitchen 74 rue des Gravilliers
L'ouvre-boîte a ouvert il y a quelques mois au 20 rue des petites écuries, à soutenir parce que c'est courageux d'ouvrir une librairie! Le libraire est charmant et la sélection très alléchante.
Nanashi 31 rue de Paradis
Claus 14 rue Jean-Jacques Rousseau
Sésame 51 quai de Valmy
Artazart 83 quai de Valmy

A bientôt!

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