lundi 25 mai 2015

Les souvenirs de la jeunesse


//Ce billet ne parle pas du Japon et la photographie qui l'illustre a été prise à Greenpoint, dont il n'est pas du tout question non plus. Vous pouvez bouder.//

En 1996, je m'ennuie en première S et j'habite à L., une ville sans cinéma, malheur absolu. Pour voir des films, il faut prendre un bus (le B, le H, je ne sais plus, je déteste me souvenir de ça) car il y a deux cinémas dans la ville voisine. Le premier m'exaspère, il s'appelle le Royal et trône sur une grande place passante. C'est avant tout un lieu classique de rendez-vous dans cette ville grise et moche où tout le monde dit On se retrouve devant le Royal. Il y passe les James Bond, Jurassic Park, des comédies françaises et des films avec Tom Cruise. Il n'y a pas de versions originales. L'autre cinéma, le Rex, me fait un peu peur. Les salles sont vieillottes et sentent souvent l'urine. Mais c'est là que passent les Woody Allen, et c'est là que j'ai vu Conte d'été.
Pour d'obscures et mystérieuses raisons, je n'ai pas vu Comment je me suis disputé (ma vie sexuelle) au moment de sa sortie, en juin 96. Peut-être qu'il ne passait pas au Rex, ou qu'il n'est pas resté longtemps en salle, et puis il y avait le bac de français qui m'accaparait un peu. Ainsi, mon souvenir concernant le film est très fugitif : je dîne en famille chez mes grands-parents et sur l'écran de la télévision cathodique apparaît la troupe des acteurs savamment réunis par Desplechin. Je les trouve jeunes, beaux et mystérieux. Le titre du film m'intrigue et m'inspire.
Je sais que je verrai le film plus tard sur une VHS, l'année suivante sans doute, mais je ne me souviens pas de ma première fois parce que je l'ai vu, puis tellement revu, des dizaines, des centaines, des milliards de fois, je connais tellement par coeur les répliques et les expressions de Paul Dédalus, sa chemise blanche, son cardigan marron, ses cheveux pas coiffés, son écharpe trop moche, ses expressions géniales, je les ai tellement vues que les visionnages se confondent et m'ont fait oublier cette première fois.
Je portais intensément en moi les dialogues et les situations du film. Ils me soutiennent, me consolent, me donnent espoir, me réjouissent lorsque plus tard, ma vie d'adulte commence et me blesse, m'enlise, me déçoit. Je me rêve vingt fois normalienne, perpétuelle thésarde, amoureuse indécise, angoissée et maladroite. J'ai l'idée qu'on rompt avec un garçon en articulant dans le téléphone d'un foyer pour jeunes filles Tu es mort pour moi. J'ai l'idée aussi qu'on dit à un garçon qu'on a aimé Je t'ai changé.
J'ai envie d'un duffle-coat jaune, de lire Jean-Luc Marion, de jouer au mikado, d'écouter Heaven is ten zillion light years away, d'aller voir mon directeur de thèse à Antony et de boire un café au Rostand.
J'entends les voix de Paul, d'Esther et de Sylvia, la voix nouvelle et étrange de Jeanne Balibar, le mélange de dérision crue, poétique, l'incandescence des sentiments et leur retenue à la fois.
Mais je trouve qu'on a moins, que la vie nous donne moins qu'à tous les couple qu'on connait. Alors, un jour, ça n'ira plus parce qu'on ne peut pas s'empêcher de vivre tout le temps, Esther. On ne peut pas s'aimer si la vie ne nous donne rien.
Tu sais, je ne m'en remettrai pas de te connaître.
C'est étrange. Vous étiez brillant. Et puis c'est Nathan qui s'est mis à écrire. Rabier de même. Et vous, rien...
J'ai compris que les arbres étaient infiniment immémoriaux et hostiles. Comme si on était haï. Et j'ai eu atrocement peur.
Ça me brûle d'être avec toi.
C'est tellement triste de t'entendre parler des sentiments comme... je sais pas quoi. "Qu'il faut mûrir". Quand tu mûris, tu tombes et tu pourris.
Evidemment, la scène de la lettre d'Esther m'émeut infiniment à chaque visionnage, et même juste quand j'y pense. C'est ce regard si discrètement voilé par les larmes retenues et cette belle voix grave qui dit Tu as fait de ma vie un enchantement et Alors ton absence s'endort tout contre mon esprit.
Si Lacan a tellement raison de dire que l'inconscient est structuré comme un langage, quelque chose de définitif s'est structuré dans mon inconscient à partir du langage de Comment je me suis disputé. Une façon d'être au monde, de s'exprimer, d'aimer, d'aimer le cinéma aussi.
J'adore la scène où Paul Dédalus est chez l'analyste:
-Vous ne dites rien... 
-Je n'ai rien à dire.


Lestée de tout cela, et des nombreux entretiens radiophoniques donnés récemment par Desplechin, je me suis précipitée au cinéma mercredi soir, après une très longue journée de travail et le ventre vide, c'était le jour de sortie de Trois souvenirs de ma jeunesse.
A l'issue de la séance, j'aurais pu être énervée ou très triste parce que le film est assez raté (le personnage d'Esther, insupportable, est en partie responsable de cette sensation). Le fait qu'il ait été annoncé comme un prequel rend tatillon sur un tas de détails (mais Paul n'est pas anthropologue, il a fait des études de philosophie à l'ENS ! Mais sa mère ne s'est pas suicidée, elle est morte d'un cancer du sein ! etc), et surtout sur le monologue accusateur de Paul, qui taxe un ami de lui avoir ravi Esther alors même que dans Comment je me suis disputé, il sort avec Sylvia qui est pourtant la compagne de son meilleur ami.
Peu importe.
Après la séance, il était tard, on ne pouvait plus dîner nulle part et personne n'avait envie de cuisiner. En passant devant la pizzeria où j'avais promis que l'on n'irait plus jamais (notamment à cause du Japon, mais c'est une autre et longue histoire), je n'avais pourtant envie que de cela, une part de pizza bien chaude, avec de l'huile piquante dessus. La pizzéria était quasiment vide, les derniers clients finissaient leurs verres. Je tente une approche timide, à peine insistante, la patronne est compatissante et nous repartons dix minutes plus tard, ravis et triomphants, avec nos boîtes carrées à la main.
Je mangerai cette pizza avec les doigts, à même le carton, et elle sera plutôt bonne, chaude, douce, très moelleuse. Pas du tout la meilleure pizza du monde mais là aussi, peu importe.
Oui, peu importe, exactement comme le film était plutôt mauvais, comme je l'exprime à G. en découpant une nouvelle part de pizza. Peu importe, précisément parce qu'il est là, avec moi, à m'écouter, me comprendre, accepter les petites lubies, les grands emportements, les tristesses et les élans passionnés, les radotages cinématographiques tout le temps, toujours il est là. Sa présence prouve que la malédiction du ratage, telle que je l'ai longtemps fantasmée à travers le personnage de Paul Dédalus ne s'est pas réalisée, heureusement. Et en même temps, je crois que ce qui permet cela, en partie mais précisément, ce sont les milliards de visionnages de Comment je me suis disputé, et ce que ce film a instillé dans mon être, toutes ces identifications modifiées par les déformations intimes que j'y ai apporté, à grand peine parfois, parce qu'il fut long d'arriver à admettre que le bonheur puisse être gai.

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jeudi 9 avril 2015

Manque moi moins


Un dimanche, dans l'appartement désert et silencieux, je décide d'affronter le sac en papier très épais et vraiment abîmé qui contient l'intégralité de ma correspondance durant les quinze dernières années. J'ai tout vidé sur le parquet, on ne pouvait plus circuler dans mon bureau. C'était comme un déluge d'enveloppes, de cartes postales, de petits mots, des centaines de timbres, de tampons postaux, de via air mail et de prioritaire, et puis toutes ces adresses où j'ai habité, la chambre de la prépa, les chambres de la résidence près de la fac de médecine, l'appartement en lisière de la grande route, le studio avec la grande cheminée, le premier appartement avec G., et ses huisseries saumon que nous n'avons jamais repeintes.
Autrefois, je rangeais mon courrier dans des boîtes dédiées mais au fil des années et des déménagements, les boîtes sont devenues trop petites et n'étaient pas faciles à transporter (elles étaient en carton mou), alors, la dernière fois qu'il a fallu s'en occuper, avec une certaine précipitation, je les ai toutes vidées dans ce fameux sac en papier, qui devait bien peser dix kilos.
Je commence à faire le tri. Certains expéditeurs sont très constants et cohérents dans leur choix de papeterie, la tâche est facile. Mais au milieu des écritures familières, je suis parfois obligée de retourner l'enveloppe, voire de parcourir la lettre qu'elle contient (ce que je m'étais promis de ne pas faire) et je suis étonnée par les piles qui commencent à se former, de correspondants oubliés, perdus de vue, et qui pourtant m'écrivent des choses très justes et douces. Je trouve notamment plusieurs lettres d'une fille qui s'appelle A. C'est l'été juste avant le début de l'externat, je suis rentrée chez mes parents et je m'ennuie, elle travaille dans une maison de retraite et elle raconte, elle raconte les odeurs, les peaux qu'il faut toucher, les voix qui s'éteignent, la solitude commune, et elle dit avec beaucoup de pudeur que c'est dur. Pas trop fort, avec délicatesse, parce qu'elle sait que c'est aussi un avant-goût des études de médecine que nous n'avons pas encore finies, et qu'il ne faut pas commencer à se plaindre. Elle dit J'aime t'écrire parce que j'aime lire tes réponses et j'ai un peu envie de pleurer, ce qui était précisément ce que je voulais absolument éviter.
Bientôt, le désordre se transforme en piles instables d'enveloppes dispersées sur le parquet. Elles sont parfois très soignées, découpées dans des jolis papiers ou des pages de magazines, avec une prédilection pour les images de chocolat, de gâteaux, de gaufres. Je m'arrête devant la liasse plutôt épaisse de lettres venant de mon ami J. et je suis étonnée par le volume qu'elles représentent. Il y a une enveloppe plus grande que les autres, fabriquée dans du très beau papier, assez épais, et dessus des silhouette floues font tourner des robes couleur pastel. Le timbre vient des Etats-Unis, je ne me rappelais pas que J. y soit allé. J'extrais de l'enveloppe deux feuillets lignés, jaune pâle, recouverts recto-verso de l'écriture pressée, serrée, de J. Il y a aussi deux photographies du pont de Brooklyn. Il neige cet hiver-là à New York m'écrit J. Voici les photos prise avec l'argentique qu'il vient d'acheter sur ebay. Il travaille comme garçon au pair et comme la famille qui l'héberge est très satisfaite de ses services, elle a décidé de lui offrir quelques jours de vacances en Californie, il a hâte, c'est idiot, mais il ne pourra pas s'empêcher d'aller faire un tour à Hollywood. Il y a quelques semaines, il a assisté à un tournage de Tim Burton, ravi. Et il a aussi passé une après-midi avec Michel Gondry, son autre idole de l'époque (nous n'avions pas les mêmes !). Est-ce que j'ai vu Elephant ? Ça lui a beaucoup plu. Il me demande mon numéro de téléphone parce que comme ça, ce sera plus vivant, notamment pour parler du cinéma.
Je suis obligée de m'arrêter deux minutes dans mon classement après la lecture de cette lettre qui me touche d'autant plus que je sais que l'écriture demande à J. un certain effort, lui qui n'aimait pas du tout l'école et ses contraintes. Qu'est devenu J. ? La dernière fois que je l'ai vu, c'était tout à fait par hasard, dans la pénombre d'un concert, on n'y voyait rien, je ne me souviens plus de ses traits.
Je pourrais, par l'intermédiaire de la modernité, tenter de retrouver J., mais je crains de me confronter à la constation, cruelle, que si nous n'avons pas cherché à maintenir un lien, malgré tout ce qui nous était communément cher, alors ce lien n'avait pas lieu de perdurer. La tristesse persiste dans ma gorge en glissant les deux feuillets lignés et les photographies qui l'accompagnent dans la belle enveloppe mais je me dis qu'après tout, cela a existé, que j'ai eu la chance pendant ces années de partager quelque chose d'intime avec J., que c'était chouette, et je préfère, même si cela est discutable, rester avec ce souvenir-là de lui plutôt que découvrir qu'on ne s'entendrait peut-être plus du tout.

Je finis par rassembler les lettres de chaque expéditeur avec de la ficelle de cuisine. Le chagrin cède un peu la place à la tendresse quand je revois les enveloppes décorées de mon amie E., les lettres tant aimées et connues presque par coeur d'un autre J., la correspondance soutenue entretenue avec un écrivain que j'adorais à l'adolescence. J'ai un souvenir très fort de mes propres lettres, surtout pendant les deux premières années de médecine, quand j'écrivais très tard le soir avec une jubilation intense. Je me souviens aussi de mon impatience quotidienne à guetter le facteur et le plaisir qu'il y avait à remonter dans ma chambre avec des lettres à ouvrir, à lire, pour retrouver dans ces enveloppes soignées toutes ces voix si lointaines qui me manquaient. 

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Manque moi moins est une chanson que vous pouvez écouter ICI


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Vendredi après-midi, l'avion pour le Japon, mais je ne peux pas partir sans évoquer un film qui m'a fait tellement d'effet que je suis retournée le voir quarante-huit heures après son premier visionnage.
Dans La Sapienza, Eugène Green démontre de façon géniale et merveilleuse qu'au-delà de la perte, de toutes les pertes possibles, quelque chose de l'ordre de la grâce, de l'amour absolu, nous est accessible, sous plusieurs formes possibles. C'est un film qui parle de la psychanalyse, de l'architecture, de l'Italie, du Bernin et de Borromini, des messagers invisibles, et de la lumière, condition indépassable à l'existence de chacun. C'est un film qui encourage à ne pas accepter ce que le monde s'acharne à nous vendre comme beau, désirable, nécessaire, alors que c'est ce qu'il y a de plus périssable et dérisoire.
Depuis, j'ai envie de revoir tous les films d'Eugène Green, je fais une fixation sur Monteverdi, je prévois des vacances en Italie et je me demande ce qu'en penserait mon ami J., avec qui je parlais si souvent de cinéma...

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dimanche 1 mars 2015

Ils obtenaient lentement, morceau par morceau, des choses de leur vie

//La scène se passe en fait à Tampere, en Finlande//

Quelques nuits passées à essayer de s'endormir sur un matelas appartenant en temps normal à d'autres gens. Evidemment, je n'y arrive pas du tout, ou alors vraiment mal. J'écoute les bruits des rues inconnues, de ces maisons qui ne sont pas les miennes. Piétinements, souffles suspects, cliquetis, craquements, je remonte la couverture jusqu'au menton. Mais parfois sa voix fend doucement la pénombre "Je n'arrive pas à dormir... on peut parler un peu ?" Alors, dans le refuge de son épaule, nos voix chuchotées évoquent confusément des sensations, des souvenirs absurdes et émouvants, et tout un tas de petites choses idiotes qui ne se partageraient avec personne d'autre (jeux de mots approximatifs, plaisanteries, refrains de chansons pas du tout face B). Enfin apaisés, nous finissons pas nous rendormir. Au réveil, un clin d'oeil.
De retour de chez ses parents, évidemment, je cite mon inévitable référence et il répond "Mais pour moi aussi ça revient à ouvrir des boîtes de Canigou malgré tout !"
Pour occuper le long trajet du retour, nous décidons de choisir tour à tour les chansons qui nous divertiront de la monotonie de l'autoroute. L'occasion pour moi de partager mon goût immodéré pour un vieux tube inavouable (je me dédouane en citant Hou Hsiao Hsien à ce sujet), de découvrir que les titres de Radiohead vieillissent assez mal ("C'est un peu lyrique là, non ?" dit-il poliment) et de me demander ce que devient Coralie Clément (réponse dispensable). Nous grignotons des canelés, du chocolat Mast Brothers aux amandes ("Je ne comprends pas que tu n'achètes qu'une tablette à chaque fois" dit-il en décrétant que c'est définitivement son préféré) et des oursons à la guimauve. Enfin, il est annoncé sur le sachet koala à la guimauve mais nous sommes formels, ce sont des oursons. Moins bons que les vrais oursons en plus !
Les jours heureux sont parfois interrompus parce que je vais voir mon père à l'hôpital. Il reste peu de temps mais suffisamment pour alourdir les épaules et chaque pas. Je n'arrive toujours pas à me faire à l'odeur de plastique sale qui règne un peu partout là-bas, dans le hall, les escaliers, le service. Le jour où j'ai vu ma mère se laisser aller à pleurer sous mon regard, quand j'ai vu ces rivières sur ses joues et son renoncement à me les dissimuler, je me suis sentie très vieille en une seconde, comme si soudain toute l'enfance avait été enfermée dans un sac solidement noué et jeté à la mer. Tenir bon malgré tout.
S'enfuir à Paris, ce sont les derniers jours de l'exposition François Truffaut. La musique de La nuit américaine me fait monter les larmes aux yeux, je m'émeus aussi devant tous les petits papiers et divers carnets de François. Hypnotisée par Bernadette Lafont dans Les mistons, j'ai presque envie de faire de la bicyclette. Au déjeuner, tout le monde veut les oeufs Benedict de Rose Bakery avec sa fondue d'épinards acidulée. Et puis les musées, le name-dropping danois, la vie en noir et blanc d'Alix-Cléo sur les conseils avertis de A.
Le dimanche soir il faut déjà reprendre le train, mais pas sans avoir goûté aux pitas réjouissantes de Miznon. Le bonus gracieux, c'est qu'une fois que tout fut dévoré, la pita et le chou-fleur brûlé, le garçon qui officie en cuisine nous offre une large part de pita débordante de légumes, d'herbes et de leur sauce spéciale au tahini. Tant pis pour les doigts qu'on venait juste d'essuyer patiemment.
A Petite Nature que de surprises, une soupe-noodle bien chaude et un garçon très Wes Anderson se concentre en réalité sur Eric Rohmer.
Plein de films au cinéma avec G., beaucoup de temps à guetter le moment où surgira l'émotion, souvent en vain. C'est en écoutant Jean-Paul Civeyrac répondre de sa belle voix calme aux questions discutables de Laure Adler (désolée Laure, mais en plus tu écorches tout le temps le titre des oeuvres dont tu veux parler, c'est un peu énervant) que l'émotion me saisit, surtout quand il parle de la mélancolie et de la distance à laquelle ses parents ont consenti en le soutenant dans ses études alors même que leur entreprise les éloignait d'eux, qui venaient d'un autre milieu. La douce intelligence de Civeyrac se retrouve dans la série de textes qu'il publie sous le joli titre Ecrits entre les jours, à lire à petites gorgées. Son dernier film, Mon amie Victoria, me laissait sceptique avant de me séduire tout à fait à partir du moment où l'opacité triste de Victoria infuse toute la mise en scène.
Chez Laure Adler encore, trois entretiens avec Catherine Deneuve. C'est tellement beau quand elle lit Les petits chevaux de Tarquinia que je lui pardonne de citer les Inrocks comme référence en terme de conseil cinéma (Catherine ! )
Sinon, il y a plus de dix ans de cela maintenant, l'une des premières promesses qu'il ait faite, peut-être à la terrasse du restaurant marocain ou alors sur le vieux canapé noir en trempant très vite des biscuits pas chers dans du thé très fort, alors il avait dit qu'un jour nous irions ensemble au Japon. C'est pour bientôt, si tout se passe bien.

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lundi 15 décembre 2014

L'avenir du passé

//New York, mais la première fois//

J'espère que Nanni Moretti me pardonnera parce qu'au réveil, je délaisse désormais le grand verre d'eau fraîche qu'il recommande dans Caro Diaro et préfère laisser infuser deux rondelles de gingembre dans un petit verre d'eau chaude. Après cette ablution rituelle, il y a les matins chocolat-tartines et les matins thé-granola et dans la nuit qui n'en finit pas, j'observe les silhouettes lointaines des voisins se déplacer dans leur cuisine jaune ou bleue, avec quelque chose qui pourrait ressembler à une tasse entre les mains.
Au travail, je pense dix fois par jour que j'aimerais photographier certains détails des personnes qui me font face (un col de chemise ravissant sur un pull en grosse maille, des tennis très joliment patinées, une paire de chaussettes chinées sous un pantalon roulotté, un duffle-coat entièrement doublé de Liberty, des yeux maquillés comme je ne saurais jamais faire, etc) mais évidemment, il est complètement vain d'y penser. Parfois aussi, j'ai envie de rire aux éclats, quand j'entends pas exemple "Je vous ai citée dans une dissertation... et j'ai eu quinze !"
Chez l'analyste, je raconte mes rêves. La fois où je n'arrive plus à attacher mes lacets parce qu'ils sont trop courts. Celle où je n'arrive pas à avancer parce que mes chaussures pèsent trop lourd. Quand je me retrouve face à deux chemins et que je prends sciemment celui qui sera le plus malaisé. Ah. C'est quand même un truc de malade d'aller deux fois par semaine parler de choses humiliantes, déconcertantes et troublantes à quelqu'un qui ne dit quasiment rien (et qui fait un bruit très pénible avec ses ongles) et que l'on paie suffisamment pour que ça nous coûte... Le pire étant que j'aime beaucoup ça, hum.
Il y a même eu un week end parisien entièrement occupé par la psychanalyse. Et le dimanche matin, en guest-star très attendu (en tout cas par moi, un peu moins par G., mais il a changé d'avis ensuite), Christophe Honoré, vraiment très touchant de timidité et de retenue devant le parterre de psychanalystes qui lui fait face. Je souris quand il dit qu'adolescent, il regardait sa mère en se demandant pourquoi elle n'avait rien à voir avec Catherine Deneuve (mais plus tard, quand il rencontrera Chiara Mastroianni, il s'apercevra que ce n'est pas si simple d'avoir une mère qui s'appelle Catherine Deneuve). La scène que je préfère, de tous les films de Christophe Honoré, est le moment où Paul, le héros déprimé de Dans Paris, retrouve et écoute le vinyle de Cambodia de Kim Wilde. Avec son écriture d'enfant, il avait inscrit son nom sur la pochette, et dans cette image, il y a tout le temps passé depuis, ce qu'on a été et qu'on ne sera plus jamais, ce qu'on a perdu et qu'on ne retrouvera plus jamais, et les larmes me montent aux yeux.
Pour laisser au passé une chance d'avoir un avenir*, je lui consacre des listes, comme par exemple :

Une liste (non exhaustive) de souvenirs new-yorkais
- les petits-déjeuners à Bakeri, installés à ma place favorite, autour de la grande table en bois avec vue sur le comptoir devant lequel défilent les filles à cheveux longs, pull souple et manteau subtil (épaules tombantes et manches trois-quarts, couleur crème fraîche ou pain d'épices) mais surtout sur la cuisine et le plan de travail où une fille brune avec un bandana dans les cheveux pétrit et façonne du pain au rythme de tubes années 80 (filles face b s'abstenir !). Quelques instants plus tard, la façon dont elle démoulera les petites brioches dorées et replètes tout juste sorties du four dans des effluves de beurre, de sucre et de levain mélangées, rendra absolument indispensable le fait d'en goûter une.
- après une longue matinée au Moma, loin de la foule, du bruit, de l'étourdissement urbain, j'ai béni la petite retraite scandinave au Café Suédois local. Il faut sonner pour entrer, puis faire quelques pas dans le vestibule avant de pénétrer dans la bibliothèque. Les livres s'alignent du sol au plafond, et dans la salle éclairée par des suspensions années 50, la seule vue des tables en bois, des fauteuils recouverts de tissu gros grain gris, des deux day-beds aux lignes douces où une jeune femme s'était laissée aller à la sieste entre des coussins fleuris m'euphorise absolument. C'est tellement tranquille et silencieux qu'on ose à peine chuchoter pour demander un thé, un café et s'il est possible de grignoter quelque chose. Nos brioches à la cannelle sont particulièrement réputées et il y a aussi des petits sandwiches dans le réfrigérateur, je vous laisse regarder. Evidemment, je ne me suis pas contentée de regarder ! Nous avons arrangé nos tartines (harengs, oeuf et concombre, jambon, fromage et concombre), une brioche à la cannelle, le thé au lait et le café sur des plateaux immaculés et nous sommes restés un certain temps qui ne fut pas principalement occupé à la dégustation bien qu'elle fût délicieuse, mais surtout à la discussion (G., grâce à Bergman, a quelques rudiments suédois, et j'adore l'écouter s'amuser de cela) et à la rêvasserie, un contraste réjouissant avec le frénésie parfois un peu assommante de Manhattan.
- depuis le parc, l'indice qui confirme que nous sommes sur le bon chemin pour nous rendre à Levain Bakery, ce sont les gens croisés avec un sac en papier blanc entre les mains qu'ils reniflent avec appétit. La minuscule échoppe se cache entre les façades tellement chics de l'Upper West Side mais la file d'attente impatiente et ultra-gourmande qui piétine devant indique depuis le bout de la rue que nous sommes arrivés à destination. Le parfum de biscuit tiède dessine un nuage imaginaire au-dessus de l'entrée. Les deux jeunes filles qui nous précèdent expriment très simplement leur exaltation Ce soir on est huit alors pas de question de prendre moins de huit cookies, même s'ils sont gros. Parce que j'en veux un pour moi toute seule et ne laisserai personne s'approcher du mien. Quand ce fut notre tour, nous écartons l'éventualité d'un peanut butter cookie et jetons notre dévolu sur un raisin oatmeal et le démoniaque dark chocolate-chocolate chip. Un peu plus tard, sur un banc caché de Central Park, en observant les canots qui avançaient lentement sur le lac, c'était vraiment chouette de grignoter nos cookies avec le doux soleil d'automne dans le cou.
- déambuler avec G. dans les salles grandioses de la Frick Collection, discuter d'un regard, et trouver souvent que certains portraits ressemblent à des visages familiers, des siècles plus tard. Rester jusqu'à la fermeture du musée, et décider, sans trop réfléchir, d'aller se réchauffer devant un bol de ramen au Momofuku Noodle Bar. En attendant qu'une place se libère, siroter une organic ginger ale passée inaperçue et qui fait tout à coup envie à tout le monde, puis se retrouver face à un bol fumant de ramen. Le bouillon au goût complexe et dense, les nouilles qui s'aspirent, la poitrine de cochon ultra-fondante et surtout l'oeuf poché, doux et voluptueux... c'est comme version très améliorée de mon goûter préféré de petite fille.
- dans les films de Woody Allen, les couples d'amis se retrouvent le samedi soir dans un restaurant minuscule, à peine éclairé, avec beaucoup de bruit et de verres de vin, et la même conversation qu'il y a deux mois**. J'ai pensé aux films de Woody Allen le soir du dîner à la Vinegar Hill House. Assise au comptoir devant la liste des cocktails, je regardais défiler les corn breads fumants recouverts de miel et de beurre fondu et les cuisiniers secouer d'un geste sec les poêlons où se pâmaient quelques champignons. Le barman quant à lui découpait des zestes de pamplemousse et s'en servait pour frotter le rebord des verres. Plus tard, sur la table en bois brut, nous avons d'abord partagé une assiette de pappardelle maison, poêlées dans un jus au parfum de sous-bois, il y avait aussi du kale et de très fines tranches de canard. Le genre de plat dont vous auriez désespérément envie de vous resservir ! Le genre de soirée auquel vous aimez repenser dans le taxi qui vous ramène à l'appartement en briques rouges de Bedford Avenue.
- le premier après-midi, à la terrasse du Five Leaves, il y a un couple au regard mal réveillé derrière des lunettes de soleil qui ne veut que partager un toast à l'avocat et au piment (enfin, avec un Manhattan, quand même), des touristes néerlandais qui veulent absolument goûter le hamburger avec de l'ananas dedans, des copines en pull très long qui n'arrivent pas du tout à se décider et nous, un peu grisés par le vol, le soleil, la douceur de l'air, qui ne nous demandons pas vraiment longtemps si toutes ces frites qui accompagnent le ABLT (un Avocado BLT) sont vraiment nécessaires.
- le samedi, au Smorgasburg de Williamsburg, sur les rives de l'East river, il est probablement préférable d'arriver le ventre vide (et donc de n'avoir pas déjeuné au Five Leaves...) pour pouvoir goûter les sandwiches au pastrami maison, finement tranché par des mains expertes, les whoopie pies, organics et coquets, les nouilles sautées, les meatballs, les bubble teas, les crèmes glacées, le pulled pork épicé... Mais il n'y a pas besoin d'avoir faim pour se repaître du spectacle des rives de Manhattan de l'autre côté du fleuve et du soleil qui s'y noie lentement.
- le dernier jour, flâner et se perdre dans les rues de Greenpoint avec ses immeubles en briques rouges, ses maisons aux façades pastel, ses boulangeries polonaises, ses pharmacies désuètes, ses échoppes à pizza, le plus joli fleuriste du monde, et, sans prévenir, Ovenly, une adorable pâtisserie où l'on peut s'asseoir autour de petites tables blanches pour goûter leur délicieux pumpkin cake, ultra fondant et assorti à la couleur des dahlias dispersés dans les petits vases alentours. Et il y a un Bakeri à Greenpoint désormais ! Définitivement mon quartier préféré.

* c'est Mia Hansen-Love qui évoque l'avenir du passé dans son entretien avec Laure Adler, infiniment plus réjouissant qu'Eden, son dernier film.
** vous pouvez le vérifier en écoutant la chanson ici. J'adore quand il dit Quatrième année d'histoire de l'art / A priori une fille c'est comme ça...

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mardi 11 novembre 2014

Et la fois où tu as, roulé dans la nuit noire...


Le chauffeur de taxi a dit : "Vous êtes sûrs que c'est sur Atlantic avenue ? Je ne me rappelle pas y avoir croisé une agence de location de voitures..."
C'était bien là pourtant, et l'employé très maigre, qui portait un pull col V gris et une chevelure rousse avait davantage l'allure d'un étudiant du M.I.T que d'un loueur de voiture. Il nous a aidés à glisser les valises à l'arrière, il nous a souhaité bon voyage puis il a ajouté que cette petite automobile était d'un format idéal pour les échappées belles alentours. Je n'avais pas trop de mal à le croire.
Tout a commencé par une halte imprévue dans une ville minuscule, au bord de l'eau, là où la terre dessine un crochet dans l'océan sur la carte que je suivais du bout du doigt. Les maisons, immenses, couleur chou à la crème ou meringue fraîche, dominaient les jardins au cordeau où s'éparpillaient dans un désordre maîtrisé des buissons fleuris et des arbres rougissants. La quiétude absolue ambiante était presque inquiétante (peut-être à cause des rocking-chairs en rotin blanc abandonnés sur les paliers et qui ondulaient lentement).
Il a suivi les petites pancartes avec un homard dessiné dessus et, au bout du chemin, il y avait cet endroit presque surnaturel, hors du temps, rustique et délicat à la fois, qui s'appelle Ford's et que nous étions ravis de ne pas avoir raté en route. Sur la terrasse bordée de fleurs violettes, roses et jaunes, presque les pieds dans l'eau, les habitués savouraient lentement leur bol de clam chowder, commandaient un deuxième lobster roll ou sirotaient un thé au citron. C'était le milieu de l'après-midi mais on avait encore le droit de déjeuner, c'était l'automne mais il faisait doux. Les lobster rolls se servaient selon les préférences de chacun, plutôt chauds (le pain est toasté et beurré avec parcimonie, le homard est tiède) ou froids (le pain reste moelleux, le homard est froid et agrémenté d'une mayonnaise aux herbes fraîches et au céleri). Ça me rappelait un peu la distinction que fait Vincent Delerm sur ceux qui, dans les soirées dans des appartements trop petits, se retrouvent dans la cuisine pour refaire des toasts de tarama et qui, selon leurs habitudes, tartinent avant de découper ou l'inverse. Je suis une inconditionnelle de la deuxième méthode, et pour le lobster roll, c'était plutôt chaud et c'était rudement bon. C'est aussi ce que pensaient vraisemblablement les trois jeunes gens arrivés une demi-heure plus tard, avec quelques bières fraîches et un Trivial Pursuit spécial cinéma qui les occupa beaucoup (il y a eu une question que je n'ai pas bien comprise mais ils n'étaient pas d'accord sur la réponse Steven Spielberg).
La nuit est tombée très vite, sombre, épaisse, recouvrant tout, les forêts flamboyantes de l'automne et les fast-food de bord de route, les motels et les station-service. Nous sommes arrivés tard à Provincetown tout au bout du Cape Cod, la dernière ville avant l'océan. On ne pouvait plus dîner nulle part, sauf chez Georges, un bar-pizzeria à l'allure peu engageante mais nous n'avions pas le choix (il y avait bien dans les valises du chocolat Mast Brothers et un ultime compost cookie de chez Momofuku mais les circonstances présentes pour les déguster n'étaient pas optimales). Les banquettes en skaï couleur caramel raté encadraient les tables en mélaminé cheap, dont on devinait le contact poisseux de certaines. Les téléviseurs accrochés en hauteur diffusaient un match de base-ball sans le son. Au comptoir, des clients au physique singulier, arrivaient seuls et le visage triste, enchaînaient les bières et les phrases qui ne se terminaient jamais. Au fond de la salle toute en longueur, un pizzaiolo s'activait devant son grand four. Et ça sentait assez bon. On nous a gentiment expliqué qu'on commandait directement nos pizzas auprès de lui et qu'il nous appellerait par notre prénom quand celles-ci seraient prêtes. Nous prîmes le menu qu'on nous tendait. Ni la Meat Lovers ni la Pepperonissima ne m'inspirait mais la carte précisait qu'on pouvait composer sa pizza avec les ingrédients disponibles, bonne nouvelle. J'ai pris aubergine-saucisse-feta, et une dizaine de minutes plus tard, G. déposa devant moi une pizza fumante, avec une belle pâte qui avait bien bullé sur les bords et le parfum herbacé un peu piquant de la feta fondue. Au goût, c'était loin d'être parfait, en raison de la nature des ingrédients, mais la technique était précise et réussie, la pâte était très bonne, croustillante et élastique sans être épaisse, la sauce tomate était bien assaisonnée, c'était chaud, réconfortant, le fromage faisait plein de fils. J'ai oublié les gens accoudés au comptoir, le match de base-ball qu'on ne pouvait même pas suivre parce que la qualité de la captation dessinait plein de lignes sur l'écran comme dans Les bijoux de la Castafiore, j'ai oublié le skaï marron, les tables collantes, nous avons discuté et je lui ai dérobé quelques gorgées de bière. Et dans cette ambiance bizarre, mélange de conversations très nord-américaines, d'odeur de pain chaud et d'eau de toilette bon marché, j'ai reparlé de ce jour en Finlande, c'était dans une toute petite ville, il y avait un salon de thé russe juste à côté d'une église orthodoxe. Le salon de thé servait du thé glacé délicieux et un gâteau au fromage mémorable mais de ce jour-là, je me rappelle surtout de cette femme russe, les cheveux retenus par un foulard coloré, qui est entrée dans l'église, s'est signée, a embrassé une icône, a allumé des cierges et s'est mise à prier. Moi, assise dans un coin, discrètement enivrée par le parfum des cierges, j'ai ressenti une émotion incomparable en m'apercevant à quel point cette femme était habitée par un sentiment qui m'est inconnaissable, mystérieux, définitivement énigmatique et je l'enviais de pouvoir l'éprouver. C'est très étrange d'évoquer cela devant cette pizza de chez Georges mais je reste émue devant le contraste que promettait la devanture du lieu, son enseigne même, et ce que nous y avons vécu.
Dans les jours qui suivirent, nous avons parcouru des plages immenses et désertes, absolument désertes, sur toute leur longueur. On n'entendait que les vagues et le vent, et nos conversations échevelées. Ces promenades grisantes étaient interrompues par des sessions sandwiches chauds et latte, exploration de supermarché ou, dans un autre style réjouissant, visite tendre et amusante de la maison d'Edward Gorey où dans la cuisine ont été encadrée les notes du restaurant où Gorey prenait tous ses déjeuners (hot dog, toasted bun ou 2 poached eggs in a cup, ham, white toast), je garde l'idée !
Un soir, après avoir hésité longtemps (et quitté un restaurant alors que nous étions déjà installés, hum), après avoir aussi écarté les nombreuses possibilités de dîners que nous imaginions grandiloquents, nous nous sommes retrouvés dans un endroit qui s'appelle Barbone, à quelques kilomètres du très joli Bed and Breakfast où nous sommes restés quelques jours (à cause notamment du granola maison et des muffins café et chocolat du petit-déjeuner. Il y avait aussi un poêle dans chaque chambre, ce qui est assez agréable -rapport aux longues promenades sur les plages ventées). La salle était vaste, réchauffée par un grand four à bois, il y avait peu de monde et la plupart des gens avaient déjà terminé. L'ambiance était très tranquille, la musique était diffusée à un volume décent et on y voyait suffisamment pour ne pas éclairer son assiette avec un téléphone comme je l'ai vu faire tant de fois à New York, dans des lieux où il fallait aussi s'égosiller pour se faire entendre tant la musique, de mauvais goût qui plus est, était forte. La pizza que nous avons partagée était incroyablement bonne, la pâte et la garniture (des meatballs maison, étonnamment délicats, des oignons caramélisés, des olives de kalamata et de la mozzarelle douce, lactée) étaient d'égale qualité. L'assiette de pâtes qui s'ensuivit, des orecchiette maison, irrégulières, épaisses et rebondies, servies dans une sauce relevée à la sauge était tout aussi convaincante. Pendant le dîner, des gens rentraient et avalaient leur pizza comme ça, comme si de rien n'était, alors que je n'avais jamais mangé de pizza aussi délicieuse depuis les vacances d'hiver en Italie.
Toutes ces histoires de pizza pour en arriver à l'une de nos soirées new yorkaises, la fois où j'avais beaucoup insisté pour aller dîner chez Roberta's à Brooklyn. Comme c'était un soir de semaine, il n'était pas nécessaire de s'inscrire sur une liste et d'attendre deux heures sur un coin de bar. Nous avons même eu la chance de nous asseoir dans la deuxième salle, beaucoup plus calme que la première, surbondée, surchauffée, surpeuplée. Fatigante. Alors finalement, c'est un peu étrange de devoir admettre que les pizzas de Roberta's se sont révélées assez quelconques. Délicieuses mais un peu ennuyeuses, elles étaient sans doute meilleures que celles de chez Georges dans la mesure où la qualité des ingrédients était irréprochable mais elles ne procuraient pas du tout le même plaisir, c'était des pizzas parmi les centaines d'autres servies ce soir-là chez Roberta's, elles avaient le goût de l'autosatisfaction, de la répétition machinale, elles n'évoquaient rien d'autre que leur propre signifié. J'étais un peu embêtée. Ça m'a fait repenser au jour où, poursuivant une lubie absurde, nous sommes allés visiter la maison de Mark Twain à Hartford, dans le Connecticut (je dis absurde parce qu'aucun de nous n'a lu Mark Twain. Mais figurez-vous que la maison d'Edith Wharton ne se visite pas en novembre, et que nous étions le 2 de ce mois. Soupir). Mark Twain avait une très belle bibliothèque et de charmantes tapisseries. Après la visite, nous n'avions pas déjeuné, c'était en fin d'après-midi, nous avions un peu de route avant de rentrer à New York. Il faisait un temps exécrable, une pluie froide et drue battait le pare-brise et les rues d'Hartford étaient désertes. Les adresses repérées à l'avance avaient déjà fermé leur porte ou n'existaient simplement plus, nous avancions au hasard. Nous avons traversé plusieurs quartiers décrépits, moroses et gris, mais dans une enclave apparemment hispanophone, je repère entre les gouttes une enseigne aux couleurs criardes qui annonce Fresh Breads / Bakery. Nous arrêtons la voiture. A l'intérieur, comme chez Georges, c'est un peu vieillot, pas très propre, et le téléviseur diffusait une série complètement obsolète que personne ne regardait. Derrière les vitrines, plusieurs sortes de gâteaux, des cheesecakes, de la crème, des pommes, du caramel, mais le sucré ne m'intéresse pas trop. En réalité, ce qui aimante mon regard, ce sont les deux grands plats maintenus au chaud où s'empilent des empanadas particulièrement replets. Pas de fioritures, pas de jolies étiquettes, pas de précision concernant les ingrédients et leur provenance, l'empanada que j'ai choisi est directement glissé dans un petit sac en papier, la vendeuse n'a pas de foulard dans les cheveux, ni un joli vernis, ni un tee shirt graphique, mais un gentil sourire, ah ça oui.
Dans la voiture qui redémarre, je suis impatiente de croquer dans le chausson doré et encore tiède. Une onde de satisfaction me parcourt à la première bouchée. C'est savoureux, équilibré, presque subtil dans sa simplicité. Je fais goûter à G. et je vois bien dans son regard qu'il éprouve exactement la même chose. Le goût de l'inattendu intervient forcément dans nos perceptions mais il y a aussi autre chose, de plus mystérieux, la conjonction d'un savoir-faire hyper maîtrisé avec quelque chose de pourtant imprécis, qu'on devine à l'irrégularité du chausson, à son aspect rustique. Là encore, cet empanada tiède partagé avec G. dans la voiture qui fonçait vers New York dans la nuit désormais tombée et sous la pluie battante, était mille fois meilleur que la pizza chez Roberta's.

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dimanche 5 octobre 2014

Qui ne ressemble à personne

//Un café à Riga, mais ce n'est pas le propos//

Il a proposé de partir en bord de mer, là où nous étions allés au tout début, quand il fumait des cigarettes la fenêtre grande ouverte, et dans la voiture grise aux sièges écossais, on écoutait du Purcell très fort.
Je ne savais pas très bien lire les cartes routières (je ne comprenais pas la question Est-ce qu'il y a une sortie indiquée par un triangle ?), je n'osais jamais dire que j'avais un peu faim (alors que j'avais très faim), on jouait parfois à se faire deviner des titres de films ou des écrivains et j'étais très mauvaise (car à l'époque, je n'avais pas encore vu de films scandinaves avec un chiffre dans le titre). Je portais des tennis rouge et bleu, lui des pantalons très souples et doux, en velours finement côtelé et aux couleurs passées. Les chambres d'hôtel minuscules avaient vue sur mer pour distraire des papiers peints aux fleurs désuètes. Il faisait la lecture et moi pas trop souvent parce qu'il s'endormait systématiquement, nous en rions encore.

Ce sont des souvenirs doux parce que c'était aussi l'apprentissage minutieux et maladroit de la cartographie intime de l'autre, avant celle des routes côtières.
Cette fois-ci, il y avait assez de soleil pour s'accorder une crêpe au citron en terrasse, dans un village minuscule, en observant une autochtone remplir le coffre de sa voiture de gros tourteaux pour le dîner (s'ensuivit une petite discussion sur les fruits de mer et cette question soulevée par G. "C'est quand même bizarre de nommer fruit quelque chose d'origine animale et pas végétale, non?")
Marcher longtemps et rire beaucoup ont un effet particulièrement exaltant quand on les pratique au bord des vagues, des dunes, des ports et des villas désertes dont on aperçoit la silhouette bourgeoise entre d'épais feuillages que le jardinier de la propriété se garde bien d'élaguer. Aucun de nous ne connait la sensation de se retrouver, l'été, dans une maison de famille, avec des vieilles bandes dessinées dans la chambre et une tarte aux pêches dans le four. Nous parlons de cela.
Le soir nous dormons dans une chambre d'hôtes avec des magazines de jardinage et d'autres de voiles dans le grand panier en osier. Nous nous retrouvons à dîner dans le même endroit que notre hôtesse, mais pas à la même table, ouf. Il y a du bar grillé avec du riz sauvage aux légumes, délicieux. Après le dessert, nous marchons le long de l'eau mais il fait si noir que les flots se confondent avec la nuit et on ne peut pas descendre sur la plage parce que les sandales scandinaves portées avec des collants ne sont pas compatibles avec le sable mouvant. Alors nous écoutons la mer les cheveux emmêlés.
Au petit-déjeuner, il y a de la confiture de rhubarbe et d'abricot sur la nappe à pois mais je me concentre sur la brioche locale, avec des petits raisins secs étonnamment bienvenus. Puis au marché près de l'église, nous grappillons pour le retour quelques tomates et des cocos frais de Paimpol et puis du pain dans une boulangerie qui fait aussi épicerie, salon de thé et lieu de commande pour le couscous du vendredi et le kig ha farz tous les premiers samedis du mois.
Nous marchons, nous marchons, sur les sentiers, sur les galets, entre les rochers recouverts d'algues, le long des chemins où courent les mûriers. Au retour, nous pensions qu'il était trop tard mais, alors que la plupart des gens sirotaient leur café post-prandial, on nous a gentiment installés à une petite table à l'écart, pour voir la mer en se réchauffant autour d'une petite montagne de moules au gingembre et au citron confit. La fumée aurait fait de la buée sur ses lunettes s'il en avait encore porté.
Une dernière promenade avant de rentrer, sur la langue de sable qui avance dans la mer et où il avait évoqué, il y a de ça des années maintenant, du temps des tennis rouge et bleu et des pantalons en velours finement côtelé, la danse lente des méduses telle que la décrit Paul Valéry.
Evidemment, la vie, ce n'est pas que des weekends en bord de mer. C'est aussi les longues journées de travail et rentrer vraiment tard, avec dans les oreilles un milliard d'histoires dures, injustes, cruelles, ou qui rendent tout simplement les gens maladroits de leur existence, ce qui est déjà beaucoup. C'est aussi prendre le train l'angoisse au ventre, la même que lorsque le téléphone sonne alors que ce n'est pas du tout une heure pour sonner. C'est se disputer un peu aussi, de temps en temps, pour des malentendus douteux que catalysent l'angoisse et la fatigue.
Evidemment, il n'est pas nécessaire de partir en bord de mer à chaque fois que la vie trébuche. On peut aussi dîner en terrasse à l'improviste et partager à l'occasion une pizza inattendue, coppa, gorgonzola et pêche pochée. Ou essayer de manger proprement un éclair au citron au soleil, en fin d'après-midi. Aller boire un thé vert et grignoter un cupcake à la myrtille.
Acheter plein de livres et les dévorer, les uns après les autres, comme on dévore les petites crevettes bouquet du samedi, avec une mayonnaise corsée, préparée à la cuillère par G.
Déjeuner tous les mardis à Petite Nature et regretter chaque fois que ni C. ni S. n'habitent ici parce qu'elles aimeraient forcément le Bol Dragon (et le veggie banh mi !).
Commander six madeleines au chocolat pour le goûter (c'est-à-dire que ce sont des madeleines classiques mais entièrement recouvertes d'une couche épaisse comme un petit manteau de chocolat noir. Il dit que ça lui rappelle les madeleines Bijou, en mieux).
Et puis, aller au cinéma voir Saint Laurent et aimer pour toujours le tout début du film, la voix de Saint Laurent au téléphone, et un peu plus tard le moment où Valéria Bruni-Tedeschi essaie un ensemble sous l'oeil aigu, sensible et bienveillant du styliste. Repenser à cette scène me fait monter les larmes aux yeux.

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lundi 21 avril 2014

Faire ça encore une fois






Ces vacances-là, cet-été là, la Finlande en plein mois d'août, la compréhension de la langue constituait une expédition en soi. J'aimais bien.

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mercredi 24 juillet 2013

This is all about Berlin (un feuilleton estival) (3)

//Sur le chemin des cafés//

Le dimanche, une foule dense, hétéroclite mais unanime, se presse sur la ligne 2 du métro. A la station Eberstrasse, les wagons se vident et tous les passagers prennent la même direction, sur la droite, vers l'immense marché aux puces du Mauerpark, au nord de la ville. Là, en plein air, entre les touristes qui marchandent maladroitement un objet qu'ils oublieront parfois à l'hôtel et les autochtones qui repartent avec une table basse sous le bras, au-delà de la (fausse) bonne affaire à conclure, je finis par ressentir un inévitable malaise. Tous ces objets abandonnés me laissent entrevoir autant de vies marquées par une séparation, une disparition, le travail du temps. A qui appartenait ce cartable en cuir avec ses tâches d'encre, ce grand canapé en velours râpé, ce miroir rond peu flatteur, ce tampon-dateur, ce robot ménager, cette machine à écrire rayée, ces poupées russes, ces petites cuillères, et tous ces appareils photos qui suscitent ce matin-là l'intérêt de nombreux touristes français? Je profite de l'absence d'un vendeur pour faire un polaroïd de petits personnages en bois désuets, c'était plutôt joli mais ce cliché a disparu, je le cherche depuis trois jours...
Nous avons résisté, sans trop de difficulté il faut l'avouer, aux diverses propositions alimentaires qui ponctuent la déambulation embouteillée de rigueur et nous n'avons donc pas du tout goûté aux soupes, aux gaufres, aux crêpes, aux sandwiches turcs, aux jus de grenades et aux petits biscuits, nous réservant pour le déjeuner que j'avais prévu de faire au Slörm Café.
Depuis le Mauerpark, il faut revenir vers la station de métro puis emprunter la très large Danzigerstrasse, sur son côté gauche, en admirant les façades colorées des immeubles et une librairie de cinéma visiblement bien achalandée mais fermée.



Au Slörm, côté comptoir, on s'assoit sur des fauteuils de cinéma en velours rouge rabattables tandis que dans la pièce du fond, en compagnie d'un aquarium et d'un couple d'aras bien élevés, quelques fauteuils s'organisent autour de caisses en bois qui font usage de tables basses dans un certain respect de l'inachèvement assûmé. Le chocolat chaud se choisit au lait, blanc ou très noir, le petit sandwich chaud au chèvre et aux figues, avec du miel et de la roquette se grignote en discutant de l'après-midi à venir mais une fois sa dernière miette avalée, on est tellement bien entre les grandes oreilles des fauteuils à velours ras, qu'on a soudain très envie de faire une petite sieste, juste comme ça.
A quelques rues du Slörm, un après-midi lors duquel nous déambulions dans Prenzlauer Berg, nous nous sommes arrêtés au café CK où un garçon s'appliquait à verser lentement de l'eau bouillante sur son café filtre. Ça sentait terriblement bon. Le matcha est délicieux aussi.
Slörm Danzigerstrasse 53
Café CK Marienburgerstrasse 49


Le mieux, c'est d'arriver au Vux avec une petite faim, discrète, supportable, mais qui vous tiraille un peu quand même. Un peu comme quand vous décidez d'aller à Bob's kitchen et que vous savez déjà en chemin qu'un futomaki végétarien et un jus fraîchement mixé vont vous rassasier et vous procurer un sentiment de délectation en vous laissant si agréablement léger. Caché derrière une église, le Vux est un lieu lumineux, calme et tranquille, avec un beau parquet, du mobilier en bois blanc, des fleurs sur chaque table. La cuisine est végétarienne, faite maison évidemment, et chaque bouchée est enthousiasmante. Loin de l'agitation parfois démonstrative et bruyante de Mitte, dans un quartier où nous n'avons croisé aucun touriste, nous avons partagé une soupe de tomates, veloutée et épicée, servie avec un pain maison tout moelleux et encore tiède et goûté la tarte à l'aubergine bien relevée et parsemée de petites graines. En dessert, une tarte coco-citron ultra rafraîchissante, à la texture parfaitement soyeuse, et qui laisse à G. un souvenir impérissable. Une adresse qui vaut le détour, surtout en milieu de voyage, quand on est un peu fatigué.
Vux Wipperstrasse 14


Première tentative à the Barn en milieu d'après-midi: toutes les places sont occupées autour des toutes petites tables basses semi-improvisées. Leurs occupants en pull jacquard et lunettes à monture bois nous ont dévisagés avec une compassion ironique. Je ne prends même pas la peine d'examiner les pâtisseries exposées sur le comptoir.
Deuxième tentative, il est dix-huit heures, on nous informe que la fermeture a lieu dans une minute. Une grande dame brune en imperméable juste avant nous dans la file d'attente, demande à la serveuse dans un français impeccable "Je vais prendre une part de votre cake à la carotte qui me dévisageait depuis la rue". Je préfère goûter le cake au citron, coupé en tranche épaisse, elle-même déposée sur un carton blanc à bords ondulés qui sera glissé dans une pochette en papier brun. Deux minutes plus tard, nous avons convenu de nous arrêter sous un porche élégamment éclairé pour mieux admirer la texture de ce cake au citron au goût prodigieux, délicieusement frais et acidulé.
Troisième tentative en début d'après-midi, deux tabourets en bois recouverts de moumoute nous attendaient. J'ai choisi un flat white corsé et onctueux, il a pris un café et a beaucoup ri en trouvant du sucre super brut présenté dans un pot de fleur en terre. Nous avons partagé un gâteau qui empilait savamment des biscuits et de la ganache au chocolat, ce n'était ni sucré ni écoeurant comme on pouvait s'y attendre mais plutôt fin et délicat comme un dessert de grand-mère sans concession.
A quelques pas de The Barn, n'oubliez pas d'aller flâner à Do you read me? la librairie qui assouvit tous vos désirs de revues internationales à condition de faire abstraction de la placidité poseuse des vendeuses.
Tout près également, l'indispensable RSVP. Dans cette papeterie épurée et lumineuse, on tourne autour d'une unique et immense bibliothèque en bois clair où sont présentés de façon minimaliste et rigoureuse des porte-mines moutarde, blanc ou bordeaux, des cahiers, des carnets, des bloc-notes, souvent en papier brut, sobrement quadrillés en gris clair, avec des couvertures aux couleurs sourdes. Les mètres rubans s'enroulent dans de jolies boîtes en bois aux veines sombres, le coupe papier se dissimule dans un stylet blanc, jamais un dévidoir à scotch ne vous a paru aussi beau, on ne cesse d'être épaté par l'esthétique de l'utile. Dommage que la propriétaire ait un peu malmené la petite fille présente à ses côtés en lui infligeant du calcul mental affligeant et répété.
Dans la même rue que RSVP, n'hésitez pas à faire une pause à Mamecha, un joli salon de thé vert japonais, élégant et tranquille. Ils servent des petites pâtisseries légères et toute la journée de très appétissants bentos préparés par des cuisinières en tablier en lin bleu qu'on voit s'agiter avec souplesse en cuisine, dissimulée derrière un grand noren.
Un peu plus loin dans Mitte, chez Image Movement, toutes sortes de films rares ou expérimentaux en dvd et de grands fauteuils où s'installer pour regarder un documentaire sur un chorégraphe oublié.
The Barn Augustrasse 58
Do you read me? Augustrasse 28
RSVP Mulackstrasse 14
Mamecha Mulackstrasse 33
Image Movement Oranienburgerstrasse 18



Soir de pluie sur la Oranienstrasse toujours très fréquentée. Surpris par la tombée précoce de la nuit en novembre, nous avions erré dans des rues mal éclairées puis avions tenté d'éviter les flaques qui grossissaient dans un quartier d'immeubles anonymes, interrompus de temps à autre par les lumières agressives de cafés au comptoir lustré et sans clients. Au fil des rues désertes et brillantes de pluie, nous avions croisé la jambe siliconée d'un mannequin qui dépassait d'une poubelle en plastique orange.
Première halte pour se sécher un peu à Luzia, dont les flammes rases des bougies ont brûlé les pétales des petits bouquets éparpillés sur les tables en bois. L'endroit est très sonore et un peu froid, vaguement poisseux. J'avale un thé sans intérêt et nous nous enfuyons sous le parapluie à pois. A quelques pas, le bateau ivre était un refuge beaucoup plus intéressant. A la table du fond, il est vraiment plaisant d'écrire, de dessiner, de feuilleter ensemble le journal, de boire un verre de vin délicieux en grignotant des olives, un peu de fromage et une étonnante saucisse épicée en observant la faune hétéroclite et souvent amoureuse se presser au comptoir sous la gracieuse surveillance d'un immense vase de lys roses.
En journée, ne manquez pas de jeter un oeil aux sélections pointues et élégantes de la boutique Voo, à quelques mètres.
Le bateau ivre Oranienstrasse 18
Voo Oranienstrasse 24

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mardi 2 juillet 2013

This is all about Berlin (un feuilleton estival) (1)


//Soleil froid de novembre sur le bureau de la chambre 302, à Berlin la première fois//
Il fallait se hisser sur la pointe des pieds pour réussir à ouvrir l'immense fenêtre, bordée d'un lourd rideau en drap épais couleur moutarde. On apercevait alors les toits berlinois, les façades avalées par le lierre capricieux, le mouvement mélancolique du métro et les enseignes lumineuses au minimalisme futuriste.
Dans la chambre, sous le plafond à la hauteur vertigineuse, j'éprouvais une sensation d'abri, de repli et d'intimité absolument réjouissante. J'aimais le bois clair du grand bureau et des petites étagères où il avait déjà aligné les appareils photographiques et son flacon de parfum particulièrement pertinent car c'était L'eau d'hiver, qui me rappelle à la fois l'amande fraîche, le parquet ancien, une véranda remplie de plantes un jour d'orage.
J'aimais aussi le divan aux lignes simples, le tissu gros grain qui le recouvrait, les coussins aux tailles variées et aux couleurs tranchées, les fils électriques épais et colorés qui parcouraient les murs et le plafond, croisant parfois de minuscules photographies sépia où l'on devinait des vacances balnéaires. Très en hauteur, après un escalier un peu raide, il y avait de grands matelas blancs, à même le sol, recouverts de couvertures toutes blanches elles aussi, chaudes et moelleuses. C'était comme dormir sur un nuage.

Le matin, les salons restaient presque toujours déserts. Les boules à facettes tournaient lentement au rythme de chansons parfaitement inattendues, une jeune fille dispersait des anémones dans les vases éparpillés un peu partout, le piano rutilant attendait son heure. G. commandait au comptoir un americano et un grand thé vert pendant que je regardais du coin de l'oeil les nouveaux arrivants, leur valise roulante maladroitement tirée et le visage encore plissé par le voyage. Ils semblaient chaque fois étonnés par l'incongruité du lieu. Ils se dirigeaient d'un pas hésitant vers la réception, matérialisée par un bureau circulaire derrière lequel s'agitaient des jeunes gens parfaitement polyglottes mais dont la bienveillance, il faut l'avouer, reste absolument aléatoire (il ne faut donc pas y accorder d'importance mais plutôt se laisser bercer par les musiques nonchalantes savamment diffusées).
Le soir, sur les sofas gris, sous les grands abat-jours composés de revues surannées, à la lueur des bougies minuscules, certains organisent le circuit de la nuit à venir, d'autres feuillettent des magazines ou progressent dans leur gros romans mais à plusieurs reprises, une activité étrangement répandue reste bizarrement la commande de chaussures. On notera également l'effet systématique produit par les garçons qui font semblant d'écrire leur journal, assis en tailleur, une écharpe autour du cou et la main dans les cheveux, sur les jeunes filles en voyage. Pour ma part, j'affectionnais particulièrement le divan qui longeait la plus longue des bibliothèques. Là, au retour de nos dîners enthousiastes et de nos promenades nocturnes échevelées, j'aimais me déchausser et allonger mes jambes éprouvées. Alors, bien adossée aux épais coussins turquoise, je sirotais avec G. de mystérieux cocktails (ils s'appelaient parfois Trust your barman, je n'avais pas froid aux yeux) et goûtais une rare sensation de bien-être où se mêlaient confusément la sensation enivrante d'être dans un lieu familier dont la pérennité est improbable, la sensation aussi d'une absence absolue de contrainte et le bonheur infini de partager ces instants de vertige précieux avec la personne aimée.
Evidemment, tout cela a un prix, celui de l'inévitable séparation. La première fois, le jour du départ, assise dans mon coin préféré sans pouvoir m'y déchausser parce que l'arrivée du taxi était imminente, j'avais la gorge trop serrée pour finir mon thé trop chaud et ce jour-là discrètement émétisant. Une tristesse mystérieuse et dure m'étreignait tandis que je contemplais les salons gris et les coussins bleus, les livres qui dépassaient des bibliothèques, ceux qui s'empilaient entre les divans, les tâches de lumière colorée projetées au plafond par le mouvement lancinant des lampes à facettes, il y avait aussi un musicien qui travaillait l'air de rien. Mais la deuxième fois, le jour du départ encore, je savais qu'il fallait tordre cette tristesse, j'avais appris entre temps qu'il n'est pas indispensable d'être malheureux au moment de la séparation pour faire exister un lieu, un moment, un vécu, que le bonheur n'est pas forcément de mauvais goût. Assis près du piano, en attendant une nouvelle fois un taxi pour l'aéroport, après avoir contemplé la petite vitrine près du comptoir dont j'avais jusqu'ici examiné le contenu avec une regard suspicieux (il y avait des gâteaux aux couleurs étranges et des sandwiches aux ingrédients contrastés), nous avons décidé de goûter une sorte de foccacia garnie de cream cheese, de jambon et de concombre. C'était moelleux et régressif, ça me rappelait les tartines de fromage fondu que je partageais avec mon papy chinois, ça me rappelait aussi les croissants au jambon que me prépare G. quand je suis malade. Enthousiasmés par ce premier essai et comme il restait encore un peu de temps avant de filer avec nos valises, nous avons demandé un autre sandwich, celui-là à la saucisse piquante, au fromage, à la tomate, servi tiède par le serveur amusé de nos sourires gourmands. C'était parfaitement délicieux. Je contemplai alors une dernière fois les bibliothèques, les sofas, les fleurs, les bougies, le piano, les lampes, les gens du Michelberger Hotel. Il a pris ma main, nous avons saisi les valises, le taxi était là.



Le Michelberger Hotel est à Friedrichschain, un quartier très chouette à explorer à pieds. Le samedi, sur la Boxhagener Platz, on trouve un marché nourricier absolument appétissant (le fantasme réalisé du sandwich à la saucisse dont les extrémités grillées dépassent du petit pain). Le dimanche, sur la même place, un marché aux puces très vivant. Tout autour, un dédale de rues remplies de petites boutiques, de fripes et de papeteries, ainsi qu'une pizzeria qui sert dans une ambiance survoltée des pizze à pâte ultra fine aux garnitures pensées (Il Ritrovo, Gabriel Marx Strasse 2). J'aurai l'occasion de vous reparler du quartier quand j'évoquerai l'un de mes restaurants préférés...

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vendredi 10 mai 2013

J'écume les jours


Il n'y a pas de mots justes pour évoquer la trouble mélancolie des temps derniers et je crains de ne parvenir qu'à rendre un discours dissonant si j'essaie de décrire les matins souffreteux, la peur panique que provoque une sonnerie de téléphone (jusqu'à la paralysie, parce qu'au bout d'un moment, on ne veut plus rien savoir), les hautes solitudes que crée l'angoisse indissoluble, impartageable, étouffante, l'idée de la mort.
A l'approche de l'hôpital, pour apaiser le visage et les yeux rougis par les larmes inextinguibles et trop fréquentes, j'applique mes mains glacées sur mon regard endolori, le bout des doigts côté paume d'abord, puis le dos de la main. Mon propre souffle m'étouffe. Parfois il m'est impossible de monter tout de suite voir mon père, je ne m'en sens pas la force, j'ai déjà envie de rebrousser chemin et j'ai la nausée et je m'en veux, alors je m'assois sur l'une des chaises en métal froid du hall de l'hôpital, je regarde fixement les minutes lentement défiler sur les écrans à cristaux liquides et le regard exorbité des peluches sordides de la vitrine de la cafétéria me scrute, glacé.
Je connais cet hôpital pas coeur, j'y ai étudié, passé des examens, fait des stages, des gardes, son hostilité ne m'a jamais paru aussi aigüe, aussi tranchante. Parfois j'éprouve une sourde colère, je me sens effroyablement seule, j'envie ma soeur, dégagée de toute obligation, parce qu'elle n'est pas sur place, parce qu'elle n'est pas à l'aise, parce qu'il faut lui épargner ça alors que moi, qui suis médecin, j'ai l'habitude. Ce discours me fait pleurer de rage. J'en veux plus que jamais à celui qui est l'instigateur de mes études, qui n'a pas laissé le choix, mais qui est aujourd'hui celui qui dit d'une voix toute basse Je veux encore vivre longtemps avec vous, alors je ravale mes sanglots, et je rassure autant que je peux, maladroitement probablement.
Chaque soir, je prépare pour son dîner un petit pique-nique différent, mais toujours composé d'une salade de crudités (des carottes râpées, de l'avocat, du concombre, de la betterave, quelque chose de frais, si je pouvais j'apporterais de la crème glacée, j'y ai déjà pensé), un peu de riz vapeur avec quelque chose de cuisiné (du porc au gingembre, du filet de boeuf au miso, du poisson grillé, rôti, poêlé) et puis un fruit frais, connaissant son penchant pour la mangue, les fraises, l'ananas. L'autre jour, il a dit qu'il voulait une part de pizza, je soupçonne que ne soit pour me laisser un peu tranquille. Les dames de l'hôpital savent que je dépose aussi à son intention dans le réfrigérateur du service des crèmes caramel, du riz au lait, de la semoule. A côté du chocolat et des petits sablés rangés dans le placard, je laisse toujours quelque chose pour le petit-déjeuner du lendemain (des crêpes, un morceau de brioche, des madeleines).
Voilà, c'est un peu comme ça depuis presque trois mois, trois mois faits pour lui d'aller-retours entre l'hôpital et leur maison, trois mois faits pour moi de tristesse et de colère, de déceptions et d'espoir, trois mois d'interruption dans ma vie intérieure habituelle. Trois mois pendant lesquels je vais plus que jamais chez l'analyste où je dis dans un chaos verbeux interrompu par les sanglots la douleur inédite qui me traverse et qui entre en collusion avec mes préoccupations d'avant, la peur constante de ne rien faire de ma vie, tandis que celle de mon père est ténue comme jamais. L'une des paroles les plus apaisantes de l'analyste sera mystérieuse mais son effet fut certain "Je ne connais pas très bien Joyce".
Contre les moments de tension, j'ai mes armes dérisoires: quand j'attends une rencontre avec le grand médecin qui s'occupe de mon père sous le regard condescendant des secrétaires (j'attends depuis une heure et demie), j'ai dans mon sac un livre sur Philippe Garrel qui de toute façon ne me quitte pas, sa lecture me fascine, mais l'objet même me rassure, me rappelle que je ne suis pas que ça, ce que ces trois mois m'ont fait devenir, l'ombre de moi-même, celle que j'étais. Je ne veux pas que cela prenne le dessus alors je lis, je lis, je lis parfois deux romans par jour, deux romans par semaine, des livres de cuisine, des auteurs discutables, des récits brillants, je lis tout le temps, autant que je peux. Et juste avant que mon père ne tombe malade, j'ai lu un roman merveilleux et troublant quand on connait la suite des évènements. Ainsi, dans Le meilleur des jours, Yassaman Montazami évoque la figure de son père, Behrouz, un homme fantasque et charismatique, dont le prénom signifie en persan le meilleur des jours, parce qu'on lui avait prédit à la naissance une mort prochaine de par sa prématurité mais dont il réchappa, grâce aux soins secrets prodigués par une mère obstinée qui adulera ensuite ce fils qu'elle cherchera à nourrir à l'excès, envoyant leur chauffeur lui apporter des bananes à l'école à l'heure du goûter. A l'université de Téhéran, Behrouz rencontrera deux femmes, deux amies parmi lesquelles il choisit sa future épouse sans savoir que l'autre est follement éprise de lui. Il sera envoyé en France poursuivre ses études mais désespère ses proches car sa thèse ne s'écrit pas. Y. Montazami se souvient des frasques de son père, emporté de façon très personnelle dans la révolution iranienne, elle se souvient aussi qu'il cuisinait du canard à l'orange à quatre heures du matin et qu'elle était tenue de le goûter, et que c'était le genre d'homme qui pouvait se présenter à une rencontre parents-professeurs, lesté d'un bleu de travail et d'un fort accent iranien, se faisant passer pour un ouvrier immigré analphabète auprès de l'enseignante d'allemand pour lui montrer qu'une élève brillante pouvait être issue des classes populaires… La fin du roman se lit avec le regard qui se trouble et on a tout de suite envie d'entendre la voix de Y. Montazami, interviewée avec élégance et discrétion par Rébecca Manzoni (écoutez...)
Je suis allée au cinéma aussi, mais pas beaucoup, pas autant…
Je me souviens de Juliette Binoche dans Camille Claudel 1915, avec son grand châle en tricot bleu sur les épaules, qui surveille du coin de l'oeil la casserole d'eau bouillonnante où se côtoient dans l'ascèse de ces années-là, un oeuf et deux grosses pommes de terre. Comme Camille est persuadée qu'on cherche à l'empoisonner, le psychiatre qui s'occupe d'elle dans cette institution proche d'Avignon, l'autorise à préparer ses propres repas. Un peu plus tard, installée sur un banc baigné de soleil froid, elle écale lentement son oeuf et croque sa pomme de terre comme on croquerait une pomme.
Je me souviens aussi de Gael Barcia Bernal dans No, et la chanson qui accompagne sa campagne contre Pinochet dont le refrain nous poursuivra plusieurs jours durant, comme l'image séduisante de la scène de skate board dans les rues de Santiago où la révolte gronde.
Il y a eu aussi Emmanuelle Devos, qui le temps d'une aventure, se cogne à un poteau, aux horaires de train pour Calais, au répondeur de son mari, à la cruauté d'un casting, à l'indifférence de sa banquière, et à un amour presque possible mais non.
Justement, dans Mud, je n'avais pas bien compris, mais il ne s'agit que de cela, de l'amour, qui à l'image du Mississipi, hésite à chaque virage et trébuche à chaque onde lancinante. L'amour est imprévisible, comme l'abîme du fleuve, qui recèle à la fois de trésors et de cadavres. L'horizon de l'amour s'obscurcit comme celui du Mississipi, la nuit, quand il dessine alors des ombres inquiétantes. L'amour est mystérieux pour Ellis, qui à quatorze ans offre naturellement des perles à une fille qui s'appelle May Pearl mais ce serait trop simple. Les femmes sont cruelles dans Mud, elles sont instables, volages, insatisfaites, menteuses, les blessures qu'elles infligent sont pires que celles des serpents d'eau qui croupissent, noirs et luisants, dans les ornières. Mud est plein de bons sentiments, tant pis, je reste touchée par le personnage d'Ellis, parce qu'il a quatorze ans et parce qu'il ne supporte pas l'idée que l'amour puisse un jour s'arrêter.
Alors voilà, dans la tempête et le tourment, il y avait aussi tout cela, la vie malgré tout, et j'ai appris aussi à m'en nourrir sans culpabilité, ce qui prit un peu de temps, parce que j'avais le réflexe de tout m'interdire, comme si la maladie de mon père rendait obscène toute place laissée au désir, mais je me suis acharnée, en trébuchant mille fois, à laisser la vie reprendre le dessus. Merci à P. pour les tablettes de chocolat, à S. pour le précieux sachet de thé, à V. et à tous les lecteurs pour les petits mots, merci infiniment à Cléo pour tout ce qu'elle sait, merci à G. pour ses bras, pour le soir de l'entrecôte, la journée à la mer et les billets qu'il a pris pour Berlin, une deuxième fois. Il est temps que je vous en parle.

Philippe Garrel, en substance de Philippe Azoury est publié aux éditions Capricci
Le meilleur des jours de Yassaman Montazami est publié aux Editions Sabine Wespieser
Camille Claudel 1915 est un film réalisé par Bruno Dumont
No est un film réalisé par Pablo Larain
Le temps de l'aventure est un film réalisé par Jérôme Bonnell
Mud est un film réalisé par Jeff Nichols

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