dimanche 4 janvier 2015

L'amour n'est pas que dans les chansons

//En 2015, suis ton coeur qui insiste//

Le premier janvier deux mille quatorze, la terrasse au bord de l'eau du Dorsoduro, la pizza grignotée avec les doigts, il faisait tellement bon qu'on pouvait s'autoriser à déjeuner dehors sans manteau.
Quelques jours plus tard, le dernier soir à Venise, la robe verte et bleue de la serveuse de l'Anice Stellato, la montagne de fritto misto dans un cornet un papier, goûter tous les desserts de la carte.
Les conférences de cinéma du lundi soir et les conversations des étudiants qu'on a envie d'enregistrer.
Le Cambodge et ses fantômes. Les larmes de mon père à Angkor Vat. Les galettes aux crevettes frites. Les noix de coco fraîches. Le découpage amusé d'un fruit du jacquier dans une chambre d'hôtel à Kompong Thom. Alain Resnais très flou sur un écran de l'autre bout du monde. La barquette de riz sauté aux légumes achetée par G. dans un boui-boui près de l'hôpital de Phnom Penh. Le besoin de consolation impossible à rassasier.
The Grand Budapest Hotel dans une salle vide et juste après, prendre le métro pour voir mon père à l'hôpital.
Le printemps.
Deux fois par semaine le divan.
Le manteau italien et les rideaux en lin.
Vincent Delerm à l'Opéra. Embrasse moi pour rien.
Xavier Dolan à Cannes.
Le soir où j'ai reçu le petit message des Cahiers du Cinéma.
Le train de 7h23.
Anastasia Krupnik.
La dernière scène du Goût du saké et les larmes qui l'accompagnent.
Les biscuits au chocolat au lait et à la fleur de sel du Paris Pastry Club de Fanny.
La gare de Valence. Les jours de juillet en Provence. Le sorbet citron. La petite cocotte de légumes du jardin. Le chèvre frais et les figues du pique-nique.
La vie douce à Toulouse. Le chirashi sushi et le flan au lait de soja à Motchiya.
Ethan Frome traduit par Julie Wolkenstein, sa violence et sa cruauté.
Le Panama avec un ruban Liberty resté dans la boutique de Biarritz.
La robe marinière, que je n'aime pas trop porter finalement.
Kristen Stewart dans Sils Maria.
La voiture de location sur les routes des pays baltes. Les cigognes et les arcs-en-ciel. La mer grise. Le loup. Les châteaux. Les églises.
Chercher dans le quartier art nouveau de Riga la façade avec les visages. La tarte au chocolat blanc et à l'abricot du Kukka Café. La pizza de Roberta.
Se promener à Vilnius et avoir l'impression d'être en Italie. L'orage pendant le dîner dans la jolie cour. La robe Muku en lin bleu. Dans la ville de K., à moins d'une heure de route de Vilnius, je n'oublierai jamais cette jeune fille qui portait un short blanc, une jolie chemise, des mocassins en cuir robuste, les cheveux longs et les mêmes lunettes que la copine de Frances Ha, cette jeune fille parlait français et invitait ce soir-là son fiancé et ses quatre grands-parents (ou même ses arrières-grands-parents), extrêmement âgés, se déplaçant avec beaucoup de difficulté mais visiblement ravis de leur soirée.
Fuir le quartier de la vieille ville à Tallinn. Trouver des refuges : Till ja Kummel pour un breakfast sandwich à l'heure du goûter, Sfäär pour y passer la journée (granola-yaourt au petit-déjeuner et légumes farcis au déjeuner), Nop pour n'importe quoi parce que tout y est bon (les viennoiseries, le soya latte, la soupe de nouilles au poulet etc).
Les chansons de France Gall dans la chambre du vingtième étage.
Se tromper de chemin en voiture et découvrir Salt par hasard. Saisis par une certaine intuition, réserver la dernière table auprès de la serveuse douce et malicieuse avec sa tresse sur le côté. Elire cet endroit joyeux et délicieux favorite place des vacances et finalement de l'année.
Les souvenirs du Japon précieusement collectionnés et envoyés par C.
Le bol dragon et le veggie banh mi à Petite Nature le mardi midi.
Jane Austen à la Pléiade.
Les soirées-séries.
La parabole du fils prodigue.
Le pull danois couleur lait frais.
Retourner marcher à la pointe du château.
Le bibimbap avant de reprendre le train face à la pluie et au mouvement pendulaire du métro aérien.
La jeune fille qui portait des Stan Smith et dînait joyeusement avec son père au Daraton.
Le jour où l'on a déjeuné à Septime et les moufles trop jolies qu'il a achetées après.
Lénore les morts vont vite.
New York et la Nouvelle Angleterre.
Le crépuscule sur la High Line.
La demi-douzaine de céramiques glissée dans la valise.
Le dîner tranquille à The Farm on Adderley.
Les pays de Marie-Hélène Lafon pendant l'insomnie du retour.
Les nouvelles bibliothèques.
La voix de Gaspard Ulliel dans Saint Laurent.
Les bocaux de granola maison.
La blanquette de Marianne.
Colette: Qu'est-ce qui vous amène ?
Antoine: j'ai deux places pour une conférence, c'est Gavotti sur la musique électronique.
Dormir avec lui dans la chambre de l'adolescence, dévisagés par les idoles de l'époque.
Le cinéma l'après-midi pendant les vacances.
Les étoiles à la cannelle et les croissants à la vanille.
Revoir Un conte de Noël.
Le dernier déjeuner de l'année dans la belle salle du Coquillage.
La glace maison au yaourt et au chocolat un peu avant minuit.
Les voeux secrets pour l'année à venir.

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lundi 8 septembre 2014

A life rewound - Don't look back in anger


Pour réaliser la carrière monastique à laquelle il se croyait destiné, le père de mon père avait rejoint un temple niché dans les montagnes. Il s'y révéla un élève sérieux et assidu mais alors qu'il était au terme de sa formation, il demanda à parler au maître du temple. C'était difficile à dire mais il fallait bien l'admettre, la solitude ascétique lui pesait, il ne pouvait renoncer au tourbillon du monde, de la vie, et de ce qu'il soupçonnait en faire largement le sel, à savoir les femmes. A la fois soulagé et inquiet de cette décision, il empaqueta ses menues affaires et quitta bientôt les montagnes et le temple vers lequel il s'était tourné à la mort de ses parents, survenue quelques années plus tôt, frappés tous deux d'une maladie foudroyanteOrphelin, son retrait de la vie monastique le laissait désormais face à une redoutable liberté puisqu'il s'agissait maintenant de subvenir à ses besoins. Il avait bien un diplôme de linguistique mais il découvrit que ses aptitudes en ce domaine étaient peu compatibles avec les nécessités matérielles imminentes. Il se mit alors à accepter tous les travaux qui se présentèrent à lui et devint ainsi marchand (de chaussures, de cuillères, de produits alimentaires) mais surtout pigiste pour qui voudrait bien de ses articles qui dénonçaient les abus d'un gouvernement déjà peu scrupuleux (il conserva tout au long de son existence une activité rédactionnelle, officielle puis clandestine, risquant régulièrement sa vie qu'il sauva un jour d'une descente inopinée de soldats du gouvernement en se réfugiant dans un sac de jute destiné à contenir du riz. Il s'en sortit avec quelques coups de baïonnette dans les côtes et cela ne l'empêcha pas de continuer à dénoncer les fraudes et les exactions qui pourrissaient son pays).
Bientôt, on lui parla d'une jeune femme du village, âgée d'à peine seize ans (il en avait dix de plus), qui avait elle aussi perdu ses parents très jeune. Elle avait été recueillie par une tante mais celle-ci avait ostentatoirement privilégié ses propres filles plutôt que cette nièce à qui elle avait imposé basses tâches et nourritures légères. Le père de mon père s'émut de cette histoire et, quelques mois plus tard, les deux orphelins se marièrent.
Fort de son expérience dans le commerce, mon grand-père fit l'acquisition d'un local qu'il transforma en librairie-papeterie qu'il confia à ma grand-mère après lui avoir appris à lire et à écrire. Elle développa un goût prononcé et raffiné dans le choix des articles qu'elle proposait (stylos variés, taille-crayons, carnets et cahiers, gommes en caoutchouc), tous maniaquement rangés et scrupuleusement époussetés. Elle prenait également grand soin du rayon librairie, tout à fait exotique et hétéroclite puisqu'il mêlait écrits bouddhiques et romans français.
Je ne pouvais pas savoir, quand j'étais enfant, que la fréquentation assidue de mon père de la librairie-papeterie de la place de la Poste n'était pas une simple lubie. Il m'y achetait beaucoup de petits objets inutiles, surtout à l'aune de ses revenus de l'époque et des nécessités auxquelles il fallait quotidiennement pallier. Je chérissais ces cadeaux qui arrivaient maladroitement emballés avec la petite étiquette de rigueur qui annonçait Plaisir d'offrir... Cela pouvait être un porte-mine rose, une gomme bicolore en forme de cœur, du papier à lettres à l'effigie de Minnie, une petite trousse en plastique colorée, mille choses futiles qui ont contribué à nouer mon goût pour l'écriture et les petits carnets lignés. Mon père aimait tellement cette librairie-papeterie, pourtant minuscule et peu avenante, qu'il lui arrivait de m'y acheter des romans qui n'avaient aucune chance de m'intéresser, et cela bien qu'il ait une certaine idée de ce que j'aimais, mais le choix était mince sur le présentoir circulaire et surtout, ce n'était pas le livre en soi qu'il achetait mais le souvenir de la silhouette de sa mère qui s'affairait derrière son comptoir.
Je me souviens qu'à la même époque, mes parents enregistraient sur des cassettes audio des messages que je délivrais en cambodgien à toute la famille de mon père. Ils expédiaient ensuite cette cassette à Kompong Thom où ils vivaient, où la plupart d'entre eux vivent encore, où je suis née et où la photo qui ouvre ce billet a été prise. De cette activité, je gardai le goût de la narration et ne tardai pas à enregistrer d'autres histoires, cette fois-ci en français, destinées à un public restreint mais parfaitement attentif, composé de peluches et de figurines trouvées dans des barils de lessive.
C'est au cours d'une conversation téléphonique grésillante et très matinale que mon père apprit la mort de sa mère, plusieurs années plus tard et plusieurs mois après sa survenue. Il resta allongé plusieurs jours sans plus pouvoir dire un seul mot.
Lors du voyage au Cambodge, mon père est à nouveau resté sans voix en découvrant que la librairie-papeterie de ses parents n'était plus rien maintenant qu'un crasseux magasin de charbon...
Mais il avait encore quelque chose à voir dans la ville.
En effet, il y a quelques années, les frères et soeurs de mon père ont construit au sein d'une pagode elle-même située en lisière d'un petit lac, un mausolée destiné à accueillir les urnes funéraires de mes grands-parents (mon grand-père est mort au tout début de nos années françaises, je n'en ai aucun souvenir). C'est un très joli temple, décoré des portraits des défunts, et j'aime la grosse fleur dans les cheveux de ma grand-mère. Ils ont l'air tous les deux extrêmement doux et bienveillant.
Le jour où j'ai rejoint mon père à la pagode en compagnie de G., il discutait avec un homme d'à peu près son âge, à la peau très foncée, aux traits marqués, avec un sourire plein de dents en or qui suscita immédiatement chez moi une irrépressible angoisse. Mais mon père s'adressait à lui avec déférence et je le saluai donc avec respect, il me le présenta en disant que c'était son ancien "chef de rang". Comme beaucoup de choses s'avéraient pour moi mystérieuses lors de ce voyage, je ne relevai pas et engageai une brève conversation convenue mais polie avec ce monsieur avant de pénétrer dans le mausolée en lui-même. L'odeur capiteuse de l'encens, les fleurs et les fruits, la fraîcheur de la pierre et ce sourire si doux qu'affichent mes grands-parents que je n'ai jamais connus me firent monter les larmes aux yeux.
Quand je retrouvai mon père, il discutait toujours avec l'homme au sourire inquiétant. Je remarquai qu'il portait plusieurs colliers autour de son cou ridé. Il souhaitait à mon père beaucoup de bonnes choses pour les années à venir et puis il s'excusait, mais c'était des excuses difficiles à comprendre pour moi, exprimées dans un cambodgien presque précieux qui ne m'est pas familier. Mon père l'a remercié, l'a salué, lui a dit quelque chose qui signifiait, grossièrement, ce n'est pas grave. La chaleur m'étourdissait un peu, je ne comprenais pas bien, j'ai salué moi aussi et nous sommes repartis.
A la question Qui est cette homme ? mon père a répondu d'une voix très calme mais sans me regarder Un ancien khmer rouge qui dirigeait la rizière où l'on travaillait. Cela voulait dire: l'homme qui l'avait fait trimer, lui, ma mère et toute sa famille, qui les avait affamés, qui les avaient insultés, qui les faisaient travailler pour un grain de riz et un grain de sel par jour comme ma mère me le racontait enfant. Je fus saisie d'une colère sourde, ma tête bourdonnait. Comment mon père pouvait s'adresser à cet homme avec autant de gentillesse dans la voix ? Je m'en voulais d'avoir fait preuve de politesse à son égard, j'avais envie de l'insulter. Mais mon père considérait que cet homme était déjà bien assez torturé par ce qu'il avait pu commettre, qu'il serait poursuivi par cela jusqu'à la fin de ses jours et que ma colère et mon ressentiment n'avaient pas lieu d'être, qu'après tout nous étions en vie, qu'une autre vie avait été possible, mais pas pour lui. Des larmes silencieuses et tranquilles ont dévalé ses joues et il nous a remerciés, G. et moi, d'être venus au Cambodge et avec lui ce jour-là, rendre visite à ses parents, car c'était cela qui comptait, et je devinais combien ils lui manquaient.
Dans la voiture qui quittait péniblement la pagode, en voyant le mausolée ne plus devenir qu'un lointain point blanc à l'horizon, je tressaillais à chaque cahot imprimé au véhicule par les cailloux qui jonchaient la route. Ils n'étaient pourtant pas les seuls responsables de ma nausée car j'ai compris plus tard que malgré toutes mes réticences, j'aurais probablement à revenir une nouvelle fois au Cambodge. Et que ce serait pour les funérailles de mon père.

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dimanche 31 août 2014

A life rewound - Something was lost

//Somewhere in Cambodia//

Ce jour-là, il était question pour ma mère de retrouver la maison où elle avait grandi, celle de son propre père, mon grand-père chinois, un ancien instituteur dont la sévérité notoire m'avait toujours paru factice quand je me rappelle avec quelle malice il regardait avec moi les candidats lyophilisés des Chiffres et des lettres s'affronter placidement. Nous aussi nous formions une équipe, lui aux chiffres et moi aux lettres, évidemment, et il me reprochait gentiment de nous faire perdre, nourrissant ainsi ma passion passagère pour les dictionnaires.
Ma mère vivait avec ses parents, sa soeur et ses quatre frères, dans une maison à pilotis bordée de manguiers à Kompong Cham, qui se situe à 120 kilomètres environ de Phnom Penh. C'était l'époque où elle allait à l'école en uniforme (jupe plissée bleu marine et chemisier blanc, mais elle a toujours dit que ça n'effaçait en rien les différences de catégorie sociale parce qu'il y avait des petites filles en chemisier de soie et d'autres en chemise taillée dans du drap grossier), l'époque où elle s'offrait pour le goûter des beignets de banane ou des sandwichs au porc laqué chez les petits marchands ambulants, l'époque aussi où l'on soignait les enfants malades avec du lait concentré sucré et celle où les mêmes enfants n'avaient pas toujours le droit de dîner en présence de leur père.
La voiture nécessairement climatisée avançait lentement dans les rues de Kompong Cham et bien que ma mère les eût autrefois parcourues dans tous les sens, à pied, à bicyclette, puis sur son petit vélomoteur, elle ne reconnaissait rien, et surtout pas les luxueuses villas aux architectures tapageuses. Ma mère, le visage collé à la vitre, le regard à la fois curieux, avide, et troublé par ce retour tant d'années après, après les camps, après l'exil, traquait le moindre signe de reconnaissance adressé à sa mémoire.  A peu près en vain. Elle donnait des instructions au chauffeur mais elle ne retrouvait pas sa maison.
Nous avons fini par nous arrêter au bord d'un chemin très encombré par des travaux d'urbanisme et elle est descendue, un peu hagarde sur la route poussiéreuse, elle a demandé aux ouvriers du chantier "Je cherche la maison de monsieur C., le directeur de l'école primaire, autrefois..." Je regardais sa silhouette qui paraissait égarée dans ce paysage étrange, éclaboussé par le soleil de midi, et je n'y croyais pas du tout, je pensais On ne la trouvera jamais, elle a disparu.
Et puis elle est revenue, elle a dit au chauffeur que c'était la rue de derrière, qu'il fallait faire demi-tour et puis voilà.
Quand la voiture s'est de nouveau immobilisée, elle n'a attendu aucun de nous, elle s'est élancée au dehors et je courais presque derrière elle, entre les bananiers et le linge qui séchait. Elle s'est arrêtée assez vite devant une grande maison dont le balcon, au premier étage, était largement occupé par ces tapis colorés qu'on croisait partout là-bas, à la fois dans les salles de bain et lors des pique-niques. Dans le jardin, des enfants se balançaient au creux de hamacs décolorés par le soleil. Une femme s'est retournée. Ma mère a dit "Je suis la fille de monsieur C., celui qui a construit cette maison..." La femme a dit à un enfant "Va chercher ton grand-père." Un homme très âgé, aux dents abîmées et à la peau burinée, est sorti de la maison. "Est-ce que vous vous rappelez de monsieur C., qui dirigeait l'école primaire...?" L'homme a dit "Oui, bien sûr ! C'était l'époque où la maison d'à côté était habitée par monsieur H., et celle d'en face par monsieur T." Il a ajouté, sans émotion apparente, "Tout le monde est mort maintenant..."
Quelques semaines plus tard, quand mon grand-père verra les clichés pris par ma mère ce jour-là, il dira "Ce n'est pas ma maison. Où sont les manguiers ? Qui a construit cet escalier, et cette extension ?" Il n'avait pas l'air triste mais plutôt contrarié comme lorsque le compte n'était pas bon du temps des Chiffres et des lettres. Mais j'aime penser que de toutes les façons, il préfère que personne d'autre n'ait jamais habité sa maison.
La visite n'étais pas terminée. Nous avons laissé la voiture dans la rue et nous avons marché un peu, nous avons traversé une pagode, et puis nous sommes arrivés sur les rives du Mékong. Loin de l'agitation, du bruit, de la poussière, face à l'étendue tranquille et souple du fleuve, des grappes de gens se retrouvaient autour des petites tables en métal pour boire une eau de coco très fraîche ou un jus de canne à sucre pressé à la demande par une dame en chemise-pantalon fleuri (mais ce n'était pas le même imprimé en haut et en bas, c'est pour ça que c'était joli). C'était l'heure de sortir les jeux de cartes et les confidences. Ma mère a dit qu'elle venait déjà là, autrefois, souvent seule, et qu'elle grignotait des beignets de banane en contemplant les ondulations lancinantes du Mékong, sans savoir qu'elle passerait plus tard trente ans sans les voir.

Pour de mystérieuses raisons, presque toutes les photographies que j'ai prises avec mon Pentax ME Super durant le voyage de printemps au Cambodge sont arrivées floues du laboratoire de développement. Un problème de mise au point.
J'ai longtemps pensé que je ne dirai jamais rien de ce voyage. Et puis finalement si.

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samedi 12 juillet 2014

Les filles face B


Le concept de la fille face B est né d'un dépit ressenti un jour de printemps à Berlin sur un quai de S Bahn.
A nos côtés ce matin-là, pendant l'élaboration (animée) de cette notion, il y avait une fille qui portait un pardessus années 50 bleu marine, trop grand pour elle et pourtant d'une élégance folle, et une autre fille qui avait retroussé son pantalon, révélant une doublure fleurie juste au-dessus de sa paire de New Balance jaune citron. Après avoir fait remarquer ce point de détail à G. d'une voix que j'espérais détachée, j'enchaînai en disant que j'avais bien aimé la chanson qui était passée au Michelberger à la fin de notre petit-déjeuner environ une demi-heure avant notre arrivée sur ce quai de S Bahn, ce à quoi il a très nonchalamment répondu "Bah oui, c'est leur tube en fait." "Et...?" (le truc, c'est que je m'y connais tellement mal en musique actuelle que je ne sais même pas reconnaître un tube. Un tube, pour moi, ça reste ce qui passait au Top 50 quand j'étais enfant, ça va des Yeux revolver à Tout ce qui nous sépare, de Karin Redinger à Week end à Rome, de Voyage voyage à L'a
mour à la plage. Mais je serais bien en peine de citer un tube d'aujourd'hui).
G. a prestement précisé sa pensée: "Tu aimes toujours les tubes, surtout quand c'est de la pop !"
J'ai frémi à l'idée que la fille en pardessus ou l'autre en chaussures jaunes ait entendu cette réflexion et j'ai voulu répliquer mais mes arguments étaient minces vu que j'aimais vraiment bien cette chanson passée au Michelberger: "Pas du tout, archi-faux!... Enfin, ça dépend... Oh non, j'avais tellement envie d'être une fille face B !"
G. a beaucoup ri en entendant cet énoncé mais il a quand même insisté "Et oui, c'est comme ça, tu aimes systématiquement les tubes des groupes de pop ! C'est pas grave (!)"
Devant ma mine à la fois déconfite et révoltée (revival années 90, quand c'était mon attitude quotidienne), il m'a regardé gentiment (grrr) et il a dit, tandis que le S Bahn arrivait, "Bon mais alors elles sont comment les filles face B ?"
J'étais vexée, il fallait faire vite, j'ai résumé comme je pouvais: la fille face B n'aime pas les tubes (sauf ceux de son enfance, on est d'accord), non par posture ni forçage mais réellement par goût. Elle préférera toujours les à côtés, les choses discrètes, voire méconnues, en tout cas sous-estimées. Si elle aime un groupe de filles face A, elle délaisse les chansons évidentes pour le petit air complexe qui ne se fredonne presque pas, celui que personne n'écoute, que tout le monde oublie, sur lequel dans les soirées où le disque passerait, quelqu'un proposerait de réchauffer des feuilletés à la saucisse avec l'approbation générale.
J'entretiens un rapport compliqué à la musique, je n'arrive jamais à en parler parce que je sais que cela donnerait une image forcément réduite de moi. Si j'aime Vincent Delerm infiniment, je n'aime pas pour autant la chanson française par exemple. J'ai du mal aussi à aimer avec modération une oeuvre musicale. Une seule chanson peut circuler dans mon espace pendant plusieurs mois sans s'épuiser, je l'écoute se décomposer, ne plus former un ensemble harmonieux mais une succession de syllabes dont je goûte l'enchaînement et même la diction. La chanson ondule alors comme une vague, elle se tend et se détend à mon oreille selon que je m'attache aux éléments qui la composent ou à sa ligne mélodique, qui elle-même ne concentre pas tant la musicalité du morceau mais le lexique utilisé. Et pourtant, la musique que j'aime par dessus tout est celle qui se dispense de toute parole parce que rien n'est plus beau que n'importe quoi de Bach ou Chopin.
En fait, je ne peux même pas dire que je suis une fille face B parce que pour cela il faudrait que j'écoute de la musique et je suis obligée d'admettre que ça n'arrive pas souvent. Je ne sais pas danser et n'ai aucun sens du rythme, ce qui me rend régulièrement un peu triste. Je rapproche ça du fait qu'il m'était aussi insupportable de me déguiser les jours de mardi gras quand j'étais enfant. Et je peux vous dire qu'on est vraiment ridicule quand on est la seule petite fille en jupe en jean et pull jacquard le jour où l'école compte dix princesses, seize fées, une panthère, trois Minnie, une cosmonaute et une momie.

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mardi 8 avril 2014

La vie ce printemps-là


Au tout petit matin, quand l'avion a survolé Phnom Penh et que je voyais lentement disparaître les toits des maisons, des pagodes, des immeubles, des voitures, quand les gens ne furent plus rien que le mouvement qu'ils dessinaient et le Mékong un ruban bientôt évanescent, je compris soudain qu'une fois encore, je quittais le Cambodge dans l'urgence et la précipitation, qu'il ne s'agissait pas d'un simple départ mais d'une fuite et que l'enjeu en était vital. La fin du voyage avait été mouvementée et n'arrangeait en rien les secousses intérieures déjà ressenties, notamment le jour où il fut question de retrouver la maternité où j'étais née. Nous sommes passés devant le marché, l'hôtel des amis de mon père, les gargotes à nouilles et à brochettes, le lycée, les écoles, et puis, sur le bord de la route poussiéreuse, un petit hôpital blanc et bleu est apparu. Il faisait une chaleur terrassante et ma robe rose me collait aux jambes. Nous avons avancé entre les bâtiments aux façades sales, il y avait même une pièce pour les consultations psychiatriques, j'avais besoin de repères familiers. Les choses avaient changé, mes parents ne reconnaissaient pas vraiment, ils avaient pourtant travaillé plusieurs mois à la pharmacie de l'hôpital. Nous avons croisé une infirmière, ils lui ont demandé, nous cherchons l'ancienne maternité, celle des années 80. C'est juste là, vous y êtes.
Je n'ai aucune photographie, aucune trace, rien à ce sujet, le jour où je suis née, et là, j'y étais. Alors je vois une salle sombre, vétuste, crasseuse, mais surtout je vois une quinzaine de patients sur des lits minuscules, serrés les uns contre les autres, certains avec des perfusions précaires. Je vois le regard des patients, douloureux, implorant, perplexe aussi de me voir là, à la recherche de ma propre histoire, quand la leur s'écrit dans cet hôpital. Le médecin que je suis se sent très mal à l'idée de ne pouvoir rien faire pour les aider, de les abandonner là, d'être en quête de quelque chose d'aussi déplacé que mon propre passé alors qu'ils ne peuvent s'extraire de leur vie en cours. Je les ai tous regardés dans les yeux, doucement, et je les ai salués en joignant les mains et en inclinant la tête, je ne savais pas du tout quoi faire d'autre, des larmes violentes m'ont saisie. J'avais envie d'hurler.
Au retour, une amie m'a écrit "Tu dois avoir besoin de temps pour classer toutes ces émotions et ces images", c'est exactement ça, la première étape sera déjà d'aller chercher les photographies qui seront développées vendredi prochain, à l'autre bout de la ville.
Le retour prématuré du Cambodge nous a laissés quelques jours de liberté désoeuvrée que nous avons occupés à rassembler de petits luxes inhabituels pour tromper l'angoisse résiduelle. Par exemple, aller au cinéma l'après-midi, plusieurs après-midis de suite, même si le film est discutable et se laisser aller à en discuter. Assouvir une envie de petit pain au chocolat et de café au lait pour le goûter. Se raviser devant la boulangère et prendre aussi une sorte de macaron à l'ancienne, à la noisette, fourrée à la ganache. Craindre de regretter le deuxième pain au chocolat que ce macaron craquelé est venu remplacer. Se retenir de vérifier sur le chemin du café où il veut absolument m'emmener. Partager équitablement les victuailles, apprécier que le café au lait se prépare en mélangeant soi-même le lait bouillant et crémeux et le café serré. Pas mal le macaron, et je reviendrai aussi au Hibou, désormais mon café préféré.
Et puis un jour retourner travailler et noter attentivement cette phrase, articulée par des lèvres qui ont à peine dix-sept ans: "L'espoir c'est nul et désespérant parce que ça veut dire qu'on vit un truc horrible et qu'on ne peut rien faire d'autre qu'attendre".
Enfin, partir en weekend à Paris, et le commencer par un dîner à Spring, en accord avec la saison. Cela n'empêche en rien, le lendemain, de grignoter les délicieuses tartines du délicat et coloré Hôtel du Temps. La promenade fut très longue ensuite, et vive, et enjouée, et il fut question de rideaux en lin lavé, d'interrupteurs en porcelaine, d'un manteau d'été, d'un réveil vert pomme, d'un sac en tissu jaune curcuma et d'un déjeuner délicieux et joyeux à Taeko. C'était bien, je garde de tout cela un souvenir doux et fort à la fois, j'y pense quand le temps se fait plus rude.
Il y a aussi deux expositions, belles et denses. D'abord The place we live, au Musée du Jeu de Paume, pour découvrir en série le travail de Robert Adams et contempler longtemps les dinners et les citronniers de Californie, les vagues et la grande roue du parc d'attraction, les routes de l'ouest qu'on emprunte quand on veut tout oublier. Et puis aussi Nouvelles histoires de fantômes de Georges Didi-Huberman et Arno Gisinger au Palais de Tokyo, une installation indescriptible et émouvante, une histoire des larmes conçue comme un jeu de pistes.

Le samedi soir, le coeur au galop, il y avait le concert tellement attendu de Vincent Delerm. Avant le spectacle, dans la file d'attente, je cherchais des yeux quelqu'un qui me ressemblerait un peu, un code commun, un signe, mais rien. Je n'ai sans doute pas assez bien regardé. Enfin, le concert a commencé.
Il y a une petite chanson, très courte, qui n'a l'air de rien mais qui ce soir-là, dans le noir, touche en moi un espace mille fois exploré mais toujours hypersensible. Il y est question de cette époque dans la vie de Vincent Delerm pendant laquelle tous les garçons autour de lui, tout à coup, se sont découvert une passion violente pour le football américain, incarné dans la chanson par Joe Montana (quand on ne le connait pas du tout, le nom est assez mystérieux, presque poétique je trouve). Comment faire, quand on est adolescent, qu'on vit dans une ville minuscule et que tout le monde se met à suivre de très près le Superbowl et à collectionner des casquettes? Il chantonne J'ai fait semblant d'aimer ça.
Cet aveu, avec tout ce qu'il comporte d'angoisse, de tristesse et d'énervement (là, je pense à la période où toutes les filles portaient des pendentifs en forme de dauphin à cause du Grand Bleu, mais pas moi), la façon dont on peut céder sur son propre désir pour s'extraire d'une solitude me fait beaucoup d'effet. A l'époque, on ne peut pas du tout s'imaginer qu'on rencontrera un jour quelqu'un qui dira C'est qui Joe Montana? et éprouver alors le bonheur infini de ne plus avoir à faire semblant d'être un autre que soi. Déjà, lors du spectacle précédent de Vincent Delerm, j'avais été saisie par la justesse de cette chanson-là, qui retranscrit très bien le grand écart entre la vie rêvée à partir des images croisées au cinéma et ce que la vie nous impose, les impossibles d'une adolescence provinciale, comment on ne peut rien faire d'autre qu'attendre et se promettre que l'existence qui se prépare sera au plus près de ce que montre l'écran.
En tout cas, samedi soir, en guest star, à la fin du concert, il y avait Alain Souchon en chemise à carreaux qui n'avait pas très bien révisé les paroles de la chanson, c'était beau quand même, mais j'avoue qu'il m'a fait moins d'effet que Joe Montana.

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vendredi 31 janvier 2014

L'Italie l'hiver (1)


Le jour du départ, c'était à la fois l'anniversaire de ma mère, du père de G., de l'amoureux de S. (F.) et de H., qui avait eu de l'importance pour G. Cela faisait un certain nombre de messages à envoyer depuis l'aéroport, sans se tromper sur leur contenu et sur la modulation d'affection que nécessitait la variété des destinataires.
Ce matin-là, il n'avait cessé de pleuvoir. Une pluie drue et obstinée qui délavait les champs et les forêts. Dans la voiture, je résistais à l'envie de grignoter l'un des biscuits chocolat blanc et canneberges que j'avais glissés dans mon bagage-cabine (un sac mou très pratique, rose pâle, avec une grande fermeture à glissière, où j'entasse pour ce genre de circonstances divers appareils photographiques eux-mêmes enfermés dans un autre sac et puis cahiers, crayons, romans, vaste foulard, mouchoirs, magazines, baume à lèvres, rouge à lèvres etc), je me contentais de nourrir mes mains désséchées à l'aide de la délicieuse crème Résurrection des mains Aesop, la seule marque de cosmétique qui ait pensé à citer un vers de T.S. Eliott sur ses produits. Sauf que pour ma part, depuis les quelques jours qui précédaient ce voyage d'hiver en Italie, je n'arrivais pas du tout à me défaire de la voix de V.D. (vous avez deviné) qui murmure : Et dans l'air du soir/La chrysler s'envole/dans les fougères et les nénuphars (ne me demandez pas pourquoi)(celle-là serait plus à propos, en plus d'être vraiment de lui).
Dans l'avion, G. lit La communauté Universelle d'Eugène Green, je l'envie en silence. J'essaie de lire Epépé de Ferenc Karinthy mais le sommeil a raison de moi, je sens juste une main passer doucement dans mes cheveux avant de m'endormir tranquillement.
A Venise, il fait nuit. Nous suivons les instructions très précises de Marco, le chef d'orchestre qui nous loue son appartement pour quelques jours. On m'aide à hisser ma valise sur le bateau-bus qui permet de rejoindre l'aéroport au cœur de la ville. 
La nuit noire, interrompue ça et là par des lumières tremblotantes, le clapotis de l'eau, le silence sinon, les silhouettes floues des îles, des palais et des coupoles, donnent à cette arrivée un aspect fantômatique. Ce voyage consiste aussi à adoucir quelques fantômes parce qu'il y a dix ans maintenant, alors que j'avais fait la connaissance de G. environ six mois auparavant, nous avions déjà décidé de partir à Venise en hiver. La méconnaissance que nous avions de l'autre, les embarras que nous traversions alors avec nous-mêmes, les représentations romantiques rattachées à la ville et la pression qu'elles peuvent exercer, avaient laissé une petite cicatrice que nous tenions à panser dès notre retour en formulant cette promesse avisée : Nous reviendrons, dans dix années.
L'appartement de Marco était situé au troisième étage d'un joli immeuble caché dans une cour à laquelle on accédait après avoir emprunté plusieurs minuscules venelles depuis la calle dei greci. Les rues qui se croisent à angle droit, se rétrécissent en ruelles étroites et sans lumière, s'élargissent en places romanesques, se poursuivent après des portiques obscurs, des ponts, quelques marches, et puis l'eau partout, son onde lancinante, ses reflets, ses gondoles délaissées, ne cessent de me fasciner. Les valses silencieuses désormais disparues derrière les fenêtres des palais décrépits, les petites bougies devant le doux visage des icônes m'emplissent d'une très joyeuse mélancolie.
Ce soir-là, nous dînons à Vini da Gigio. Les taglionis à l'araignée de mer sont précis et rassurants, notre bonne humeur nous fait supporter le reste (le service nonchalant, un canard alla burannella sans intérêt, une polenta approximative). Sur le chemin du retour, les lumières du glacier nous font faire un détour, je m'amuse beaucoup de la célérité vertigineuse de la serveuse qui remplit à la spatule les petits gobelets en carton. J'ai pris straciatella/fior di latte, il a choisi marron glacé/fior di latte.
Ainsi, le premier soir à Venise, dix ans après, nous nous retrouvons en pleine nuit à comparer les parfums de nos crèmes glacées que nous dégustons les mains gantées.

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lundi 27 janvier 2014

Vies secrètes


En face de moi depuis près d'une demi-heure, ce garçon qui porte des pulls jacquard et qui a derrière lui plusieurs publications visiblement estimables me demande avec un indéchiffrable sourire:
-Vous écrivez vous aussi, non ?
-Non.
-Ah bon? Pourtant j'ai vraiment l'impression que vous écrivez !

//Bientôt et en fonction des conditions climatiques intérieures, le premier épisode des jours d'hiver en Italie//

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lundi 23 décembre 2013

Le grain et la ligne


Cet automne, j'ai très souvent pris le train. Parfois vraiment tôt, au petit matin, et je guettais son arrivée les mains dans les poches de mon manteau bleu marine, je fixais l'extrémité de la voie et ma respiration encore ensommeillée dessinait des nuages de froid sur le quai. J'ai avalé, pendant tous ces voyages brumeux, des paysages que je ne retenais pas malgré la répétition. Les volées de peupliers, les toits des fermes isolées, les rivières troubles, les champs à l'abandon, les châteaux à l'horizon, les fils électriques et les gares minuscules. La mélancolie des lieux traversés dont on ne sait rien d'autre, où l'on ne s'arrêtera jamais. Mais ce samedi là, c'était un voyage différent. J'ai failli rater le train, j'ai couru dans les escaliers du métro, mon sac à l'épaule, le souffle court. Le wagon s'est ébranlé, je venais à peine d'y monter. J'ai salué mon voisin, un garçon avec un accent anglais qui lisait quelque chose de Flaubert. J'ai fini un roman aussi, puis je me suis endormie.
A l'arrivée, au bout du quai, G. m'attendait avec un sourire et une part de cake au citron.
J'étais impatiente, il avait promis qu'on irait au Grand Palais voir les photos de Depardon. Il m'avait prévenue « Attends-toi à ce qu'il y ait beaucoup de monde » et déjà à la sortie du métro,  le piétinement des touristes et les odeurs de sucre brûlé agitent ma fatigue intérieure, sourde et silencieuse. Nous attendons un peu dans le bleu de la nuit, dans la file d'attente qui serpente, je suis dans un drôle d'état, je ressens une excitation naïve et impatiente qui côtoie de très près l'appréhension névrotique d'une éventuelle déception.
A l'intérieur du musée, je suis un peu oppressée par la foule, ses odeurs, son bavardage vain, le bruissement des anoraks, le frôlement des corps, la peau sèche d'une main, la fourrure sur les capuches des parkas, rien à voir pour l'instant avec la promesse d'Un moment si doux. Je serre un peu plus sa main, il avait retiré ses gants, achetés à Berlin.
Et puis, sans prévenir, alors que j'ai pénétré la salle d'exposition il y a à peine cinq minutes, je me retrouve face à Glasgow, années 80. Le ciel bleu tendre sur les murs gris dur, la brique humide, les fenêtres sans rideaux, la cour bétonnée, l'idée de la solitude même s'il y a des enfants sur les photos. Tout à coup les autres visiteurs disparaissent, je ne vois plus qu'une fille en robe vichy rose, des garçons qui font de la bicyclette, un pull jacquard, une paire de tennis, une bulle de chewing gum au bord des lèvres fières. Je ressens alors une tristesse étrange et un peu douce et je m'aperçois en même temps que je plisse des yeux pour éloigner des larmes déplacées, que ce qui m'absorbe entièrement, ce qui me fait retenir mon souffle et oublier les gens qui m'entourent, c'est le grain du ciel, le grain de la pierre, le grain des vitres, des trottoirs, et la condensation intime de ce grain troublant, précis et flou avec le grain de mon vécu subjectif. Les sensations et les souvenirs s'empilent alors en désordre, je me suis rappelée aussi qu'il avait promis que nous irions en Ecosse (et, sans relation apparente, qu'il préparerait des hot-dogs).
Le cœur battant, j'ai longuement contemplé les autres photographies.
Au Liban, un coiffeur sèche les cheveux d'un client qui a pendu sa carabine juste à côté, le temps du rendez-vous.
En Bolivie, une table en formica rouge avec la chaise assortie, un bouquet de fleurs rose pâle sur la table en bois d'une cafétéria.
Sur l'île Saint-Louis, un autoportrait aux couleurs douces.
Mais G. s'arrête longtemps devant une photographie verticale, une fenêtre donne sur Puerto Eden au Chili. On y voit une volute de fumée s'échapper du port, la neige poudre à peine les sommets, la lumière est doucement dorée, les nuages se noient autour d'une barque esseulée. G. est troublé par la sensualité qui se dégage des lignes de la photo, celles des montagnes qui dessinent la silhouette d'une femme allongée, la courbe de ses longues jambes. Alors je lui raconte que Depardon a fait cette photographie depuis une chambre d'hôtel mais qu'au moment de l'évoquer, lors d'un petit entretien avec Vincent Delerm, il dira « depuis une chambre d'amour ».
Voilà.

Un moment si doux, au Grand Palais, jusqu'au 10 février 2014

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dimanche 18 août 2013

This is all about Berlin (un feuilleton estival) (4)

//à Kreuzberg, une tentation matinale//

Parfois il n'y personne, d'autres fois une file d'attente impatiente et enthousiaste s'allonge sur le trottoir sans logique apparente. Il est question de faire ça vite, sans trop réfléchir, et en même temps que ce soit réussi, qu'il y ait un effet produit. Ce mélange d'excitation et de concentration provoque une certaine hâte joyeuse dont résulte quelque chose qui cloche à peu près à chaque fois.

Derrière le petit rideau plissé, on découvre le sale état de la cabine, son exiguïté. L'empressement devient mystérieusement grandissant et l'absurdité de la situation empêche toute tentative sérieuse de conceptualisation. La gravité sied mal à la photographie automatique.
Une fois la pièce de monnaie avalée par la machine, les choses se compliquent, au rythme des éclairs lumineux décisifs: l'attente entre deux photos parait toujours plus longue ou plus courte que celle imaginée, l'un ne sait plus quelle mine il doit adopter, l'autre s'en amuse, le cliché est pris dans un éclat de rire généralisé, rien ne se passe jamais comme prévu. Puis il y a quatre minutes pour s'en remettre tandis qu'à côté de la cabine, le jeune homme à cheveux longs continue de faire griller les saucisses à hot-dogs sur un bord de trottoir, impassible.
Bientôt le rectangle en noir et blanc tombe dans le réceptacle prévu à cet effet avec un petit bruit mat, les photos ne sont pas encore tout à fait sèches. Contemplation amusée et consternée à la fois. Une seule envie: revenir demain au Photoautomat.

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mercredi 24 juillet 2013

This is all about Berlin (un feuilleton estival) (3)

//Sur le chemin des cafés//

Le dimanche, une foule dense, hétéroclite mais unanime, se presse sur la ligne 2 du métro. A la station Eberstrasse, les wagons se vident et tous les passagers prennent la même direction, sur la droite, vers l'immense marché aux puces du Mauerpark, au nord de la ville. Là, en plein air, entre les touristes qui marchandent maladroitement un objet qu'ils oublieront parfois à l'hôtel et les autochtones qui repartent avec une table basse sous le bras, au-delà de la (fausse) bonne affaire à conclure, je finis par ressentir un inévitable malaise. Tous ces objets abandonnés me laissent entrevoir autant de vies marquées par une séparation, une disparition, le travail du temps. A qui appartenait ce cartable en cuir avec ses tâches d'encre, ce grand canapé en velours râpé, ce miroir rond peu flatteur, ce tampon-dateur, ce robot ménager, cette machine à écrire rayée, ces poupées russes, ces petites cuillères, et tous ces appareils photos qui suscitent ce matin-là l'intérêt de nombreux touristes français? Je profite de l'absence d'un vendeur pour faire un polaroïd de petits personnages en bois désuets, c'était plutôt joli mais ce cliché a disparu, je le cherche depuis trois jours...
Nous avons résisté, sans trop de difficulté il faut l'avouer, aux diverses propositions alimentaires qui ponctuent la déambulation embouteillée de rigueur et nous n'avons donc pas du tout goûté aux soupes, aux gaufres, aux crêpes, aux sandwiches turcs, aux jus de grenades et aux petits biscuits, nous réservant pour le déjeuner que j'avais prévu de faire au Slörm Café.
Depuis le Mauerpark, il faut revenir vers la station de métro puis emprunter la très large Danzigerstrasse, sur son côté gauche, en admirant les façades colorées des immeubles et une librairie de cinéma visiblement bien achalandée mais fermée.



Au Slörm, côté comptoir, on s'assoit sur des fauteuils de cinéma en velours rouge rabattables tandis que dans la pièce du fond, en compagnie d'un aquarium et d'un couple d'aras bien élevés, quelques fauteuils s'organisent autour de caisses en bois qui font usage de tables basses dans un certain respect de l'inachèvement assûmé. Le chocolat chaud se choisit au lait, blanc ou très noir, le petit sandwich chaud au chèvre et aux figues, avec du miel et de la roquette se grignote en discutant de l'après-midi à venir mais une fois sa dernière miette avalée, on est tellement bien entre les grandes oreilles des fauteuils à velours ras, qu'on a soudain très envie de faire une petite sieste, juste comme ça.
A quelques rues du Slörm, un après-midi lors duquel nous déambulions dans Prenzlauer Berg, nous nous sommes arrêtés au café CK où un garçon s'appliquait à verser lentement de l'eau bouillante sur son café filtre. Ça sentait terriblement bon. Le matcha est délicieux aussi.
Slörm Danzigerstrasse 53
Café CK Marienburgerstrasse 49


Le mieux, c'est d'arriver au Vux avec une petite faim, discrète, supportable, mais qui vous tiraille un peu quand même. Un peu comme quand vous décidez d'aller à Bob's kitchen et que vous savez déjà en chemin qu'un futomaki végétarien et un jus fraîchement mixé vont vous rassasier et vous procurer un sentiment de délectation en vous laissant si agréablement léger. Caché derrière une église, le Vux est un lieu lumineux, calme et tranquille, avec un beau parquet, du mobilier en bois blanc, des fleurs sur chaque table. La cuisine est végétarienne, faite maison évidemment, et chaque bouchée est enthousiasmante. Loin de l'agitation parfois démonstrative et bruyante de Mitte, dans un quartier où nous n'avons croisé aucun touriste, nous avons partagé une soupe de tomates, veloutée et épicée, servie avec un pain maison tout moelleux et encore tiède et goûté la tarte à l'aubergine bien relevée et parsemée de petites graines. En dessert, une tarte coco-citron ultra rafraîchissante, à la texture parfaitement soyeuse, et qui laisse à G. un souvenir impérissable. Une adresse qui vaut le détour, surtout en milieu de voyage, quand on est un peu fatigué.
Vux Wipperstrasse 14


Première tentative à the Barn en milieu d'après-midi: toutes les places sont occupées autour des toutes petites tables basses semi-improvisées. Leurs occupants en pull jacquard et lunettes à monture bois nous ont dévisagés avec une compassion ironique. Je ne prends même pas la peine d'examiner les pâtisseries exposées sur le comptoir.
Deuxième tentative, il est dix-huit heures, on nous informe que la fermeture a lieu dans une minute. Une grande dame brune en imperméable juste avant nous dans la file d'attente, demande à la serveuse dans un français impeccable "Je vais prendre une part de votre cake à la carotte qui me dévisageait depuis la rue". Je préfère goûter le cake au citron, coupé en tranche épaisse, elle-même déposée sur un carton blanc à bords ondulés qui sera glissé dans une pochette en papier brun. Deux minutes plus tard, nous avons convenu de nous arrêter sous un porche élégamment éclairé pour mieux admirer la texture de ce cake au citron au goût prodigieux, délicieusement frais et acidulé.
Troisième tentative en début d'après-midi, deux tabourets en bois recouverts de moumoute nous attendaient. J'ai choisi un flat white corsé et onctueux, il a pris un café et a beaucoup ri en trouvant du sucre super brut présenté dans un pot de fleur en terre. Nous avons partagé un gâteau qui empilait savamment des biscuits et de la ganache au chocolat, ce n'était ni sucré ni écoeurant comme on pouvait s'y attendre mais plutôt fin et délicat comme un dessert de grand-mère sans concession.
A quelques pas de The Barn, n'oubliez pas d'aller flâner à Do you read me? la librairie qui assouvit tous vos désirs de revues internationales à condition de faire abstraction de la placidité poseuse des vendeuses.
Tout près également, l'indispensable RSVP. Dans cette papeterie épurée et lumineuse, on tourne autour d'une unique et immense bibliothèque en bois clair où sont présentés de façon minimaliste et rigoureuse des porte-mines moutarde, blanc ou bordeaux, des cahiers, des carnets, des bloc-notes, souvent en papier brut, sobrement quadrillés en gris clair, avec des couvertures aux couleurs sourdes. Les mètres rubans s'enroulent dans de jolies boîtes en bois aux veines sombres, le coupe papier se dissimule dans un stylet blanc, jamais un dévidoir à scotch ne vous a paru aussi beau, on ne cesse d'être épaté par l'esthétique de l'utile. Dommage que la propriétaire ait un peu malmené la petite fille présente à ses côtés en lui infligeant du calcul mental affligeant et répété.
Dans la même rue que RSVP, n'hésitez pas à faire une pause à Mamecha, un joli salon de thé vert japonais, élégant et tranquille. Ils servent des petites pâtisseries légères et toute la journée de très appétissants bentos préparés par des cuisinières en tablier en lin bleu qu'on voit s'agiter avec souplesse en cuisine, dissimulée derrière un grand noren.
Un peu plus loin dans Mitte, chez Image Movement, toutes sortes de films rares ou expérimentaux en dvd et de grands fauteuils où s'installer pour regarder un documentaire sur un chorégraphe oublié.
The Barn Augustrasse 58
Do you read me? Augustrasse 28
RSVP Mulackstrasse 14
Mamecha Mulackstrasse 33
Image Movement Oranienburgerstrasse 18



Soir de pluie sur la Oranienstrasse toujours très fréquentée. Surpris par la tombée précoce de la nuit en novembre, nous avions erré dans des rues mal éclairées puis avions tenté d'éviter les flaques qui grossissaient dans un quartier d'immeubles anonymes, interrompus de temps à autre par les lumières agressives de cafés au comptoir lustré et sans clients. Au fil des rues désertes et brillantes de pluie, nous avions croisé la jambe siliconée d'un mannequin qui dépassait d'une poubelle en plastique orange.
Première halte pour se sécher un peu à Luzia, dont les flammes rases des bougies ont brûlé les pétales des petits bouquets éparpillés sur les tables en bois. L'endroit est très sonore et un peu froid, vaguement poisseux. J'avale un thé sans intérêt et nous nous enfuyons sous le parapluie à pois. A quelques pas, le bateau ivre était un refuge beaucoup plus intéressant. A la table du fond, il est vraiment plaisant d'écrire, de dessiner, de feuilleter ensemble le journal, de boire un verre de vin délicieux en grignotant des olives, un peu de fromage et une étonnante saucisse épicée en observant la faune hétéroclite et souvent amoureuse se presser au comptoir sous la gracieuse surveillance d'un immense vase de lys roses.
En journée, ne manquez pas de jeter un oeil aux sélections pointues et élégantes de la boutique Voo, à quelques mètres.
Le bateau ivre Oranienstrasse 18
Voo Oranienstrasse 24

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lundi 15 juillet 2013

This is all about Berlin (un feuilleton estival) (2)

//Au café//

Au Katie's blue cat, ça respire le gâteau qui sort du four et le bois ciré. Sur le comptoir et dans la petite vitrine s'empilent et s'alignent les shortbreads natures, brillants de sucre, ceux aux canneberges et aux pistaches et ceux au thé Earl Grey; il y a aussi des scones replets, des cookies blindés de fruits secs et de chocolat, du pain au levain à la mie crémeuse, des barres au citron et en saison, des whoopie pies à la citrouille. Dans la salle, on croise à la fois deux amies américaines venues expérimenter les cookies et le latte, une mère et sa fille qui dévorent un bagel au saumon avant d'aller au cinéma, une grande fille brune cheveux courts, longue jupe moutarde, lunettes en écailles et lecture concentrée de Kundera, une réplique de Lux Lisbon en train de préparer minutieusement des tartines (pain au levain + cheddar + raisin frais) qu'elle dévore avec délectation tandis que son accompagnateur laisse tranquillement fondre un peu de beurre sur les crumpets tièdes, qui, pour les avoir éprouvés, sont irrésistibles.


Tandis que nous partagions une part de carrot cake moelleux et parfumé, une fille est entrée en trombe avec un garçon qui affectait un air dégagé. Ils ont bu un latte en vitesse et sont repartis aussi sec, elle dans son trench années 70 et ses collants côtelés blancs, lui avec son écharpe frangée à motifs géométriques enroulée sans dessus-dessous autour du cou. Ils sont revenus deux minutes plus tard et ont demandé deux bagels à emporter, elle a fourré le sac en papier kraft brun dans son grand tote bag au slogan illisible et ils ont filé.
Tout près du Katie's blue cat, le mardi et le vendredi après-midi, la communauté turque accroche des lampions en papier et aligne ses stands colorés le long de la Spree, l'occasion de se promener entre les piles d'énormes grenades rubis, les petites brochettes qui grillent lentement et les épices entêtantes. Un garçon inquiet demandait aussi à la marchande de fromages ce qui pourrait parfaitement accompagner des gnocchis de betterave.
Dans le quartier, à deux pas du Katie's, vous tomberez forcément sur Vintage Galore, une jolie boutique où l'on fantasme de faire rentrer dans sa valise un abat-jour émaillé, un miroir en teck ou une lampe plissée ainsi que Sing Blackbird, une friperie-café où chiner des jolies blouses aux imprimés vintage.
Katie's blue cat Fridelstrasse 31

Vintage Galore Sanderstrasse 12
Sing Blackbird Sanderstrasse 11


La mise en confiance fut presque immédiate au 2and2: mobilier années 50 soigneusement sélectionné, alignement de Chemex et de bouilloires émaillées Tsuki Usagi, petits dessins adorables sur la carte, mugs rayés dépareillés, défense d'un café trié sur le volet. En milieu d'après-midi, sans avoir déjeuné, il n'était pas trop incongru de commander une part de quiche lorraine. Elle était tellement addictive (pâte maison bien croustillante et fondante, appareil lacté, discrètement fumé, onctueux) que nous en avons commandé une deuxième part. Comme les tartes sont réchauffées doucement pour les tiédir sans les dénaturer, vous avez tout le temps de vous enfoncer un peu dans les fauteuils moelleux et d'évoquer les péripéties de la matinée en sirotant tranquillement votre thé. En dessert, plein de petits gâteaux français (financiers, canelés, madeleines) et une tarte aux pommes normande douce et réjouissante.
Juste en face, de l'autre côté du trottoir, le Melbourne Canteen fut un refuge très agréable quand nous sommes arrivés un soir vers 22h30 après avoir découvert l'appartement que nous allions occuper pendant quelques jours (c'était la deuxième fois à Berlin, c'était avant de retourner au Michelberger, c'était une précaution pour vaincre l'appréhension d'un retour dans un lieu adoré. C'était très bien aussi!). Ils font notamment des supers cocktails et des pies délicieuses, servies brûlantes dans leur petit plat.
2and2 Pannierstrasse 6

Melbourne Canteen Pannierstrasse 57


Ce que j'ai d'abord vu au Meierei, c'est la petite pile rose de Manner sur le comptoir. J'assûme un penchant prononcé pour ces gaufrettes fourrées à la pâte de noisettes, et encore davantage pour celles fourrées au chocolat, emballées dans du papier couleur crème. C'est assez idiot mais je suis très sensible à l'objet en lui-même, la typographie employée, la façon dont s'ouvrent les paquets et le prédécoupage de chaque gaufrette, format domino. J'avais dévalisé un supermarché berlinois la première fois, je les traquais à Vienne et je bénissais la supérette bulgare qui en vendait toute la nuit juste à côté de l'hôtel de Budapest. Mais le Meierei ne se contente pas de proposer des Manner, il sert aussi des spécialités autrichiennes très finement cuisinées dans une ambiance parfaitement congruente (petites gravures alpestres sur les murs crème et vert d'eau). Le leberkäse, servi tiède avec une salade de pommes de terre légère et acidulée, est vraiment épatant, très subtil là où je craignais un simple pain de viande roboratif. En dessert, ne ratez pas le merveilleux apfelstrudel qui mêle généreusement pommes fondantes,  cannelle et fruits secs.
Meierei Kollwitzstrasse 42

D'autres cafés dans le prochain épisode!

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jeudi 11 juillet 2013

Interlude sentimental du feuilleton estival

//G. devant une installation de Rolf Julius au Hamburger Bahnhof, à Berlin au printemps//

Il m'a tendu la main du haut de l'installation dissimulée parmi les larges branches d'un arbre au nom inconnu. J'ai gravi l'échelle un peu raide et, ainsi installés côte à côte, au coeur des feuilles frémissantes, nous avons regardé les côtes lointaines et l'onde palpitante de lumière. J'ai pensé à Tom Sawyer (mon dessin animé préféré) et au merveilleux cimetière marin de Paul Valéry qu'il me chuchotait déjà il y a de cela dix ans maintenant.
Il dit "On dîne et après, je te montre un film." "C'est quoi?" "Tu verras."
C'était Margot at the wedding, le deuxième film de Noah Baumbach, jamais sorti en France et dans lequel je retrouve son acuité ironique quant à l'adolescence et aux relations familiales. Il dit "Je trouve ça mieux que Frances Ha", je n'arrive pas à savoir si je suis d'accord parce que Frances, avec ses grands bras levés au ciel, ses chemises de garçon sur ses robes à fleurs, ses histoires de fac qui ennuient tout le monde dans les dîners mondains, m'a quand même beaucoup touchée. J'aurais juste préféré qu'elle ait la lose jusqu'au bout (après le film, en terrasse, devant ma crêpe au chocolat, je dis "Wes Anderson n'aurait jamais choisi cette fin-là, lui!").

Un soir, il avait préparé une quiche lorraine (à la crème de soja). Un jour, au travail, il dépose en cachette un sandwich maison délicieux (baguette Cozic + rillettes de luxe) somptueusement emballé et me prévient d'un message Il y a un goûter à l'endroit habituel. Ne tarde pas trop!
Il partage mon goût pour les smoothies à la pastèque, la peau du lait dans le chocolat chaud matinal, il se ressert de mes spaghettis à la sardine et aux tomates.
Il est parti ce matin pour quelques jours, au loin, il prenait un train puis des bus qui passaient peu souvent. Il avait laissé sur mon bureau un paquet et un petit mot, de la lecture pour tromper l'absence. Dans l'appartement labyrinthique et silencieux, j'enfile l'un de ses cardigans sur ma robe rose et bleue et j'écris, avec aux pieds des chaussons de danse. L'effet Frances Ha, probablement.

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mercredi 2 janvier 2013

Full sentimental


Le 31 décembre 2012, au déjeuner, je réchauffai un bol de minestrone, fit cuire deux oeufs à la coque et renonçai (momentanément) à goûter l'un des douze canelés de la large boîte rouge livrée le matin-même.
Quelques heures plus tôt, nous sommes restés un petit moment sur le trottoir brillant de pluie à agiter nos mouchoirs en regardant filer une voiture grise qui venait du 31 avec à son bord deux invités rares et gracieux qui avaient justement partagé avec nous, entre autres choses, le même minestrone que celui de mon dernier déjeuner de l'année. Il avait désormais le goût étrange de leur absence. Je dis "étrange" pour "inédit" parce que je n'avais jamais jusqu'ici éprouvé leur présence à la maison et, maintenant qu'ils étaient partis, je contemplais d'un drôle d'oeil le canapé-lit de mon bureau (dont ils n'auraient plus besoin, et qu'il me fallait replier), la théière en fonte japonaise (que je n'utilise jamais pour moi), les petits pots de chutney offerts avec une délicate discrétion (picalilli et mango with steam ginger - j'ai déjà quelques idées de sandwiches), la boîte vide de toasts for cheese (à l'abricot, aux pistaches et aux graines de tournesol, terminés la veille avec du chèvre frais). Tout disait qu'ils n'étaient plus là et ça faisait un petit trou froid au creux de moi, d'autant que j'ai appris avec le temps que je suis très mauvaise en amitié et que des rencontres comme celle d'avec S+F, nos derniers invités de l'année, sont infiniment précieuses puisqu'avec eux je m'autorise à être moi-même, avec tous mes défauts et mes élans, mes maladresses et mes histoires un peu honteuses, mes inhibitions secrètes et mes espoirs timides, la sensation rare d'être soi, que peut-être seul connait W., lui qui pourrait dessiner ma cartographie intime de façon précise et sensible.
Je ne sais pas toujours très bien y faire avec les gens que j'aime car si je peux les aimer très fort, je laisse aussi les malentendus s'enliser, les silences se creuser, le bleu difficile s'installer, la vie séparer, en silence. Je regrette, souvent, j'éprouve le manque, mais je ne dis rien, je contemple le désastre causé par une (fausse) déception, une interprétation à contre-sens ou des conclusions trop hâtives, à la fois par timidité, lâcheté, colère, lassitude, et aussi désespoir. Je pensais à tout cela devant mon bol de minestrone autour duquel je réchauffais mes mains, et je faisais le voeu secret que jamais les voix de S+F ne deviendraient un souvenir, un manque, un regret, mais toujours quelque chose de vivant, profond et amusé, comme elles le sont en réalité. G., qui saisit la moindre nuance de détresse dans la plus discrète crispation de sourire, a proposé doucement de faire une virée chez le chocolatier et c'est en grignotant quelques carrés de ganache veloutée (vanille, marron, orange, basilic-citron) que nous avons précisé les perspectives de la soirée à venir (dîner japonais et cinémathèque personnelle).
La dernière fois que je serai allée au cinéma en 2012, c'était pour rester ravie et enthousiaste après la séance des Bêtes du Sud sauvage, qui montre comme la tendresse peut être violente, qu'elle se nourrit parfois de la peur la plus primitive (le feu, le vent, le déchaînement du ciel) tout comme d'une bouchée de beignet d'alligator. Difficile d'oublier la silhouette déterminée d'Hushpuppy, qui fend le bayou dans ses bottes en caoutchouc de conte de fées, fait revivre les aurochs et s'effondrer les glaciers, elle qui ne cesse de chercher à entendre les coeurs qui battent, même dans une feuille verte.
Les coeurs qui battent, ce sont aussi ceux de Paul Celan et Ingeborg Bachman, dont la correspondance révèle leurs êtres brûlés par l'Histoire, la poésie et un amour aussi indissoluble que compliqué. Le 20 août 1949, à Paris, Paul termine ainsi sa lettre, à destination de Vienne: Es-tu loin ou es-tu proche Ingeborg? Dis le moi, pour que je sache si tu fermes les yeux quand maintenant je t'embrasse. Une couverture douce et des grosses chaussettes seront bienvenues pour cette lecture où la douleur de l'écriture se dispute à celle de l'amour.
Les derniers jours de 2012 garderont pour moi le goût du saké, celui des biscuits à la vanille et au citron, du foie gras maison et de la confiture de figues violettes, de glace au thé vert, de glace au yaourt, des blinis qui dorent en faisant des bulles dans la poêle chaude, du mouvement des algues quand on en saupoudre la surface d'un okonomiyaki, du dessert au tapioca et à la noix de coco familial, d'une poule au pot soigneusement réalisée à partir de la recette que sa grand-mère écrivait sur des cahiers d'écolier, du pain de seigle grillé tartiné de beurre salé, des burgers juteux et parfumés le soir où nous avons vu Interiors, de la poularde sauce suprême du Tire-Bouchon, des california maki de minuit, du coeur de purée d'azuki dans la mousse de chocolat blanc à Tanpopo, la vie n'attend pas, je vous la souhaite heureuse et impatiente en 2013.

//la photo a été prise un matin de novembre au Michelberger Hotel à Berlin. N'y allez pas, vous risqueriez de ne plus vouloir en partir//

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