lundi 21 septembre 2015

Embrasse-moi pour rien

C'est samedi après-midi, je vais à la librairie avec G. Je n'aime pas trop cet endroit (pour ne pas dire que je le déteste, car il multiplie les impostures, mais c'est le seul lieu de la ville où le rayon littérature, bien qu'indigent, reste supportable).
Il fait doux et les gens se pressent en terrasse, c'est bientôt l'heure de l'apéritif. Je porte de très vieilles chaussures, des ballerines patinées en cuir bleu que mes parents m'avaient offert juste avant la soutenance de ma thèse. Elles sont légères et confortables, elles portent pourtant le temps qui a passé depuis, vraiment vite.
G. me dit « Je descends au rayon poésie ». Il passe très furtivement la main dans mes cheveux, que je n'ai pas coupés depuis un an environ alors qu'ils étaient déjà très longs. Il disparaît aussi vite.
Je me dirige vers les tables de la rentrée littéraire et j'essaie de faire abstraction des conversations vraiment pénibles tenues par les libraires avec leurs clients, imprécis et pressés. J'ai chaud, je retrousse les manches de mon pull col bateau généreusement soldé cet été par l'Atelier de Production et de Création.
Une excitation très enfantine me traverse devant les nombreux titre qui me sont encore inconnus. Je pense à la maison bâtie en friandises et en biscuits dans Hansel et Gretel. Je lis plusieurs quatrièmes de couverture, quelques débuts, de très rares pages au hasard (cela n'arrive que lorsque les deux premières étapes sus-citées ont été franchies) et puis soudain, au début d'un roman, je lis ceci :
(…) l'oreille plaquée au tronc d'un arbre par grand vent, j'entends ses craquements, des gémissements, des douleurs, preuve qu'il souffre comme n'importe qui. Et même la forêt dans sa totalité, et le ciel, les nuages, les pierres, les rochers, et les galets au bord de la mer, leur endurance à l'usure, leur durée malgré tout, leur indifférence.
Alors, de façon imprévisible et pour des raisons absolument mystérieuses, tout disparaît, les autres gens et le sentiment d'étrangeté qu'ils m'inspirent, les libraires et leur prolixité vaine, les bruits de téléphone, les alarmes de la sécurité qui sonnent pour rien, tout disparaît, tout est avalé par ces quelques lignes qui me font monter les larmes aux yeux.
La silhouette de G. s'approche de moi. Je ne peux rien faire d'autre que de lui lire ce passage à voix basse. J'ai l'impression que je pourrais passer le reste de ma vie ainsi, à lire, relire, encore, encore, ces deux phrases.
J'achète ce livre, et aussi deux autres. Le soleil de la rue m'éblouit. J'avance en plissant les yeux. La main de G. et le sac qui contient mes nouveaux romans à commencer me rassurent. Il est bientôt l'heure de rejoindre ma mère, partie en début d'après-midi voir mon père à l'hôpital. Et j'espère, j'espère de tout mon cœur, qu'il n'aura bientôt plus jamais besoin de dormir dans cet endroit-là.

Le roman en question : Les amygdales de Gérard Lefort aux Editions de l'Olivier
Et bientôt, si je retrouve des forces, je finirai d'écrire ici sur le Japon.

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dimanche 1 mars 2015

Ils obtenaient lentement, morceau par morceau, des choses de leur vie

//La scène se passe en fait à Tampere, en Finlande//

Quelques nuits passées à essayer de s'endormir sur un matelas appartenant en temps normal à d'autres gens. Evidemment, je n'y arrive pas du tout, ou alors vraiment mal. J'écoute les bruits des rues inconnues, de ces maisons qui ne sont pas les miennes. Piétinements, souffles suspects, cliquetis, craquements, je remonte la couverture jusqu'au menton. Mais parfois sa voix fend doucement la pénombre "Je n'arrive pas à dormir... on peut parler un peu ?" Alors, dans le refuge de son épaule, nos voix chuchotées évoquent confusément des sensations, des souvenirs absurdes et émouvants, et tout un tas de petites choses idiotes qui ne se partageraient avec personne d'autre (jeux de mots approximatifs, plaisanteries, refrains de chansons pas du tout face B). Enfin apaisés, nous finissons pas nous rendormir. Au réveil, un clin d'oeil.
De retour de chez ses parents, évidemment, je cite mon inévitable référence et il répond "Mais pour moi aussi ça revient à ouvrir des boîtes de Canigou malgré tout !"
Pour occuper le long trajet du retour, nous décidons de choisir tour à tour les chansons qui nous divertiront de la monotonie de l'autoroute. L'occasion pour moi de partager mon goût immodéré pour un vieux tube inavouable (je me dédouane en citant Hou Hsiao Hsien à ce sujet), de découvrir que les titres de Radiohead vieillissent assez mal ("C'est un peu lyrique là, non ?" dit-il poliment) et de me demander ce que devient Coralie Clément (réponse dispensable). Nous grignotons des canelés, du chocolat Mast Brothers aux amandes ("Je ne comprends pas que tu n'achètes qu'une tablette à chaque fois" dit-il en décrétant que c'est définitivement son préféré) et des oursons à la guimauve. Enfin, il est annoncé sur le sachet koala à la guimauve mais nous sommes formels, ce sont des oursons. Moins bons que les vrais oursons en plus !
Les jours heureux sont parfois interrompus parce que je vais voir mon père à l'hôpital. Il reste peu de temps mais suffisamment pour alourdir les épaules et chaque pas. Je n'arrive toujours pas à me faire à l'odeur de plastique sale qui règne un peu partout là-bas, dans le hall, les escaliers, le service. Le jour où j'ai vu ma mère se laisser aller à pleurer sous mon regard, quand j'ai vu ces rivières sur ses joues et son renoncement à me les dissimuler, je me suis sentie très vieille en une seconde, comme si soudain toute l'enfance avait été enfermée dans un sac solidement noué et jeté à la mer. Tenir bon malgré tout.
S'enfuir à Paris, ce sont les derniers jours de l'exposition François Truffaut. La musique de La nuit américaine me fait monter les larmes aux yeux, je m'émeus aussi devant tous les petits papiers et divers carnets de François. Hypnotisée par Bernadette Lafont dans Les mistons, j'ai presque envie de faire de la bicyclette. Au déjeuner, tout le monde veut les oeufs Benedict de Rose Bakery avec sa fondue d'épinards acidulée. Et puis les musées, le name-dropping danois, la vie en noir et blanc d'Alix-Cléo sur les conseils avertis de A.
Le dimanche soir il faut déjà reprendre le train, mais pas sans avoir goûté aux pitas réjouissantes de Miznon. Le bonus gracieux, c'est qu'une fois que tout fut dévoré, la pita et le chou-fleur brûlé, le garçon qui officie en cuisine nous offre une large part de pita débordante de légumes, d'herbes et de leur sauce spéciale au tahini. Tant pis pour les doigts qu'on venait juste d'essuyer patiemment.
A Petite Nature que de surprises, une soupe-noodle bien chaude et un garçon très Wes Anderson se concentre en réalité sur Eric Rohmer.
Plein de films au cinéma avec G., beaucoup de temps à guetter le moment où surgira l'émotion, souvent en vain. C'est en écoutant Jean-Paul Civeyrac répondre de sa belle voix calme aux questions discutables de Laure Adler (désolée Laure, mais en plus tu écorches tout le temps le titre des oeuvres dont tu veux parler, c'est un peu énervant) que l'émotion me saisit, surtout quand il parle de la mélancolie et de la distance à laquelle ses parents ont consenti en le soutenant dans ses études alors même que leur entreprise les éloignait d'eux, qui venaient d'un autre milieu. La douce intelligence de Civeyrac se retrouve dans la série de textes qu'il publie sous le joli titre Ecrits entre les jours, à lire à petites gorgées. Son dernier film, Mon amie Victoria, me laissait sceptique avant de me séduire tout à fait à partir du moment où l'opacité triste de Victoria infuse toute la mise en scène.
Chez Laure Adler encore, trois entretiens avec Catherine Deneuve. C'est tellement beau quand elle lit Les petits chevaux de Tarquinia que je lui pardonne de citer les Inrocks comme référence en terme de conseil cinéma (Catherine ! )
Sinon, il y a plus de dix ans de cela maintenant, l'une des premières promesses qu'il ait faite, peut-être à la terrasse du restaurant marocain ou alors sur le vieux canapé noir en trempant très vite des biscuits pas chers dans du thé très fort, alors il avait dit qu'un jour nous irions ensemble au Japon. C'est pour bientôt, si tout se passe bien.

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dimanche 5 octobre 2014

Qui ne ressemble à personne

//Un café à Riga, mais ce n'est pas le propos//

Il a proposé de partir en bord de mer, là où nous étions allés au tout début, quand il fumait des cigarettes la fenêtre grande ouverte, et dans la voiture grise aux sièges écossais, on écoutait du Purcell très fort.
Je ne savais pas très bien lire les cartes routières (je ne comprenais pas la question Est-ce qu'il y a une sortie indiquée par un triangle ?), je n'osais jamais dire que j'avais un peu faim (alors que j'avais très faim), on jouait parfois à se faire deviner des titres de films ou des écrivains et j'étais très mauvaise (car à l'époque, je n'avais pas encore vu de films scandinaves avec un chiffre dans le titre). Je portais des tennis rouge et bleu, lui des pantalons très souples et doux, en velours finement côtelé et aux couleurs passées. Les chambres d'hôtel minuscules avaient vue sur mer pour distraire des papiers peints aux fleurs désuètes. Il faisait la lecture et moi pas trop souvent parce qu'il s'endormait systématiquement, nous en rions encore.

Ce sont des souvenirs doux parce que c'était aussi l'apprentissage minutieux et maladroit de la cartographie intime de l'autre, avant celle des routes côtières.
Cette fois-ci, il y avait assez de soleil pour s'accorder une crêpe au citron en terrasse, dans un village minuscule, en observant une autochtone remplir le coffre de sa voiture de gros tourteaux pour le dîner (s'ensuivit une petite discussion sur les fruits de mer et cette question soulevée par G. "C'est quand même bizarre de nommer fruit quelque chose d'origine animale et pas végétale, non?")
Marcher longtemps et rire beaucoup ont un effet particulièrement exaltant quand on les pratique au bord des vagues, des dunes, des ports et des villas désertes dont on aperçoit la silhouette bourgeoise entre d'épais feuillages que le jardinier de la propriété se garde bien d'élaguer. Aucun de nous ne connait la sensation de se retrouver, l'été, dans une maison de famille, avec des vieilles bandes dessinées dans la chambre et une tarte aux pêches dans le four. Nous parlons de cela.
Le soir nous dormons dans une chambre d'hôtes avec des magazines de jardinage et d'autres de voiles dans le grand panier en osier. Nous nous retrouvons à dîner dans le même endroit que notre hôtesse, mais pas à la même table, ouf. Il y a du bar grillé avec du riz sauvage aux légumes, délicieux. Après le dessert, nous marchons le long de l'eau mais il fait si noir que les flots se confondent avec la nuit et on ne peut pas descendre sur la plage parce que les sandales scandinaves portées avec des collants ne sont pas compatibles avec le sable mouvant. Alors nous écoutons la mer les cheveux emmêlés.
Au petit-déjeuner, il y a de la confiture de rhubarbe et d'abricot sur la nappe à pois mais je me concentre sur la brioche locale, avec des petits raisins secs étonnamment bienvenus. Puis au marché près de l'église, nous grappillons pour le retour quelques tomates et des cocos frais de Paimpol et puis du pain dans une boulangerie qui fait aussi épicerie, salon de thé et lieu de commande pour le couscous du vendredi et le kig ha farz tous les premiers samedis du mois.
Nous marchons, nous marchons, sur les sentiers, sur les galets, entre les rochers recouverts d'algues, le long des chemins où courent les mûriers. Au retour, nous pensions qu'il était trop tard mais, alors que la plupart des gens sirotaient leur café post-prandial, on nous a gentiment installés à une petite table à l'écart, pour voir la mer en se réchauffant autour d'une petite montagne de moules au gingembre et au citron confit. La fumée aurait fait de la buée sur ses lunettes s'il en avait encore porté.
Une dernière promenade avant de rentrer, sur la langue de sable qui avance dans la mer et où il avait évoqué, il y a de ça des années maintenant, du temps des tennis rouge et bleu et des pantalons en velours finement côtelé, la danse lente des méduses telle que la décrit Paul Valéry.
Evidemment, la vie, ce n'est pas que des weekends en bord de mer. C'est aussi les longues journées de travail et rentrer vraiment tard, avec dans les oreilles un milliard d'histoires dures, injustes, cruelles, ou qui rendent tout simplement les gens maladroits de leur existence, ce qui est déjà beaucoup. C'est aussi prendre le train l'angoisse au ventre, la même que lorsque le téléphone sonne alors que ce n'est pas du tout une heure pour sonner. C'est se disputer un peu aussi, de temps en temps, pour des malentendus douteux que catalysent l'angoisse et la fatigue.
Evidemment, il n'est pas nécessaire de partir en bord de mer à chaque fois que la vie trébuche. On peut aussi dîner en terrasse à l'improviste et partager à l'occasion une pizza inattendue, coppa, gorgonzola et pêche pochée. Ou essayer de manger proprement un éclair au citron au soleil, en fin d'après-midi. Aller boire un thé vert et grignoter un cupcake à la myrtille.
Acheter plein de livres et les dévorer, les uns après les autres, comme on dévore les petites crevettes bouquet du samedi, avec une mayonnaise corsée, préparée à la cuillère par G.
Déjeuner tous les mardis à Petite Nature et regretter chaque fois que ni C. ni S. n'habitent ici parce qu'elles aimeraient forcément le Bol Dragon (et le veggie banh mi !).
Commander six madeleines au chocolat pour le goûter (c'est-à-dire que ce sont des madeleines classiques mais entièrement recouvertes d'une couche épaisse comme un petit manteau de chocolat noir. Il dit que ça lui rappelle les madeleines Bijou, en mieux).
Et puis, aller au cinéma voir Saint Laurent et aimer pour toujours le tout début du film, la voix de Saint Laurent au téléphone, et un peu plus tard le moment où Valéria Bruni-Tedeschi essaie un ensemble sous l'oeil aigu, sensible et bienveillant du styliste. Repenser à cette scène me fait monter les larmes aux yeux.

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lundi 25 août 2014

Trois mille cheveux de travers (préparent la rentrée)

//Bol dragon et petite surprise à Petite Nature//
Après un baltic road trip palpitant que je raconterai bientôt (enfin, je l'aurais déjà écrit si je n'avais pas été perturbée par le visionnage des Revenants un siècle après tout le monde. J'avoue que la présence de Céline Sallette en a largement scellé mon addiction et je suis même obligée d'avouer que malgré le milliard de trucs énervants du scénario et de la mise en scène, je suis très impatiente de connaître la suite), je partageai avec G. quelques jours de vacance(s) à la maison, avant la vraie rentrée. C'est quelque chose d'assez délicieux que de continuer  encore un peu à s'octroyer un petit-déjeuner ensemble, assis autour d'une table où s'étalent les tartines, le beurrier japonais et la confiture italienne, mon chocolat, son café et un jus d'oranges pressées, plutôt que d'avaler nos breuvages matinaux brûlants pieds nus sur les tomettes de la cuisine.
L'autre petit luxe ultime, outre celui de lire un roman victorien sous les draps en lin, fenêtre grande ouverte sur les balcons déserts des voisins, fut aussi de se retrouver pour déjeuner (activité habituellement réservée aux midis dominicaux) et j'ai bien aimé quand il a proposé vendredi dernier "Tu m'emmènes à Petite Nature ?"
Une nouvelle fois, tout était délicieux. On a trinqué autour de petits verres de jus orange-fraise-pastèque-menthe, il y avait des numéros de Vertigo à feuilleter et figurez-vous que la bande-son comportait la chanson qui a déclenché toute cette histoire de filles face B. Comme je commence un peu à connaître les responsables de la programmation musicale, je peux vous dire que finalement, j'aime bien aussi être une fille face A !
J'éprouve une certaine affection pour les dernières semaines de l'été, quand on est plein d'envies et d'inspiration, que le souvenir des vacances est encore vif et qu'on guette avec impatience les petits enthousiasmes de l'automne à venir, les nouveaux films, les nouveaux romans, les nouveaux élans comme autant de promesses intimes.

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samedi 12 juillet 2014

Les filles face B


Le concept de la fille face B est né d'un dépit ressenti un jour de printemps à Berlin sur un quai de S Bahn.
A nos côtés ce matin-là, pendant l'élaboration (animée) de cette notion, il y avait une fille qui portait un pardessus années 50 bleu marine, trop grand pour elle et pourtant d'une élégance folle, et une autre fille qui avait retroussé son pantalon, révélant une doublure fleurie juste au-dessus de sa paire de New Balance jaune citron. Après avoir fait remarquer ce point de détail à G. d'une voix que j'espérais détachée, j'enchaînai en disant que j'avais bien aimé la chanson qui était passée au Michelberger à la fin de notre petit-déjeuner environ une demi-heure avant notre arrivée sur ce quai de S Bahn, ce à quoi il a très nonchalamment répondu "Bah oui, c'est leur tube en fait." "Et...?" (le truc, c'est que je m'y connais tellement mal en musique actuelle que je ne sais même pas reconnaître un tube. Un tube, pour moi, ça reste ce qui passait au Top 50 quand j'étais enfant, ça va des Yeux revolver à Tout ce qui nous sépare, de Karin Redinger à Week end à Rome, de Voyage voyage à L'a
mour à la plage. Mais je serais bien en peine de citer un tube d'aujourd'hui).
G. a prestement précisé sa pensée: "Tu aimes toujours les tubes, surtout quand c'est de la pop !"
J'ai frémi à l'idée que la fille en pardessus ou l'autre en chaussures jaunes ait entendu cette réflexion et j'ai voulu répliquer mais mes arguments étaient minces vu que j'aimais vraiment bien cette chanson passée au Michelberger: "Pas du tout, archi-faux!... Enfin, ça dépend... Oh non, j'avais tellement envie d'être une fille face B !"
G. a beaucoup ri en entendant cet énoncé mais il a quand même insisté "Et oui, c'est comme ça, tu aimes systématiquement les tubes des groupes de pop ! C'est pas grave (!)"
Devant ma mine à la fois déconfite et révoltée (revival années 90, quand c'était mon attitude quotidienne), il m'a regardé gentiment (grrr) et il a dit, tandis que le S Bahn arrivait, "Bon mais alors elles sont comment les filles face B ?"
J'étais vexée, il fallait faire vite, j'ai résumé comme je pouvais: la fille face B n'aime pas les tubes (sauf ceux de son enfance, on est d'accord), non par posture ni forçage mais réellement par goût. Elle préférera toujours les à côtés, les choses discrètes, voire méconnues, en tout cas sous-estimées. Si elle aime un groupe de filles face A, elle délaisse les chansons évidentes pour le petit air complexe qui ne se fredonne presque pas, celui que personne n'écoute, que tout le monde oublie, sur lequel dans les soirées où le disque passerait, quelqu'un proposerait de réchauffer des feuilletés à la saucisse avec l'approbation générale.
J'entretiens un rapport compliqué à la musique, je n'arrive jamais à en parler parce que je sais que cela donnerait une image forcément réduite de moi. Si j'aime Vincent Delerm infiniment, je n'aime pas pour autant la chanson française par exemple. J'ai du mal aussi à aimer avec modération une oeuvre musicale. Une seule chanson peut circuler dans mon espace pendant plusieurs mois sans s'épuiser, je l'écoute se décomposer, ne plus former un ensemble harmonieux mais une succession de syllabes dont je goûte l'enchaînement et même la diction. La chanson ondule alors comme une vague, elle se tend et se détend à mon oreille selon que je m'attache aux éléments qui la composent ou à sa ligne mélodique, qui elle-même ne concentre pas tant la musicalité du morceau mais le lexique utilisé. Et pourtant, la musique que j'aime par dessus tout est celle qui se dispense de toute parole parce que rien n'est plus beau que n'importe quoi de Bach ou Chopin.
En fait, je ne peux même pas dire que je suis une fille face B parce que pour cela il faudrait que j'écoute de la musique et je suis obligée d'admettre que ça n'arrive pas souvent. Je ne sais pas danser et n'ai aucun sens du rythme, ce qui me rend régulièrement un peu triste. Je rapproche ça du fait qu'il m'était aussi insupportable de me déguiser les jours de mardi gras quand j'étais enfant. Et je peux vous dire qu'on est vraiment ridicule quand on est la seule petite fille en jupe en jean et pull jacquard le jour où l'école compte dix princesses, seize fées, une panthère, trois Minnie, une cosmonaute et une momie.

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mardi 27 mai 2014

La revanche de nos amours imaginaires*


Je me souviendrai longtemps que j'étais en train de dévorer une immense assiette de moules-frites avec plein de ketchup au pied d'une abbaye quand j'ai appris que Xavier Dolan remportait à Cannes le Prix du Jury. Je n'ai rien dit à personne (il y avait pourtant vingt-cinq invités qui mangeaient des moules-frites à mes côtés !) parce que ça fait midinette snobinarde mais j'ai ressenti une émotion qui n'était pas due au fait que je n'avais jusqu'ici jamais mangé de moules-frites de ma vie. Le lendemain, j'ai regardé le moment où Xavier Dolan reçoit son prix et le petit discours qui a suivi et, parce que tout s'est mélangé (combien compte le cinéma, combien comptent les images qui nous surprennent par hasard parfois à notre insu, combien comptent la détermination, la conviction intime de ce que l'on entreprend, combien Xavier Dolan est jeune et comme c'est beau et énervant), j'avoue que toute midinette snobinarde que je suis, j'ai un peu pleuré.
Bon.
Je me souviendrai longtemps aussi que c'est dans la belle salle du Coutume Café, devant un Cortado et un granola avec plein de bons fruits frais (dont un quartier de poire pochée à la cardamome vraiment pertinent), que j'ai lu le numéro 700 des Cahiers du Cinéma, complètement enthousiasmant et inspirant, délicat et enlevé, infiniment précieux tant il suscite de désirs. C'est un désir immatériel, qui ne s'achète pas et ne se montre à personne, qui ne sert à rien mais qui est complètement indispensable, c'est voir et revoir des films, dans tous les sens, n'importe quand, comme l'envie me prend. C'est l'un des seuls goûts de l'adolescence qui ne comporte aucune amertume. Lisez ce numéro des Cahiers et repensez vous aussi à ce moment de cinéma qui a provoqué une émotion comparable au coup de hache qui a brisé la mer gelée en vous. Ça vaut presque une séance chez l'analyste !
En mai, la résistance contre les avanies de l'existence s'organise comme elle peut.
C'est se retrouver à relire La vie mode d'emploi dans la chambre d'un château en lisière de la mer. C'est prendre le train pour retrouver une amie au déjeuner dans la rue du marché Popincourt. C'est cuisiner des asperges, des fèves, des petits pois, avec tout ce que cela implique de préparation, des mains de l'autre que l'on frôle au-dessus de la passoire émaillée. C'est acheter des taies d'oreiller rose blush et une jupe à pois même si on ne sait pas très bien avec quoi on la portera. C'est observer la lente éclosion d'un bouquet de pivoines. C'est Wes Anderson. C'est G. qui veut absolument voir Maps to the stars le jour de sa sortie et se justifie C'est mon Wes Anderson à moi ! C'est le fraisier de Madame Durand et la tarte à la rhubarbe de Marianne. C'est écrire le long des journées fériées. C'est tenter de garder au creux de soi l'idée qu'on ne cèdera rien au chagrin.

*Je fais de cette phrase de Xavier Dolan ma devise pour quelques temps.

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jeudi 8 mai 2014

C'était l'hiver en Italie (2)


Un soir je suis rentrée, il avait préparé des boulettes de veau au parmesan et des spaghettis à la sauce tomate.
Je me souviens encore très bien des vacances en Italie.
Comme les premiers trains de la matinée pour Florence étaient complets, comme il n'était pas possible de louer une voiture, comme il faisait un temps radieux et que nous n'avions pas du tout envie de continuer à nous énerver sur le système informatique de réservation des billets de train, nous avons abandonné nos bagages à la consigne et nous avons traversé des tas de ponts le coeur léger et l'estomac tout autant à la recherche d'un petit-déjeuner digne de ce nom. Tout était divinement frais, l'air, les pavés, les cours désertes, les églises et surtout les petits choux et la brioche que nous avons trouvés en chemin. Nous étions partis vraiment tôt ce matin-là et je me souviens très bien des couleurs de l'aurore sur la lagune et les façades. 
Je me souviens aussi que devant l'atelier d'un fabricant de masques, j'ai évoqué le malaise qu'avait provoqué la séance d'Eyes Wide Shut. Puis, l'appétit aiguisé par la longue marche, nous nous sommes arrêtés à Da Merca, et nous avons grignoté des cicchetti au prosciutto crudo, à la mortadelle, à la ricotta et au salami piccante. Il était un peu tôt pour le verre de Prosecco.
Et puis enfin, il fut l'heure de prendre le train.
Je me souviens très bien qu'il y avait une famille d'Anglais dont le père écrasait des portions de Vache qui rit entre deux biscottes emballées dans du papier transparent et crissant, les mêmes qu'à l'hôpital. Je me souviens aussi que j'avais passé un long moment à raconter dans mon journal le jour où j'avais retrouvé, sur la façade d'une villa du Cannareggio, la plaque sculptée qui représente un monsieur à turban et son chameau, plaque qui m'avait déjà beaucoup frappée lors du premier voyage, dix ans auparavant. Je racontais aussi la fin d'après-midi où nous étions restés longtemps contempler les sommets enneigés des alpes italiennes et les contours flous de l'Île des Morts depuis l'embarcadère. C'est l'un de mes endroits préférés au monde.
A Florence il pleuvait sec mais l'arrivée au Tre Stanze fut ravissante. Le grand escalier comme dans un film de Visconti. Et dans la chambre au plafond tellement haut, des rideaux en coton blanc qui s'éparpillaient en vagues sur le parquet. Sur la table en bois foncée, une corbeille de fruits frais, des biscuits à la noisette, un carafon, deux coupes, deux serviettes en lin (repassées) et deux couteaux à bout rond avec un manche en corne. Une petite pièce avec une coiffeuse pour se remettre du rouge à lèvres avant de sortir. Dans la salle de bains, une serviette brodée (repassée) aux initiales du propriétaire. Lampes anciennes et draps épais. Silence absolu. J'aurais pu rester là des semaines, des mois.
J'étais déjà venue à Florence, un voyage scolaire sur l'initiative d'un professeur de latin, c'était le lycée, les cheveux au carré et l'impatience de devenir soi-même. Je n'avais pas du tout aimé, en grande partie parce que les filles qui participaient à ce voyage portaient des jolis prénoms grecs (!), des jolis cheveux, des jolis sacs (alors que franchement, un sac Oillily, bon...), des jolis sourires, tout me terrassait et a fait le terreau des premières années de psychanalyse (comment être une fille? Je vous le demande).
Alors j'étais bien contente que des souvenirs neufs et heureux eurent la possibilité de prendre le dessus!
L'Annonciation de Fra Angelico au Musée San Marco.
Le Caffè Latteria Caffelatte et le lait chaud à la cannelle servi par une Florentine revêche qui porte pourtant un joli tablier fleuri et prépare du gâteau à la carotte et aux amandes pas mal du tout. Je voulais une part de tarte aux légumes mais elle me regarde et dit "Je ne vois pas comment ça pourrait vous plaire, c'est un snack pour les gens malades!" Je ne sais pas bien comment interpréter le fait que j'aie l'air en si bonne santé.
Le dîner dans la belle salle voûtée du Buca Lapi, et le gâteau au chocolat offert par le gentil serveur.
L'élégance des senteurs à la Perfumeria Santa Maria Novella. Le pot de crema per le mani au citron
Les Offices. Les visages des Vierges. L'histoire d'Umiliana.
L'odeur de la pluie sur les pavés, des cafés chauds, des foccace qui sortent du four.
Les petits-déjeuners dans les pasticcerie du quartier. Les chocolats très épais et capiteux.
Les lèvres un peu brûlées par la meilleure part de pizza du monde.
La photo ratée de la cabine de photomaton, à cause d'un pigeon.
Apprendre que l'épouse de Marino Marini s'appelait Marina.
Le jour où, de l'autre côté de l'Arno, en déambulant au hasard des rues, il y avait la maison où Tarkovski a passé les dernières années de sa vie. L'émotion dans le regard de G.
Toutes les filles de la classe de latin du lycée qui se noient enfin.
J'aime voyager pour des milliards de raisons.

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vendredi 31 janvier 2014

L'Italie l'hiver (1)


Le jour du départ, c'était à la fois l'anniversaire de ma mère, du père de G., de l'amoureux de S. (F.) et de H., qui avait eu de l'importance pour G. Cela faisait un certain nombre de messages à envoyer depuis l'aéroport, sans se tromper sur leur contenu et sur la modulation d'affection que nécessitait la variété des destinataires.
Ce matin-là, il n'avait cessé de pleuvoir. Une pluie drue et obstinée qui délavait les champs et les forêts. Dans la voiture, je résistais à l'envie de grignoter l'un des biscuits chocolat blanc et canneberges que j'avais glissés dans mon bagage-cabine (un sac mou très pratique, rose pâle, avec une grande fermeture à glissière, où j'entasse pour ce genre de circonstances divers appareils photographiques eux-mêmes enfermés dans un autre sac et puis cahiers, crayons, romans, vaste foulard, mouchoirs, magazines, baume à lèvres, rouge à lèvres etc), je me contentais de nourrir mes mains désséchées à l'aide de la délicieuse crème Résurrection des mains Aesop, la seule marque de cosmétique qui ait pensé à citer un vers de T.S. Eliott sur ses produits. Sauf que pour ma part, depuis les quelques jours qui précédaient ce voyage d'hiver en Italie, je n'arrivais pas du tout à me défaire de la voix de V.D. (vous avez deviné) qui murmure : Et dans l'air du soir/La chrysler s'envole/dans les fougères et les nénuphars (ne me demandez pas pourquoi)(celle-là serait plus à propos, en plus d'être vraiment de lui).
Dans l'avion, G. lit La communauté Universelle d'Eugène Green, je l'envie en silence. J'essaie de lire Epépé de Ferenc Karinthy mais le sommeil a raison de moi, je sens juste une main passer doucement dans mes cheveux avant de m'endormir tranquillement.
A Venise, il fait nuit. Nous suivons les instructions très précises de Marco, le chef d'orchestre qui nous loue son appartement pour quelques jours. On m'aide à hisser ma valise sur le bateau-bus qui permet de rejoindre l'aéroport au cœur de la ville. 
La nuit noire, interrompue ça et là par des lumières tremblotantes, le clapotis de l'eau, le silence sinon, les silhouettes floues des îles, des palais et des coupoles, donnent à cette arrivée un aspect fantômatique. Ce voyage consiste aussi à adoucir quelques fantômes parce qu'il y a dix ans maintenant, alors que j'avais fait la connaissance de G. environ six mois auparavant, nous avions déjà décidé de partir à Venise en hiver. La méconnaissance que nous avions de l'autre, les embarras que nous traversions alors avec nous-mêmes, les représentations romantiques rattachées à la ville et la pression qu'elles peuvent exercer, avaient laissé une petite cicatrice que nous tenions à panser dès notre retour en formulant cette promesse avisée : Nous reviendrons, dans dix années.
L'appartement de Marco était situé au troisième étage d'un joli immeuble caché dans une cour à laquelle on accédait après avoir emprunté plusieurs minuscules venelles depuis la calle dei greci. Les rues qui se croisent à angle droit, se rétrécissent en ruelles étroites et sans lumière, s'élargissent en places romanesques, se poursuivent après des portiques obscurs, des ponts, quelques marches, et puis l'eau partout, son onde lancinante, ses reflets, ses gondoles délaissées, ne cessent de me fasciner. Les valses silencieuses désormais disparues derrière les fenêtres des palais décrépits, les petites bougies devant le doux visage des icônes m'emplissent d'une très joyeuse mélancolie.
Ce soir-là, nous dînons à Vini da Gigio. Les taglionis à l'araignée de mer sont précis et rassurants, notre bonne humeur nous fait supporter le reste (le service nonchalant, un canard alla burannella sans intérêt, une polenta approximative). Sur le chemin du retour, les lumières du glacier nous font faire un détour, je m'amuse beaucoup de la célérité vertigineuse de la serveuse qui remplit à la spatule les petits gobelets en carton. J'ai pris straciatella/fior di latte, il a choisi marron glacé/fior di latte.
Ainsi, le premier soir à Venise, dix ans après, nous nous retrouvons en pleine nuit à comparer les parfums de nos crèmes glacées que nous dégustons les mains gantées.

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lundi 23 décembre 2013

Le grain et la ligne


Cet automne, j'ai très souvent pris le train. Parfois vraiment tôt, au petit matin, et je guettais son arrivée les mains dans les poches de mon manteau bleu marine, je fixais l'extrémité de la voie et ma respiration encore ensommeillée dessinait des nuages de froid sur le quai. J'ai avalé, pendant tous ces voyages brumeux, des paysages que je ne retenais pas malgré la répétition. Les volées de peupliers, les toits des fermes isolées, les rivières troubles, les champs à l'abandon, les châteaux à l'horizon, les fils électriques et les gares minuscules. La mélancolie des lieux traversés dont on ne sait rien d'autre, où l'on ne s'arrêtera jamais. Mais ce samedi là, c'était un voyage différent. J'ai failli rater le train, j'ai couru dans les escaliers du métro, mon sac à l'épaule, le souffle court. Le wagon s'est ébranlé, je venais à peine d'y monter. J'ai salué mon voisin, un garçon avec un accent anglais qui lisait quelque chose de Flaubert. J'ai fini un roman aussi, puis je me suis endormie.
A l'arrivée, au bout du quai, G. m'attendait avec un sourire et une part de cake au citron.
J'étais impatiente, il avait promis qu'on irait au Grand Palais voir les photos de Depardon. Il m'avait prévenue « Attends-toi à ce qu'il y ait beaucoup de monde » et déjà à la sortie du métro,  le piétinement des touristes et les odeurs de sucre brûlé agitent ma fatigue intérieure, sourde et silencieuse. Nous attendons un peu dans le bleu de la nuit, dans la file d'attente qui serpente, je suis dans un drôle d'état, je ressens une excitation naïve et impatiente qui côtoie de très près l'appréhension névrotique d'une éventuelle déception.
A l'intérieur du musée, je suis un peu oppressée par la foule, ses odeurs, son bavardage vain, le bruissement des anoraks, le frôlement des corps, la peau sèche d'une main, la fourrure sur les capuches des parkas, rien à voir pour l'instant avec la promesse d'Un moment si doux. Je serre un peu plus sa main, il avait retiré ses gants, achetés à Berlin.
Et puis, sans prévenir, alors que j'ai pénétré la salle d'exposition il y a à peine cinq minutes, je me retrouve face à Glasgow, années 80. Le ciel bleu tendre sur les murs gris dur, la brique humide, les fenêtres sans rideaux, la cour bétonnée, l'idée de la solitude même s'il y a des enfants sur les photos. Tout à coup les autres visiteurs disparaissent, je ne vois plus qu'une fille en robe vichy rose, des garçons qui font de la bicyclette, un pull jacquard, une paire de tennis, une bulle de chewing gum au bord des lèvres fières. Je ressens alors une tristesse étrange et un peu douce et je m'aperçois en même temps que je plisse des yeux pour éloigner des larmes déplacées, que ce qui m'absorbe entièrement, ce qui me fait retenir mon souffle et oublier les gens qui m'entourent, c'est le grain du ciel, le grain de la pierre, le grain des vitres, des trottoirs, et la condensation intime de ce grain troublant, précis et flou avec le grain de mon vécu subjectif. Les sensations et les souvenirs s'empilent alors en désordre, je me suis rappelée aussi qu'il avait promis que nous irions en Ecosse (et, sans relation apparente, qu'il préparerait des hot-dogs).
Le cœur battant, j'ai longuement contemplé les autres photographies.
Au Liban, un coiffeur sèche les cheveux d'un client qui a pendu sa carabine juste à côté, le temps du rendez-vous.
En Bolivie, une table en formica rouge avec la chaise assortie, un bouquet de fleurs rose pâle sur la table en bois d'une cafétéria.
Sur l'île Saint-Louis, un autoportrait aux couleurs douces.
Mais G. s'arrête longtemps devant une photographie verticale, une fenêtre donne sur Puerto Eden au Chili. On y voit une volute de fumée s'échapper du port, la neige poudre à peine les sommets, la lumière est doucement dorée, les nuages se noient autour d'une barque esseulée. G. est troublé par la sensualité qui se dégage des lignes de la photo, celles des montagnes qui dessinent la silhouette d'une femme allongée, la courbe de ses longues jambes. Alors je lui raconte que Depardon a fait cette photographie depuis une chambre d'hôtel mais qu'au moment de l'évoquer, lors d'un petit entretien avec Vincent Delerm, il dira « depuis une chambre d'amour ».
Voilà.

Un moment si doux, au Grand Palais, jusqu'au 10 février 2014

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vendredi 30 août 2013

Si ce jour-là tu as de la peine (récit d'un été)

//à la maison expérimentale//

L'été a commencé le 11 juillet quand j'ai pris un train, toute seule, tôt le matin.
J'ai croqué dans un Reubens sandwich en sirotant un jus de poire sans baisser les yeux face aux regards compatissants de mes voisins qui plaignaient ma solitude.
J'ai marché longtemps dans des rues que je connaissais parfois par coeur, parfois très mal, mais sans jamais me perdre.
Au Téléscope, j'ai bu un thé glacé et du lait frais en écrivant un mini-roman destiné à G.
J'emmenais partout avec moi Un barrage contre le Pacifique, lu il y a longtemps et mystérieusement oublié, exactement comme j'oublie systématiquement tout ce qui a trait au Cambodge, à mon histoire familiale. Tristesse et fascination en lisant Duras évoquer des terres familières et pourtant inconnues.
A Rose Bakery le matin il n'y a personne, sauf un garçon qui croyait que les oeufs Benedict étaient à la mayonnaise. J'ai pris un marbré au chocolat et j'avais oublié qu'il était aussi délicieux.
J'ai retrouvé C. à la terrasse du Bal Café, il y a eu une seconde d'hésitation quand nos regards se sont croisés mais la conversation démarra avec la limpidité que seule permet une connivence patiemment établie. Le crumble abricot-framboise entre deux fut fameux et, rejointes pas une jeune fille qui lisait Leonor Baldaque, nous avons parlé de nos amoureux, de Mia Hansen-Love, des tee-shirts Thomsen et des honorables-formidables. La séparation, place de Clichy, prit un certain temps.
De retour dans l'appartement silencieux, j'ai lu à voix haute et pour moi seule Alice in Wonderland.
J'ai préparé un clafoutis aux cerises en attendant G.
Tard dans la nuit, sur le quai de gare tout gris, il m'a serrée fort. J'étais à la fois très heureuse et très triste mais je n'ai rien dit. Il m'a pris la main.
Je l'ai souvent et doucement observé, pour voir s'il avait changé, ou pas.
Il a trouvé que les sandales scandinaves, en cuir gris et talons bois, étaient vraiment jolies.
Le 20 juillet, le dîner japonais était gracieux mais pas autant que la fantaisie de grignoter une crêpe au chocolat grand-mère face au port, sur lequel la nuit était déjà tombée, à l'heure à laquelle nous aurions dû rentrer.
Nous avons rejoint S+F dans la maison de location au pignon rose sur la route de la plage. Deux jours c'est si court, je le sens bien avant l'heure du départ et pour un milliard de raisons, la tristesse me rattrape, mon regard se brouille au-dessus du délicieux gâteau au fromage blanc.
Puis un jour nous avons fait nos valises et nous avons pris un avion pour Helsinki.
La vie fut douce, je respirais mieux.
Dans l'appartement de Punavuori, nous avons improvisé des petits dîners sur la jolie table patinée de la cuisine sur cour. Nous avons beaucoup fréquenté les halles couvertes où la brioche à la cardamome était savamment moelleuse, ainsi que le marché aux puces d'où je faillit repartir avec une machine à écrire mais dont nous sommes raisonnablement repartis avec des petits verres anciens emballés dans du papier journal.
Nous avons arpenté la ville en tout sens, traversant les parcs et les églises, longeant les quais et les places, explorant les musées d'art contemporain et les galeries plus discrètes, examinant les rayons des supermarchés, flânant sans but en admirant les façades couleur vanille, fraise, abricot ou pistache.
Un après-midi, surpris par un orage, nous sommes entrés en trombe dans une minuscule épicerie italienne où deux fauteuils nous attendaient autour d'une table basse. Nous avons grignoté des sandwiches légumes et mozzarella et avons discuté de le meilleure façon de faire du café. Une fille en robe imprimée et petit blouson est entrée, elle a demandé une glace au chocolat et G. a immédiatement décrété qu'il était indispensable que nous goûtions cette glace qui paraissait tellement onctueuse. J'allai nous en chercher un petit pot, il n'y avait que quatre parfums, ce qui était très bon signe. La texture de cette simple glace au chocolat fut renversante, son goût d'une intensité rare. Il m'a promis qu'on reviendrait.
Nous avons pris un tram qui passait juste devant cette épicerie italienne et qui s'arrêtait à quelques mètres de la maison d'Alvar Aalto, sur les hauteurs d'Helsinki. C'est une façade discrète, au pied d'immeubles anonymes, à côté d'une bibliothèque de quartier. Je n'arrive pas à oublier la phrase pourtant anodine prononcée lors de la visite guidée par l'étudiant en acoustique qui la réalisait "De leurs nombreux voyages, Alvar Aalto et sa femme ne rapportaient pas que des souvenirs, mais aussi des idées"
Quant à nous, à bord d'une Seat Ibiza grise de location, nous avons bientôt quitté Helsinki, et ce fut le début d'un inoubliable road trip.
Les lacs dessinaient partout des surfaces claires et moirées, les forêts majestueuses et presque immobiles dissimulaient les maisons à pans de bois, les nuages développaient des expansions inédites, le soleil se couchait très tard en s'embrasant sans fin.
Nous avons visité des maisons anciennes, des jardins de monastère, des musées d'art moderne déserts, des marchés, des ateliers, des antiquaires de bord de route.
Nous avons fait du canoë.
Nous avons cru voir un ours, nous avons caressé des nénuphars.
Nous avons cueilli des groseilles, du cassis, des petites pommes qui n'étaient pas encore tout à fait mûres.
Nous avons marqué un temps d'arrêt significatif face à la jeune fille rousse d'Helene Schjerfbeck sur un tableau qui s'appelle The tree of life, exposé au Musée des Beaux Arts de Joensuu, une petite ville qui s'aborde avec patience. Ce soir-là, nous avons dîné dans un restaurant indien délicieux où se retrouvait toute la communauté pakistanaise locale.
Nous avons goûté au Runberg cake, si joli avec sa goutte de confiture de framboise à son sommet, nous avons aussi mangé du gâteau à la crème aigre avec du coulis de fraise, des crêpes russes épaisses et réconfortantes, des tartelettes au riz, de la friture de fera, de la soupe au saumon et à la crème, des tartines de pain de seigle avec du beurre parfumé à l'aneth, du gâteau aux pommes, des biscuits fourrés à la crème, des beignets encore tièdes, et dans la salle déserte de la chambre d'hôtes où nous sommes arrivés tard, au bord d'un lac et au milieu des bois, on nous apporta une salade de pommes de terre relevée d'oignons rouges, de câpres, de moutarde à l'ancienne. Le poisson délicatement pané qui l'accompagnait s'alanguissait sous la noisette de beurre d'herbes.
Nous avons fait un pèlerinage Alvar Aalto (AA) avec une fébrilité et une curiosité presque enfantines. Nous avons rejoint un groupe de Japonais chapeautés et nous avons emprunté le chemin qui serpentait entre les arbres, au bord de l'eau, pour rejoindre la maison expérimentale, construite sur une île, et je m'étonnai du confort spartiate que s'accordait AA durant ses étés passés là. Nous avons retrouvé ces mêmes Japonais devant la bibliothèque AA et l'hôtel de ville AA de Säynätsalo; quant au musée AA, où nous les avons perdus de vue, il abrite un charmant café que nous avons été heureux de trouver et qui servait des penne aux légumes fumants et parfumés (sous des suspensions AA, évidemment).
La prolixité d'AA et ses lignes pures sont admirables à Seinajoki, la ville où se dressent avec majesté son incroyable église filiforme, son université et son théâtre dont les courbes supérieures dessinaient un piano et qu'une dame charmante a bien aimé nous faire visiter sur la pointe des pieds.
Nous avons essayé de photographier la Villa Mairea, conçue par AA et sa première épouse pour leur amie Maire Gullichsen, une jeune femme de goût et de caprices. Tout y est paisible et harmonieux: le bureau du rez-de-chaussée blindé de bibliothèques basses pleines à craquer, le piano et son couvercle en plexi bombé (pour que personne ne pose jamais rien dessus, ah!), la véranda, sa végétation luxuriante et ses fauteuils en osier, le jardin dont la piscine épouse les courbes de la forêt alentour.
Nous ne sommes pas repartis du pays sans passer par une boutique Artek.
Nous avons faillit prendre un bateau mais on nous annonça qu'il était en panne, alors, face au lac Pielinen, sur un banc ensoleillé, nous avons déballé le mini pique-nique acheté à la sauvette à la boulangerie du village qui servait aussi aux habitués une soupe épaisse et aromatique. Le petit feuilleté à la saucisse, croqué dans un sourire, s'avéra fameux.
Dans la voiture, où je faisais des lectures d'intérêt inégal, il aimait bien avoir à portée de main des petits bonbons à la réglisse.
Nous avons roulé sous le tonnerre, sous le ciel couleur de cerne ou de cendre, sous la pluie tonitruante, sur des pistes de terre isolées, entre des champs labourés, nous avons bientôt rejoint la côte est.
Ce fut le temps des festival de musique classique et contemporaine, des galeries et des musées, des latte et des burgers en terrasse, des petits-déjeuners dans le désordre, des dîners de desserts, des boutiques, des librairies, des promenades infinies le long de l'eau, des après-midis entiers passés dans les jolis cafés à lire, écrire, et dévorer des tartes vanille-rhubarbe. Ce fut le temps de la nonchalance assumée. Ce fut le temps des surprises aussi, comme celle de traverser un parc d'attraction pour arriver dans un lieu d'exposition où je suis saisie devant L'été de Paul Delvaux et une immense silhouette de Giacometti.
Puis il y eut encore la maison de Saarinen et les photographies en noir et blanc (la famille au complet sur les pistes de ski, la petite fille avec le turban dans les cheveux... ) et l'incroyable centre d'art contemporain d'Espoo, complètement absorbant et vertigineux.
De retour à Helsinki, en nous perdant avec plaisir et vertige dans les rues de Punavuori, en repensant en silence à ces trois semaines écoulées, en me souvenant encore de la dernière séance chez l'analyste le 10 juillet et le flot irrépressible de larmes qui me coupait la parole, en sentant sa main dans mes cheveux, j'ai su que nous n'avions pas changé, toujours à guetter les étés rayonnants, l'inspiration, les belles et bonnes choses, toujours à accorder nos vies secrètes.
Evidemment, nous sommes retournés manger une glace au chocolat, comme promis.

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jeudi 11 juillet 2013

Interlude sentimental du feuilleton estival

//G. devant une installation de Rolf Julius au Hamburger Bahnhof, à Berlin au printemps//

Il m'a tendu la main du haut de l'installation dissimulée parmi les larges branches d'un arbre au nom inconnu. J'ai gravi l'échelle un peu raide et, ainsi installés côte à côte, au coeur des feuilles frémissantes, nous avons regardé les côtes lointaines et l'onde palpitante de lumière. J'ai pensé à Tom Sawyer (mon dessin animé préféré) et au merveilleux cimetière marin de Paul Valéry qu'il me chuchotait déjà il y a de cela dix ans maintenant.
Il dit "On dîne et après, je te montre un film." "C'est quoi?" "Tu verras."
C'était Margot at the wedding, le deuxième film de Noah Baumbach, jamais sorti en France et dans lequel je retrouve son acuité ironique quant à l'adolescence et aux relations familiales. Il dit "Je trouve ça mieux que Frances Ha", je n'arrive pas à savoir si je suis d'accord parce que Frances, avec ses grands bras levés au ciel, ses chemises de garçon sur ses robes à fleurs, ses histoires de fac qui ennuient tout le monde dans les dîners mondains, m'a quand même beaucoup touchée. J'aurais juste préféré qu'elle ait la lose jusqu'au bout (après le film, en terrasse, devant ma crêpe au chocolat, je dis "Wes Anderson n'aurait jamais choisi cette fin-là, lui!").

Un soir, il avait préparé une quiche lorraine (à la crème de soja). Un jour, au travail, il dépose en cachette un sandwich maison délicieux (baguette Cozic + rillettes de luxe) somptueusement emballé et me prévient d'un message Il y a un goûter à l'endroit habituel. Ne tarde pas trop!
Il partage mon goût pour les smoothies à la pastèque, la peau du lait dans le chocolat chaud matinal, il se ressert de mes spaghettis à la sardine et aux tomates.
Il est parti ce matin pour quelques jours, au loin, il prenait un train puis des bus qui passaient peu souvent. Il avait laissé sur mon bureau un paquet et un petit mot, de la lecture pour tromper l'absence. Dans l'appartement labyrinthique et silencieux, j'enfile l'un de ses cardigans sur ma robe rose et bleue et j'écris, avec aux pieds des chaussons de danse. L'effet Frances Ha, probablement.

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mardi 2 juillet 2013

This is all about Berlin (un feuilleton estival) (1)


//Soleil froid de novembre sur le bureau de la chambre 302, à Berlin la première fois//
Il fallait se hisser sur la pointe des pieds pour réussir à ouvrir l'immense fenêtre, bordée d'un lourd rideau en drap épais couleur moutarde. On apercevait alors les toits berlinois, les façades avalées par le lierre capricieux, le mouvement mélancolique du métro et les enseignes lumineuses au minimalisme futuriste.
Dans la chambre, sous le plafond à la hauteur vertigineuse, j'éprouvais une sensation d'abri, de repli et d'intimité absolument réjouissante. J'aimais le bois clair du grand bureau et des petites étagères où il avait déjà aligné les appareils photographiques et son flacon de parfum particulièrement pertinent car c'était L'eau d'hiver, qui me rappelle à la fois l'amande fraîche, le parquet ancien, une véranda remplie de plantes un jour d'orage.
J'aimais aussi le divan aux lignes simples, le tissu gros grain qui le recouvrait, les coussins aux tailles variées et aux couleurs tranchées, les fils électriques épais et colorés qui parcouraient les murs et le plafond, croisant parfois de minuscules photographies sépia où l'on devinait des vacances balnéaires. Très en hauteur, après un escalier un peu raide, il y avait de grands matelas blancs, à même le sol, recouverts de couvertures toutes blanches elles aussi, chaudes et moelleuses. C'était comme dormir sur un nuage.

Le matin, les salons restaient presque toujours déserts. Les boules à facettes tournaient lentement au rythme de chansons parfaitement inattendues, une jeune fille dispersait des anémones dans les vases éparpillés un peu partout, le piano rutilant attendait son heure. G. commandait au comptoir un americano et un grand thé vert pendant que je regardais du coin de l'oeil les nouveaux arrivants, leur valise roulante maladroitement tirée et le visage encore plissé par le voyage. Ils semblaient chaque fois étonnés par l'incongruité du lieu. Ils se dirigeaient d'un pas hésitant vers la réception, matérialisée par un bureau circulaire derrière lequel s'agitaient des jeunes gens parfaitement polyglottes mais dont la bienveillance, il faut l'avouer, reste absolument aléatoire (il ne faut donc pas y accorder d'importance mais plutôt se laisser bercer par les musiques nonchalantes savamment diffusées).
Le soir, sur les sofas gris, sous les grands abat-jours composés de revues surannées, à la lueur des bougies minuscules, certains organisent le circuit de la nuit à venir, d'autres feuillettent des magazines ou progressent dans leur gros romans mais à plusieurs reprises, une activité étrangement répandue reste bizarrement la commande de chaussures. On notera également l'effet systématique produit par les garçons qui font semblant d'écrire leur journal, assis en tailleur, une écharpe autour du cou et la main dans les cheveux, sur les jeunes filles en voyage. Pour ma part, j'affectionnais particulièrement le divan qui longeait la plus longue des bibliothèques. Là, au retour de nos dîners enthousiastes et de nos promenades nocturnes échevelées, j'aimais me déchausser et allonger mes jambes éprouvées. Alors, bien adossée aux épais coussins turquoise, je sirotais avec G. de mystérieux cocktails (ils s'appelaient parfois Trust your barman, je n'avais pas froid aux yeux) et goûtais une rare sensation de bien-être où se mêlaient confusément la sensation enivrante d'être dans un lieu familier dont la pérennité est improbable, la sensation aussi d'une absence absolue de contrainte et le bonheur infini de partager ces instants de vertige précieux avec la personne aimée.
Evidemment, tout cela a un prix, celui de l'inévitable séparation. La première fois, le jour du départ, assise dans mon coin préféré sans pouvoir m'y déchausser parce que l'arrivée du taxi était imminente, j'avais la gorge trop serrée pour finir mon thé trop chaud et ce jour-là discrètement émétisant. Une tristesse mystérieuse et dure m'étreignait tandis que je contemplais les salons gris et les coussins bleus, les livres qui dépassaient des bibliothèques, ceux qui s'empilaient entre les divans, les tâches de lumière colorée projetées au plafond par le mouvement lancinant des lampes à facettes, il y avait aussi un musicien qui travaillait l'air de rien. Mais la deuxième fois, le jour du départ encore, je savais qu'il fallait tordre cette tristesse, j'avais appris entre temps qu'il n'est pas indispensable d'être malheureux au moment de la séparation pour faire exister un lieu, un moment, un vécu, que le bonheur n'est pas forcément de mauvais goût. Assis près du piano, en attendant une nouvelle fois un taxi pour l'aéroport, après avoir contemplé la petite vitrine près du comptoir dont j'avais jusqu'ici examiné le contenu avec une regard suspicieux (il y avait des gâteaux aux couleurs étranges et des sandwiches aux ingrédients contrastés), nous avons décidé de goûter une sorte de foccacia garnie de cream cheese, de jambon et de concombre. C'était moelleux et régressif, ça me rappelait les tartines de fromage fondu que je partageais avec mon papy chinois, ça me rappelait aussi les croissants au jambon que me prépare G. quand je suis malade. Enthousiasmés par ce premier essai et comme il restait encore un peu de temps avant de filer avec nos valises, nous avons demandé un autre sandwich, celui-là à la saucisse piquante, au fromage, à la tomate, servi tiède par le serveur amusé de nos sourires gourmands. C'était parfaitement délicieux. Je contemplai alors une dernière fois les bibliothèques, les sofas, les fleurs, les bougies, le piano, les lampes, les gens du Michelberger Hotel. Il a pris ma main, nous avons saisi les valises, le taxi était là.



Le Michelberger Hotel est à Friedrichschain, un quartier très chouette à explorer à pieds. Le samedi, sur la Boxhagener Platz, on trouve un marché nourricier absolument appétissant (le fantasme réalisé du sandwich à la saucisse dont les extrémités grillées dépassent du petit pain). Le dimanche, sur la même place, un marché aux puces très vivant. Tout autour, un dédale de rues remplies de petites boutiques, de fripes et de papeteries, ainsi qu'une pizzeria qui sert dans une ambiance survoltée des pizze à pâte ultra fine aux garnitures pensées (Il Ritrovo, Gabriel Marx Strasse 2). J'aurai l'occasion de vous reparler du quartier quand j'évoquerai l'un de mes restaurants préférés...

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dimanche 23 juin 2013

Dans la cité qui n'en finit pas (au Mary Celeste)


Il portait son pull col V bleu marine un peu étroit, fin et doux, j'avais mis des collants sous la robe Bubblegum, nous avons marché le long du canal et nous sommes arrivés échevelés, impatients et pourtant à peine affamés, au Mary Celeste.
Là, dans une ambiance joyeuse et bavarde, des filles coiffées comme un dimanche et des garçons en chaussures à lacets délacées trompaient leur spleen dominical le long du comptoir circulaire. Ils commandaient des cocktails aux noms romantiques et hermétiques (Dear Apollonia, Judy Blue Eyes…), doux breuvages aux couleurs opaques aussi mystérieux que la disparition de l'équipage tout entier du Mary Celeste le 5 décembre 1872.
Difficile de dire si c'est le joli accent de la serveuse, le regard malicieux du serveur, les murs en tommettes repeintes, le graphisme de la carte ou la lecture du menu manuscrit plein de promesses, mais à peine installés à l'une des petites tables en bois, nous avons tout de suite eu très faim et très soif.
La nourriture, en petites portions à partager, arrive sur des assiettes en émail blanc ou dans des coupelles qu'on subtiliserait bien pour servir des boules de sorbet, l'été. C'est à la fois très simple et singulièrement sophistiqué: oeuf à la diable dont la mayonnaise veloutée percute le gingembre fraîchement râpé, la ciboule ciselée, le riz grillé et les échalotes frites, petites crêpes souples garnies de cochon confit, épicé et un peu sucré qui rivalisent avec les inoubliables pork buns de Momofuku, lobster roll audacieux qui tente l'agrément du comté fondu. C'est à ce moment, et sous l'effet des breuvages tranquillement étourdissants naïvement sirotés, que je glisse un petit mot gentil à nos voisins de table qui commandent la même chose que nous et me regardent avec insistance depuis qu'ils se sont installés. Alors, la jeune femme aux cheveux longs me demande si je n'étais pas à Bones, la veille au dîner. Il se trouve que non. Ah, dit-elle en fronçant gentiment les sourcils, je suis pourtant persuadée de vous avoir vue quelque part.

Naturellement enthousiastes ou portés par l'euphorie du lieu, ils engagèrent avec nous une conversation volubile où nous apprîmes qu'ils venaient de Washington DC, qu'ils étaient en voyage de noces, revenaient de la Côte Amalfitaine, avaient apprécié quelques match à Roland Garros. Le volume sonore de la discussion augmenta de façon imperceptible quand il nous dit que sa soeur avait vécu à Rennes, avec un mari particulièrement francophile qui ne s'en remettait pas d'être rentré aux Etats-Unis. Nous parlâmes de fromages français. Il commanda pour G. qui l'avait interrogé à ce sujet un Oliver's Twist. J'y trempai mes lèvres, cela avait goût d'abricot et de poivre noir. Il nous montra sur son téléphone des photos d'une exposition qu'ils avaient vue, le matin même. G. reconnut immédiatement les images du Bal où nous avions passé du temps en ce dimanche matin. Un éclair passa dans le regard de la jeune femme Je sais où je vous ai vue! Vous étiez au Bal café, assise près du mur, je me rappelle très bien! Oui, j'étais assise près du mur, je tartinais leurs délicieux scones tièdes et dévorais gaiement un english breakfast réjouissant. Au milieu de cette coïncidence gourmande, le serveur apporta du poulpe à la plancha super épicé avec une tombée de blettes. Mais comment dit-on blettes déjà en anglais? Nos autres voisines, deux canadiennes qui goûtaient chacun des plats avec concentration, se mêlèrent à la conversation. Le serveur qui passait par là me lança un regard étonné et amusé. De part et d'autre de notre table, nos quatre voisins échangeaient leurs bonnes adresses et nous demandaient notre avis: Nous avons réservé à La tête dans les olives, est-ce que c'est bien? Pendant ce temps-là avec G., on avait commandé de la mousse de yaourt servie avec une compotée de fraises-rhubarbe pour apaiser nos palais échauffés par le spicy poulpe. Puis les Canadiennes, qui avaient parcouru le planisphère et ses meilleurs restaurants et dont l'une d'elles étaient la mère d'une présentatrice d'émission télévisée culinaire, dirent qu'elles adoraient la Régalade, la jeune femme washingtonienne confirma cet enthousiasme et tout le monde se tourna vers nous, je dis Oui oui, c'est l'un de mes préférés, nous y avons d'ailleurs dîné vendredi soir. Alors les deux canadiennes poussèrent des petits cris, parce qu'elles y étaient aussi à ce moment-là. Ce fut dans cette animation exaltée que nous avons rassemblé nos affaires car nous avions un train dans une demi-heure, mais heureusement, un taxi est passé par là au bon moment et nous avons filé dans les rues mouillées, le chauffeur écoutait de la variété française datée.

Le Mary Celeste 1 rue Commines 75003 Paris
L'interview de Haan Palcu-Chang, le chef du Mary Celeste, avec toutes ses adresses secrètes et sa conception des choses "délicieuses" est à lire ICI

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dimanche 16 juin 2013

Elle aussi


Le libraire, vêtu d'une chemise à carreaux verts, interrompit son déjeuner* et, tendant le bras vers l'étagère concernée, répondit à G.: "C'est mon dernier exemplaire. C'est un très beau cadeau".
Je feignais de n'avoir rien vu, ni entendu.

*deux vastes tartines de pain au levain recouvertes de porc ibérique confit et de coleslaw à l'estragon.

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mardi 21 mai 2013

Remember lovers never lose


Le matin il se lève tôt, il écrit dans son journal, j'ose enfin reprendre l'écriture du mien et les lignes se bousculent sous ma plume pressée de retenir quelque chose de ce printemps si particulier. Je convoque tous les souvenirs possibles, je traque le moindre détail, le geste infime, la couleur d'un pull, le souvenir d'un goût, la preuve de la subsistance de mon désir. Je sais que j'ai déjà préparé deux fois des orecchiette à l'anguille fumée et au chèvre frais, une recette réconfortante et enlevée.
Pendant que vous mettrez les pâtes à cuire, vous mélangez délicatement mais intimement dans un petit saladier une ou deux tiges d'oignon nouveau très finement émincé, des lamelles d'anguille fumée, du chèvre émietté, un filet d'huile d'olive, un filet de sirop d'érable et le jus d'un demi-citron. Vous pouvez aussi ajouter un peu de ciboulette ciselée. Lorsque les pâtes sont prêtes, n'oubliez pas en les égouttant de recueillir l'eau de cuisson dans l'assiette de service, pour la préchauffer. Mélanger avec précaution les pâtes bien chaudes à la préparation du saladier, poivrez au moulin. Videz l'assiette de service de son eau, essuyez la bien et servez vos pâtes. Je trouve ça plutôt très bon. Vous me direz.


Je veux me rappeler qu'un soir il a envoyé un petit message qui disait Rendez-vous à 19h40 au restaurant tibétain! (c'est un garçon précis. Après, il y avait cinéma). Je suis arrivée essoufflée, il m'attendait à l'intérieur, nous avons commandé des beignets de légumes et des shabalebs farcis au boeuf, j'adore la pâte élastique et tendre de ces petites galettes que l'on trempe brûlantes dans une sauce sucrée et acidulée. Je réchauffais mes mains autour de la tasse de thé bleue quand il m'a tendu un paquet carré. C'était Microfilms, des entretiens infiniment précieux de Serge Daney avec Eric Rohmer, Jacques Demy ou Olivier Assayas, et dont le livret comporte justement un portrait noir et blanc, années 80. Il a la même coupe et la même moue qu'Antoine Doinel. J'écoute ces rencontres érudites et sensibles allongée sur le canapé de mon bureau, recouvert d'un édredon très épais. Les six cd durent sept heures et sept minutes. Je pourrais passer ma vie à écouter les gens parler d'eux-mêmes.

G. n'a pas d'idoles, il ne voit pas non plus l'intérêt d'élire un film préféré pour un metteur en scène donné. Par exemple, il aime beaucoup Bergman, mais il n'a pas du tout envie de désigner l'un de ses films comme étant son préféré, il trouve ça vain. Nous avons parlé de cela en rentrant d'un vide-grenier dominical, le trajet suivait les courbes venteuses de la Vilaine, il était presque midi et les pêcheurs avaient rangé leur attirail. Les fenêtres des maisons, au bord de l'eau, laissaient s'échapper des effluves de rôti, nous avions faim. S'il n'a pas d'idoles et encore moins de préféré, s'il s'agit de regarder avec moi de très près les bandes annonces des films sélectionnés à Cannes, G. partage volontiers mon enthousiasme, très proche d'une excitation toute enfantine, entre impatience, critiques et pronostics. Evidemment, l'examen minutieux que je ferai plus tard de la tenue de Sofia Coppola l'intéresse beaucoup moins.
Comme je lis que Philippe Garrel aime comment la fiction et la vie se confondent de façon admirable dans Husbands and wives, un film où Woody Allen filme sa séparation d'avec Mia Farrow, j'ai tout de suite envie de le voir, voire de le revoir parce que G. m'assure que nous l'avons déjà vu. Je n'en ai aucun souvenir. Je tire les rideaux, je glisse le dvd dans le lecteur. New York est tout gris, il n'arrête pas de pleuvoir, il fait froid, il y a du vent et des feuilles mortes partout. Il parait même qu'un ouragan se prépare. Comme d'habitude, les personnages sont professeur de littérature, futur écrivain ou rédacteur dans une revue d'art. Les appartements sont étouffants, les livres accumulés pendant les années de vie commune débordent des bibliothèques, les affiches encadrées occupent les espaces restant sur les murs crème. Tout le monde n'arrête pas de picoler. Les nourritures ont l'air figé, comme lors du déjeuner à Dean & Deluca, quand Judy Davis, avec son insupportable tresse, se fatigue à prouver qu'elle adore le célibat. Woody Allen, dans son manteau en tweed trop grand, filme la fin d'un amour et comment ses protagonistes ne peuvent rien y faire. On se sent très malheureux pour lui.
Je m'aperçois que je n'ai jamais lu L'attrape-coeur, c'est dimanche, je formule le voeu secret que je pourrais en trouver un exemplaire aux bouquinistes de la place Sainte-Anne. Nous enfilons nos manteaux d'hiver, nous partons vérifier. Sur la place déserte battue par le vent, il n' y a pas de bouquiniste, juste la présence ironique de deux nouveaux glaciers désoeuvrés. Nous décidons de faire un tour à l'épicerie turque mais il n'y a pas exactement l'objet de convoitise de G., des biscuits fourrés particuliers. De retour à la maison, je m'adonne avec volupté à mon addiction préférée du moment, la Nocciolata Rigoni di Asagio, une pâte à tartiner cacao-noisettes, souple, peu sucrée et délicatement parfumée. Repérée initialement grâce au petit écureuil rouge apposé sur le couvercle doré, elle est du meilleur effet en couche fine sur les crêpes du marché (vous pouvez m'envoyer un petit message si vous voulez savoir à quel crêpe-truck je me fourvoie chaque samedi), ma technique consistant ensuite à les rouler assez serrées puis à couper en deux et de biais le long cigare obtenu, qui se déguste alors exclusivement avec les doigts.
Je m'adapte aux conditions climatiques et je prépare une soupe aux lentilles corail, épicée et soyeuse. Je mets du gingembre partout.
Je lis la correspondance brûlante Hervé Guibert/Eugène Savitzkaya et découvre le coeur serré, au fil des pages, la disproportion des sentiments, ou du moins leur expression. HG écrit très souvent, parfois plusieurs jours de suite, parfois de longues lettres, il est un amoureux désastreux, il n'y peut rien, quand il se sent abandonné il peut dire des choses très violentes, puis se ravise, s'excuse. Il supplie, implore et embrasse beaucoup. ES est peu disert, il ne répond pas toujours, il ne vient pas quand on l'invite sur l'île d'Elbe, il se dit maladroit, il est infiniment touchant dans sa retenue. Les rares rencontres se soldent par une insatisfaction sourde, la solitude de chacun d'eux transpire chaque page, je lis tout d'une traite, épuisée, émue et triste.
J'écoute avec G. le merveilleux Catalogue d'oiseaux pour piano d'Olivier Messiaen.
Je vais boire des macchiato à Surprise Party en rentrant de la séance de psychanalyse.
Je lis Comment j'ai appris à lire d'Agnès Desarthe, je le lis presque sans discontinuer, je me sens envahie d'une jubilation enivrante, j'ai envie de l'offrir tout de suite à G., je ne veux pas tout lui raconter, je lui parle juste d'un passage qui m'a fait sourire infiniment. Agnès, petite fille, n'aimait pas du tout les personnages du Clan des Sept ou du Club des Cinq, elle les trouve ennuyeux de perfection. Elle préfère les Castors Juniors parce que Eux savent tout faire, mais ce sont des canards. Cette phrase déclenche mon hilarité immédiate, je ressens une proximité un peu absurde en la lisant. Je suis aussi complètement remuée par l'idée que quelqu'un ait pu penser qu'on pouvait lire en cachette de soi-même. L'arrivée d'Agnès en terminale A au lycée Henri IV et sa rencontre avec des élèves qui fréquentent assidûment la Recherche me rappelle la rentrée en hypokhâgne, quand j'ai découvert que des élèves à peine plus âgés que moi avait décidé de créer un club Julien Green (il venait de décéder cet été-là). Dans le même temps, je m'autorise à passer un long moment à lire au lit le matin au réveil (précisément les romans pour adolescents d'Agnès Desarthe car je voue un culte secret à son premier roman publié, Je ne t'aime pas, Paulus) et je me rappelle alors comment enfant, je dormais très mal, je me réveillais très tôt, j'allumais ma petite lampe de chevet rose et je lisais sous la couette, avec une voracité tranquille.
Un soir, nous sommes retournés au Tire-Bouchon, après plusieurs mois d'absence. En dressant notre table, D., le patron, a dit Je désespérais de vous voir! Vous étiez malades? Je dis Presque. Plus tard, Marianne apporte nos assiettes et demande Vous aviez des soucis de santé? Je lui raconte, je dis que mon père vient de sortir de l'hôpital après de longues péripéties. Elle pose une main sur mon épaule Alors maintenant on croise les doigts.

Microfilms, une série d'entretiens réalisés par Serge Daney, éditée par l'INA
Husbands and wives (1992) est un film réalisé par Woody Allen
La correpondance Hervé Guibert/Eugène Savitzkaya est publiée chez Gallimard
Comment j'ai appris à lire d'Agnès Desarthe est publié chez Stock
Je ne t'aime pas, Paulus et sa suite, Je ne t'aime toujours pas, Paulus sont publiés à l'Ecole des loisirs

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