lundi 2 novembre 2015

Fragments du Japon (2)


Pour des raisons restées obscures, j'étais en petite forme lors de ce voyage de printemps au Japon. Rien ne pouvait entamer mon enthousiasme (d'autant que les cerisiers étaient encore en fleurs ! Le premier après-midi au grand parc de Shinjuku, j'étais extatique) mais j'étais frappée d'un mal étrange et peu confortable, d'une part un urticaire quotidien, à recrudescence vespérale et d'une étendue assez impressionnante, d'autre part une toux qui me rappelle à chaque secousse qu'elle produit la petite fille archi-bronchitique que j'étais.
Au début du voyage, le jour où nous avions prévu de passer une partie de la matinée à Tsukiji, une pluie dense et sans répit s'est abattue sur Tokyo. Les grosses gouttes rebondissaient sans discontinuer sur les trottoirs. Abrités par l'indispensable parapluie transparent local, nous progressions assez péniblement dans notre expédition.
Tsukiji ne m'a pas du tout fascinée et au vu du nombre de touristes qui le fréquentent, G. dirait que c'est un endroit un peu trop face A... Plus tard, j'ai préféré les petits marchés croisés au hasard, avec les mamies qui choisissent leurs légumes au milieu d'étals monomaniaques (ici seulement des petits poissons séchés, là uniquement de l'omelette, là du tofu) et de bizarreries fascinantes (tiens, des mini poulpes farcis d'un oeuf de caille...)
Et puis ce matin-là à Tsukiji, je commençais à regretter d'avoir enfilé une paire de tennis pas complètement insubmersible (comme je ne porte que vraiment rarement des tennis, je n'en possède qu'une très vieille paire, vestige d'un temps lointain où je ne portais que cela). Un peu fatigués par l'horaire matinal et vaguement déçus, nous avons retrouvé quelques forces en nous offrant un thé brûlant et un café à infusion lente dans un endroit chic et suranné de Ginza. Apaisés par l'atmosphère feutrée et peu à peu réchauffés, nous avons même goûté une part de gâteau choisie sur une petite desserte dorée. Un genre de fraisier très aérien, très bon. A ce moment-là, je n'osais pas trop dire à G. que j'éprouvais une sensation étrange aux chevilles, une sorte de brûlure prurigineuse pour l'instant plus gênante que douloureuse.
Nous avons continué la balade, la pluie était particulièrement obstinée. Nous avons emprunté la ligne H du métro qui permet d'aller directement de Ginza à Nakameguro, le joli quartier au bord de l'eau. A quelques pas de la station commence la promenade le long des canaux et sous les cerisiers. Lorsque l'on remonte les rues pentues, outre la halte indispensable à Lotus Baguette (j'en reparlerai), on découvre des boutiques adorables de plantes, de vêtements aux couleurs douces, d'objets du quotidien aux formes simples. On peut marcher longtemps ainsi et visiter aussi les quartiers voisins de Daikanyama et d'Ebisu, ce que nous ferons un autre jour car pour l'heure, nous n'avions pas encore déjeuné, mes tennis étaient trempées, mes chevilles commençaient à me faire horriblement souffrir (je n'osais pas -encore- les examiner par peur de ce que j'allais découvrir) et la pluie ne nous laissait aucun répit. Quand nous sommes passés devant un micro restaurant d'où s'échappaient des effluves d'ail, de gingembre et de sauce soja, nous n'avons pas hésité. Le déjeuner n'était servi que jusqu'à 15h et il était 15h05 mais je pense que je faisais un peu pitié à voir ! Personne d'autre dans la salle que deux garçons qui parlaient de la nécessité d'être actifs sur les réseaux sociaux...
Nous nous installons. Je suis heureuse de me séparer enfin du parapluie qui, durant les dernières heures, était devenu comme un appendice de mon propre organisme. La nourriture est très bonne (un grand bol de riz surmonté de légumes pimpants et de karaage savoureux, une soupe miso, une salade très fraîche) mais j'ai vraiment très mal aux chevilles, que je me décide à examiner. Oui, là, dans le restaurant, et même je retire mes tennis qui sont dans un état indescriptible (un peu plus tard lors du voyage, dans un temple à Kyoto, au moment où il fallait se déchausser, j'ai vu une touriste française essorer ses chaussettes et j'ai éprouvé une grande empathie), je mets mes chaussettes à sécher sur une chaise voisine (la douleur m'avait retiré toute civilité, je m'excuse pour ces détails triviaux) et là, je découvre et je fais découvrir à G., mes chevilles écarlates, oedématiées, irritées par l'humidité et abîmées par mon grattage irrépressible de temps à autres lors des crises d'urticaire... J'ai si mal que j'en pleurerais. Je commence à dire n'importe quoi (genre "Si ça se trouve c'est un érésypèle !") et rien, ni l'antalgique avalé, ni les mots gentils de G. n'apaisent l'angoisse et la douleur. Bon, j'ai très envie d'appeler un taxi et de rentrer à l'hôtel mais G., dont la détermination n'est plus à prouver (rappelez-vous l'épisode de l'introuvable étagère à vaisselle indienne en plein marché de Bombay), restait persuadé que l'antalgique allait agir bientôt, que le déjeuner m'avait requinquée et que nous avions encore beaucoup de choses agréables à voir dans le quartier. Argh. J'ai cependant appris avec les années à faire confiance à cet état d'esprit et puis j'accorde depuis longtemps une plus grande confiance en ses compétences médicales plutôt qu'aux miennes.
Nous sommes quand même à nouveau sous la pluie. J'ai remis mes chaussettes et mes affreuses tennis trempées en serrant les dents. Nous avançons à petits pas et j'ai franchement envie de renoncer à poursuivre la promenade. Je commence à faire des plans de reddition : on pourrait chercher un taxi, je demande au chauffeur de faire un détour par l'échoppe de tayaki (on en reparlera aussi), on rentre à l'hôtel, je me traîne pieds nus jusqu'à la chambre, je prépare un thé et je savoure la douceur du repos en regardant la pluie et en me réjouissant de ne plus la subir. Je suis sur le point d'évoquer cette idée à G., quand, juste à côté du restaurant que nous venons de quitter, nous découvrons dans la vitrine de la boutique voisine des paires de bottes en caoutchouc ! Noires, basses, élastiquées sur le côté, presque aussi élégantes que des Chelsea boots ! J'en aurais pleuré de joie. Elles nous ont tellement aimantés que je n'avais pas vu à quelle point la boutique, qui s'appelle sobrement Note et Silence, se révèle jolie, claire, lumineuse, avec des vêtements aux lignes sobres, couleurs neutres ou teintes pastels. G. est hyper enthousiaste. La vendeuse, jupe longue et carré doux, est délicieusement polie, mais je demande quand même à G. de détourner son attention au moment où je me déchausse, d'autant que j'ai aussi demandé à essayer une paire de chaussettes (ce que l'on m'autorise à faire une fois que j'ai promis de les acheter) et que je n'ai pas du tout envie qu'elle voit l'état cutané de mes extrémités. Ils s'éloignent tous les deux examiner de grands sacs en tissu pendant que je m'emploie à examiner mes pieds. Je les tamponne lentement avec des mouchoirs en papier puis j'enfile cette paire de chaussettes japonaise. Elles sont couleur crème, avec des rayures pâles, rose et jaune. Le bienfait est immédiat. J'essaie les bottes. Je sens l'inflammation diminuer sous l'effet de ce nouvel environnement bien sec. Il ne persiste qu'un prurit, supportable on va dire. Ah. La vendeuse et G. me rejoignent. Il dit "Il faut que tu viennes voir, il y a vraiment plein de jolies choses". Et notamment un long manteau bleu marine, avec un col claudine. J'hésite avec un autre modèle, vert olive, muni de grandes poches. Mais la vendeuse dit Le bleu, c'est vous. Ainsi, une dizaine de minutes plus tard, protégée par un nouveau manteau et les pieds presque aussi heureux que moi, nous quittons la boutique sous les salutations polies et enthousiastes de la vendeuse qui est également allée chercher dans une pièce secrète un grand parapluie parce que dit-elle, quand il pleut à Tokyo, c'est mieux d'avoir un parapluie chacun.
Sur le trottoir brillant de pluie que je regarde désormais d'un oeil neuf, je remercie G. pour sa patience et sa bienveillance. Je profite aussi de la proximité d'une poubelle pour y laisser choir mes vieilles tennis. A quelques pas, un minuscule coffee shop nous attendait pour fêter autour d'un très bon café la balade qui commence désormais.
Quelques joyeuses heures plus tard, l'exaltation s'effrite un peu : nous venons de faire une longue halte à la géniale librairie Tatsuya mais il pleut toujours, il fait nuit, et nous sommes perdus dans les ruelles de Daikanyama. Nous sommes passablement fatigués et avons du mal à réfléchir. Mais, pas très loin d'une station service où un employé très concerné par notre égarement tente de nous redonner quelques repères géographiques, j'aperçois une façade très soignée, dont la porte est protégée par un beau noren gris-bleu. Il y a également un petit panneau en bois sculpté qui orne la petite allée menant à l'entrée. Nous ne comprenons évidemment rien du tout à ce qui est inscrit. Mûs par un certain instinct (et une fatigue certaine...) nous décidons tout de même de franchir le noren. Il y a un petit moment d'étonnement généralisé à notre arrivée, tout le monde nous dévisage brièvement. Tout le monde cela signifie, la serveuse qui portait un petit plateau avec un service à saké, les clients assis autour des quelques tables de l'entrée, les autres clients installés au comptoir derrière lequel s'active avec élégance et précision un maître sushi qui lui aussi nous examine avant de nous inviter à nous installer face à lui. Ce que je retiens de ce monsieur, c'est son visage tranquille et très souriant bien qu'il n'ait pas souri une seule fois de la soirée, dont je garde un souvenir fascinant et attendri car le spectacle était double, en plus de délivrer une sensation de repos et de sérénité absolument bienvenue. D'une part je contemple inlassablement les gestes précis, gracieux, presque mystiques de notre hôte qui surveille de très près le travail de son second et guette aussi l'air de rien les réactions sur le visage de ses clients lors de la dégustation. D'autre part, je découvre pour la première fois le goût d'un nigiri. Je ne sais pas s'il s'agit du vrai goût d'un nigiri mais c'est un goût définitivement inédit. Le riz est très discrètement tiède, il n'est ni acide, ni sucré mais presque fruité, sa saveur ne tranche pas avec celle du poisson mais elle la soutient, elle qui est suave et voluptueuse. Aucun autre sushi du voyage ne révèlera la même sensation. Nous picorons chaque pièce avec joie, curiosité et presque émotion. A un moment, une jeune femme qui dîne avec son mari à nos côtés, se tourne vers nous et nous dit dans un anglais approximatif "Alors, comment êtes-vous arrivés ici, dans ce restaurant de Daikanyama ?"...


Un billet dédié à A., qui se reconnaîtra.

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lundi 21 septembre 2015

Embrasse-moi pour rien

C'est samedi après-midi, je vais à la librairie avec G. Je n'aime pas trop cet endroit (pour ne pas dire que je le déteste, car il multiplie les impostures, mais c'est le seul lieu de la ville où le rayon littérature, bien qu'indigent, reste supportable).
Il fait doux et les gens se pressent en terrasse, c'est bientôt l'heure de l'apéritif. Je porte de très vieilles chaussures, des ballerines patinées en cuir bleu que mes parents m'avaient offert juste avant la soutenance de ma thèse. Elles sont légères et confortables, elles portent pourtant le temps qui a passé depuis, vraiment vite.
G. me dit « Je descends au rayon poésie ». Il passe très furtivement la main dans mes cheveux, que je n'ai pas coupés depuis un an environ alors qu'ils étaient déjà très longs. Il disparaît aussi vite.
Je me dirige vers les tables de la rentrée littéraire et j'essaie de faire abstraction des conversations vraiment pénibles tenues par les libraires avec leurs clients, imprécis et pressés. J'ai chaud, je retrousse les manches de mon pull col bateau généreusement soldé cet été par l'Atelier de Production et de Création.
Une excitation très enfantine me traverse devant les nombreux titre qui me sont encore inconnus. Je pense à la maison bâtie en friandises et en biscuits dans Hansel et Gretel. Je lis plusieurs quatrièmes de couverture, quelques débuts, de très rares pages au hasard (cela n'arrive que lorsque les deux premières étapes sus-citées ont été franchies) et puis soudain, au début d'un roman, je lis ceci :
(…) l'oreille plaquée au tronc d'un arbre par grand vent, j'entends ses craquements, des gémissements, des douleurs, preuve qu'il souffre comme n'importe qui. Et même la forêt dans sa totalité, et le ciel, les nuages, les pierres, les rochers, et les galets au bord de la mer, leur endurance à l'usure, leur durée malgré tout, leur indifférence.
Alors, de façon imprévisible et pour des raisons absolument mystérieuses, tout disparaît, les autres gens et le sentiment d'étrangeté qu'ils m'inspirent, les libraires et leur prolixité vaine, les bruits de téléphone, les alarmes de la sécurité qui sonnent pour rien, tout disparaît, tout est avalé par ces quelques lignes qui me font monter les larmes aux yeux.
La silhouette de G. s'approche de moi. Je ne peux rien faire d'autre que de lui lire ce passage à voix basse. J'ai l'impression que je pourrais passer le reste de ma vie ainsi, à lire, relire, encore, encore, ces deux phrases.
J'achète ce livre, et aussi deux autres. Le soleil de la rue m'éblouit. J'avance en plissant les yeux. La main de G. et le sac qui contient mes nouveaux romans à commencer me rassurent. Il est bientôt l'heure de rejoindre ma mère, partie en début d'après-midi voir mon père à l'hôpital. Et j'espère, j'espère de tout mon cœur, qu'il n'aura bientôt plus jamais besoin de dormir dans cet endroit-là.

Le roman en question : Les amygdales de Gérard Lefort aux Editions de l'Olivier
Et bientôt, si je retrouve des forces, je finirai d'écrire ici sur le Japon.

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jeudi 7 mai 2015

Le coeur vraiment très grenadine


Savourer un bento à Shimanekoken et repartir avec des petits biscuits à grignoter sur le chemin du parc Inokashira.
Faire une virée sur le lac dans un pédalo-cygne.
Jouer sa chance et tenter d'obtenir sa figurine préférée dans les distributeurs à 200 yens.
La vie était douce le dimanche à Tokyo.
J'éprouve quelques difficultés avec le quotidien ordinaire à présent.

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mardi 28 octobre 2014

Roman-photo


Il est question de Jackson Pollock et de papier peint fleuri,  d'une fille à la chevelure potiron et de cake à la banane, d'ultra moderne solitude et d'un automne à New York ICI

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mardi 21 octobre 2014

Family lives

//Xavier Dolan, tu m'énerves d'avoir réussi à me faire pleurer sur du Céline Dion//

Le mercredi de sa sortie, dans le petit cinéma, Mommy réunissait une foule dense et impatiente qui se dispersera ensuite à petits pas dans la nuit, comme si chacun était encore abasourdi par tant de détermination et de grâce. Personne n'aura très bien compris comment trois spectateurs ont pu partir avant la fin, ayant pourtant entendu l'avertissement articulé très tôt par les lèvres ultra-gloss de la mère de Steve: Les sceptiques seront confondus.
Sur les pavés, essuyant de très fines gouttes de pluie, j'ai un peu mal à la tête, j'écoute G. qui dit "C'est une autre version de Family Life".
Il se trouve que j'ai reçu en cadeau, il y a quelques années, de la part de quelqu'un qui n'avait pourtant une connaissance que très partielle de mes goûts, le dvd de Family Life. Je ne l'avais jamais regardé, par appréhension. Le dimanche suivant, je décide de le visionner.
En ouvrant le boîtier, une feuille de papier pliée en quatre s'en échappe. Une lettre m'est adressée et les mots sur les petits carreaux portent en eux tellement de justesse dans leur folie que je sais en les lisant que je ne pourrai jamais les relire, parce que je n'arriverais sans doute jamais à me faire à cette douleur-là, la solitude absolue des vies trop folles pour le monde intransigeant où nous consentons à vivre. Je replie la lettre, j'insère le dvd, je lance le film. J'ai encore à l'esprit les images carrées de Mommy, ce cadre si étroit que chacun semble s'y cogner sans cesse.
Family Life déplie l'histoire de Janice dans la banlieue de Londres; c'est très loin de Montréal et pourtant, les toutes petites maisons qui s'alignent, répétitives et ternes dès les premières scènes ont quelque chose à voir avec les maisons mitoyennes de Mommy (qui ont elles-mêmes à voir avec celles d'Elephant, la froide histoire d'une autre folie adolescente), ces maison en apparence si tranquilles mais où l'on verse pourtant une bonne rasade d'alcool dans sa tasse de café quand on va laver son linge en sous-sol.
Dans Family Life, on ne voit pas Mrs Bailden, la mère de Janice, laver son linge, ni boire d'alcool. Elle se contente de garder les lèvres pincées, de serrer son sac contre elle et de boutonner ses chemises très haut. Elle sait mieux que quiconque ce qui est bon pour elle et les siens, même si cela passe par le forçage: il faut manger, et beaucoup (scène cauchemardesque du déjeuner dominical où les assiettes débordent), il faut travailler, et beaucoup, il faut s'habiller correctement, rentrer à l'heure tout le temps, ne pas trop fréquenter les garçons et puis il faudra avorter parce qu'une nouvelle fois, "je sais ce qui est bon pour toi". Mrs Bailden me fait penser à Mrs Lisbon, la mère de Lux dans Virgin Suicides, qui enferme ses filles et brûle les disques dans la cheminée. L'une et l'autre veulent garder leurs filles pour elles, selon un idéal fusionnel dévastateur qui refuse absolument de laisser la place à un désir qu'elle ne peuvent imaginer hors du leur. Mais Mrs Bailden me fait aussi penser à Diane O' Connor car, malgré la différence des accents (british pincé de la mère de Janice, québécois fleuri de celle de Steve), on entend dans ces deux voix maternelles la même emprise, la même dévoration, dont aucun enfant n'arrive à sauver sa peau. Toutes les deux sont prisonnières de leur amour qui paie cher son infinitude, car quel amour peut se satisfaire s'il est aussi insatiable dans ce qu'il réclame que dans ce qu'il offre ?
Mais si la mère de Janice provoque chez moi une aversion qui dure tout le film (et cela bien que je sache, par la clinique et l'expérience, qu'elle souffre aussi de la vie qu'elle s'inflige), Diane dont le prénom revêt différents aspects de mortification (on l'appelle Die, ou mommy et j'entends momie) me touche mystérieusement. Son obstination folle et sa solitude m'émeuvent aux larmes.
Dans Family Life comme dans Mommy, le héros à l'acmé de sa détresse croise une figure bienveillante dont le regard différent apaise le désespoir en marche. C'est le personnage du psychiatre dans le film de Ken Loach, qui considère Janice comme un sujet à part entière et pas comme une maladie semblable aux autres cas du même diagnostic, c'est le personnage de Kyla dans celui de Xavier Dolan. C'est pour moi la trouvaille du film, l'incarnation d'une féminité classe, douce et savante, mais qui porte pourtant une faille puisque quelque chose reste coincé, dans sa gorge au sens propre, et dans sa vie de mère de famille. C'est précisément parce qu'elle porte ce manque, ce petit quelque chose qui fait défaut, que Steve la laisse s'approcher. Mais dans les deux films, la rencontre échoue et renvoie chacun à sa solitude. Le héros se retrouve à nouveau abandonné et livré à ceux qui ont le pouvoir, pouvoir qu'ils ont obtenu en choisissant la solution de facilité, le même traitement pour tous, l'abrasion de l'individu, l'assujettissement à des méthodes qui recourent à la même violence en reprenant l'argument dévastateur de Mrs Bailden Je sais ce qui est bon pour toi.
La forme sèche de Family Life, ses couleurs sourdes et sa mélodie mélancolique m'ont fait autant d'effet que la lumière éclatante, le rythme frénétique et les soubresauts incessants de Mommy. Leurs histoires ont accompagné les premiers jours de l'automne, et dans le soir qui tombe plus tôt, je traîne ma silhouette sur les pavés, triste de savoir, en vrai, ce que les gens vivent sur les écrans.

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lundi 25 août 2014

Trois mille cheveux de travers (préparent la rentrée)

//Bol dragon et petite surprise à Petite Nature//
Après un baltic road trip palpitant que je raconterai bientôt (enfin, je l'aurais déjà écrit si je n'avais pas été perturbée par le visionnage des Revenants un siècle après tout le monde. J'avoue que la présence de Céline Sallette en a largement scellé mon addiction et je suis même obligée d'avouer que malgré le milliard de trucs énervants du scénario et de la mise en scène, je suis très impatiente de connaître la suite), je partageai avec G. quelques jours de vacance(s) à la maison, avant la vraie rentrée. C'est quelque chose d'assez délicieux que de continuer  encore un peu à s'octroyer un petit-déjeuner ensemble, assis autour d'une table où s'étalent les tartines, le beurrier japonais et la confiture italienne, mon chocolat, son café et un jus d'oranges pressées, plutôt que d'avaler nos breuvages matinaux brûlants pieds nus sur les tomettes de la cuisine.
L'autre petit luxe ultime, outre celui de lire un roman victorien sous les draps en lin, fenêtre grande ouverte sur les balcons déserts des voisins, fut aussi de se retrouver pour déjeuner (activité habituellement réservée aux midis dominicaux) et j'ai bien aimé quand il a proposé vendredi dernier "Tu m'emmènes à Petite Nature ?"
Une nouvelle fois, tout était délicieux. On a trinqué autour de petits verres de jus orange-fraise-pastèque-menthe, il y avait des numéros de Vertigo à feuilleter et figurez-vous que la bande-son comportait la chanson qui a déclenché toute cette histoire de filles face B. Comme je commence un peu à connaître les responsables de la programmation musicale, je peux vous dire que finalement, j'aime bien aussi être une fille face A !
J'éprouve une certaine affection pour les dernières semaines de l'été, quand on est plein d'envies et d'inspiration, que le souvenir des vacances est encore vif et qu'on guette avec impatience les petits enthousiasmes de l'automne à venir, les nouveaux films, les nouveaux romans, les nouveaux élans comme autant de promesses intimes.

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mardi 15 juillet 2014

Courrier des lecteurs

//Page 90 du numéro 702 des Cahiers du Cinéma//

Je ne savais pas comment faire
Oh mon dieu quel enfer
Et par où commencer
C'est la timidité

Chers Cahiers du Cinéma,
Tu ne pouvais pas le savoir mais dimanche prochain, cela fera dix-sept ans que je n'aurai plus dix-sept ans, cela fait donc un peu plus de dix-sept ans que je te lis.
Tes premiers numéros, je ne les achetais pas, je les empruntais, et même une fois je t'ai volé (forcément, c'était celui sur la Nouvelle Vague).
Certains exemplaires restent à jamais liés à des moments très précis de ma vie. Celui que j'ai lu dans le train quand je suis partie de mon hypokhâgne pour de mystérieuses raisons (avec Nicolas Cage en couverture, je t'avoue que ça ne m'a pas trop consolée), celui que je lisais quand j'ai appris que j'étais reçue au concours de première année de médecine (Luis Bunuel, déjà plus enthousiasmant), celui offert par mon amoureux l'été de notre rencontre (ça tombait bien, Truffaut faisait ta une). Il y a même des numéros pour lesquels j'éprouve une sorte de fétichisme, celui qui est paru après la mort de Rohmer par exemple, et son titre réjouissant, Rohmer for ever. Celui-là, je l'ai rangé de telle sorte que j'ai toujours un oeil sur lui quand je suis assise à mon bureau. Il y en a aussi que j'exècre et à cause desquels j'ai failli rompre avec toi. Ainsi, celui avec Johnny H. m'avait beaucoup énervée, j'en ai arraché la couverture et c'est la seule fois où j'ai consenti à porter atteinte à ton intégrité physique. Dans les vide-greniers, je guette tes vieux numéros et j'aime les visages des acteurs aux couleurs passées.

Alors voilà, cela fait plus de dix-sept ans que tu nourris chaque mois mon désir insatiable de cinéma et en même temps ma tristesse infinie, parce que du cinéma, je n'en ferai jamais. J'aime l'ampleur de tes entretiens, tes pas de côté et ton intransigeance, j'aime les photographies qui te parcourent, les titres de tes articles, tes partis pris. Certaines fois, à la lecture des méthodes de travail de certains metteurs en scène, j'ai la gorge qui se serre, et je te suis infiniment reconnaissante de me faire vivre ça, cette émotion-là. Tu revivifies tellement régulièrement mes envies de films que je te pardonne certaines lubies, comme la fois où tu avais fait figurer Loft Story dans ton classement des dix meilleurs films de l'année.
Il y a des articles que je n'oublierai jamais, pas parce qu'ils sont meilleurs que les autres mais parce que j'avais l'impression qu'ils avaient été écrits pour moi. Je me souviens par exemple d'Emmanuel Burdeau à propos de Three Times, de Mia Hansen Love qui parle de la Nouvelle Vague (oui bon, je suis incorrigible...) et plus récemment, de Nicholas Elliott quand il dit avec une délicate pertinence ce que lui évoque La Jalousie de Philippe Garrel (d'ailleurs, j'ai entendu à la radio la voix de Nicholas Elliott et elle m'a étrangement émue, j'aime beaucoup le lire et tout à coup il s'incarnait).
A la maison, c'est toujours moi qui t'accapare en premier mais mon amoureux aime bien que je lui lise certains articles à voix haute, et toutes les discussions qui s'ensuivent, tout ce babillage intime que nous avons autour du cinéma, nourrit le désir et incite encore et encore à s'abreuver d'images et d'histoires.
Tout ça pour te dire que quand j'ai vu mon nom dans le dernier numéro, un frisson intense et mystérieux m'a parcourue. Certes tu m'avais gentiment prévenue la veille par un petit message mais la matérialisation de cette annonce m'a filé une immense tachycardie. J'étais tellement ravie que je te pardonne même d'avoir (un peu) coupé mon texte.
Alors j'avais envie de te remercier, pour ça, et pour tout le reste.

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lundi 23 juin 2014

Petite Nature


Ce midi, j'ai déjeuné dans un endroit tellement chouette que je n'ai même pas eu à sortir mon roman russe de deux fois mille pages pour me tenir compagnie. Et j'ai eu envie d'en parler aussitôt rentrée.
Ça s'appelle Petite Nature et je trouve ça charmant de transformer une expression malveillante (rapport aux professeurs d'EPS tellement détestés au collège) en une promesse délicate.
Il y a un mur vert menthe, des suspensions scandinaves vintage, des chaises années 50, des coussins dépareillés, des affiches qui parlent de l'été à Copenhague et plein de petites plantes dans des tasses Mobil ou Acapulco, comme à la maison.
Il était difficile de choisir entre le futomaki riz complet-légumes et la tarte carottes-sarrasin alors j'ai opté pour le Bol Dragon, à cause du nom et du souvenir des interminables mercredis matins de l'enfance, doux-amer comme la réglisse, un goût dont je n'arrive pas à dire si je l'aime ou pas. Par contre, le Bol Dragon, qui mêlait joyeusement patate douce rôtie, concombre mariné, carottes râpées, orge perlé, jeunes pousses toutes tendres et cake à la courgette tout moelleux, était ravissant et délicieux, avec plein de petits assaisonnements pimpants sur les légumes. En dessert, il n'y avait plus de brownie mais de toute façon, le fromage blanc à la compote et au granola maison me faisait très envie sur la table d'à côté. A boire, un thé vert trié sur le volet, parfaitement infusé, mais j'avais hésité avec le jus du jour, un mélange de bons fruits bios (ce lundi c'était orange, citron, ananas, banane, framboise et menthe) mixés à la demande. Goûte a dit ma voisine ravie à son amoureux après en avoir siroté une gorgée. Mmmm la menthe, fut la réponse de l'amoureux.
C'était l'heure du rush à mon arrivée mais les deux jeunes femmes qui s'occupent de l'endroit, tablier rose pâle et foulard dans les cheveux à l'appui, ont fait preuve de calme et d'attention pour chacun, ce qui adoucit grandement l'attente.
J'ai eu droit à un petit muffin aux myrtilles et groseilles du jardin pour finir mon thé et je savais déjà que je reviendrai très bientôt, et j'ai presque hâte à cet automne, quand on viendra avec G. se réchauffer les mains autour d'un latte préparé avec le café si particulier d'Hippolyte Courty

Petite Nature, 1 place de la Rotonde à Rennes. C'est ouvert du lundi au vendredi de 8h à 17h, et ça me réconcilie un peu avec ma ville endormie...

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vendredi 13 juin 2014

La vie clafoutis


Pour ne pas céder à l'énervement facile bien que justifié (fréquentation assidue de l'hôpital en tête de liste, je n'entre pas dans les détails), je conseille de faire un clafoutis aux cerises (dénoyautées. Ça occupe et c'est quand même plus simple à manger).
Ici, nous aimons le clafoutis de la mamie de G. qui portait des jolis tabliers et le prénom d'une héroïne shakespearienne.

Sa version a une texture de flan et un goût très simple, lacté et fruité, très doucement vanillé. Il est vraiment bon bien froid, avec un thé bien chaud, pour vivre les contrastes autrement que dans les poumons. Il se défend aussi avec une tasse de chocolat au petit-déjeuner parce que le cacao donne de la profondeur au goût des cerises.
La mamie de G. connaissait la recette par coeur mais elle me l'avait recopiée sur une feuille de cahier 96 pages. Je n'ai plus besoin de la consulter pour la mettre en pratique. Essayez, vous verrez.
Commencez par choisir une émission radiophonique. Mon choix s'est porté sur Mathieu Amalric chez Laure Adler. Si j'avais été à la place de Laure, je me serais abstenue de faire des remarques sur ses amoureuses et après le récit de sa première anecdote, aux funérailles de Jean-Paul Sartre, j'aurais plutôt demandé Mais vous avez remarqué que vous tombez très souvent dans vos films aussi ? Mais l'heure était au clafoutis et j'ai remballé à regret mes ambitions d'intervieweuse.
Commencez par beurrer copieusement un plat à gratin, puis dénoyautez un petit kilo de cerises, que vous mettez au fur et à mesure dans le plat.
Fouettez trois oeufs avec 150g de sucre blond de canne.
Versez 150g de farine et mélangez bien.
Ajoutez deux verres de lait frais, puis un verre généreux de crème fraîche, épaisse et entière, mélangez bien entre chaque.
Versez cet appareil sur les cerises.
Saupoudrez toute la surface d'un voile de sucre vanillé (maison), parsemez de toutes petites noisettes de beurre.
Faites cuire à four très doux (140°-150°), environ une heure, jusqu'à ce que le dessus soit doré, craquelé, caramélisé.

Si le clafoutis ne suffit pas, j'ai d'autres conseils de printemps !
-revoir Les amours imaginaires et passer trois journées à chantonner Le temps est bon/Le ciel est bleu/J'ai deux amis/Qui sont aussi mes amoureux...
J'ai d'ailleurs un super test pour savoir si je vais bien m'entendre avec quelqu'un. Je glisse au détour de la conversation C'est pas parce que c'est vintage que c'est beau ! et j'attends de voir. Sauf que je suis obligée de constater que ça ne marche pas très bien (une façon de dire que je ne m'entends avec personne...)
-lire La ballade d'Hester Day de Mercedes Helnwein et retenir son souffle le long des trois cents pages. Vous n'êtes pas prêts d'oublier le super personnage d'Hester, une fille dotée d'une lucidité et d'un sens de la répartie fulgurants. En roue libre sur les routes nord-américaines, elle éprouve ses convictions et sa liberté à bord d'un camping-car déglingué avec son mari fraîchement rencontré au volant et son petit cousin à l'arrière.
-s'absorber dans le visionnage de La fabrique du Conte d'Eté, pour voir Rohmer au travail (mais aussi en boîte de nuit) et surprendre la tristesse, discrète et douce, dans le regard d'Amanda Langlet, le dernier jour du tournage.
Et puis, dans un autre ordre d'idées, porter des sandales et des robes à manches courtes, se dire qu'on va revoir des amis qui sont loin, glisser beaucoup de menthe fraîche dans la carafe de thé glacé.

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mardi 27 mai 2014

La revanche de nos amours imaginaires*


Je me souviendrai longtemps que j'étais en train de dévorer une immense assiette de moules-frites avec plein de ketchup au pied d'une abbaye quand j'ai appris que Xavier Dolan remportait à Cannes le Prix du Jury. Je n'ai rien dit à personne (il y avait pourtant vingt-cinq invités qui mangeaient des moules-frites à mes côtés !) parce que ça fait midinette snobinarde mais j'ai ressenti une émotion qui n'était pas due au fait que je n'avais jusqu'ici jamais mangé de moules-frites de ma vie. Le lendemain, j'ai regardé le moment où Xavier Dolan reçoit son prix et le petit discours qui a suivi et, parce que tout s'est mélangé (combien compte le cinéma, combien comptent les images qui nous surprennent par hasard parfois à notre insu, combien comptent la détermination, la conviction intime de ce que l'on entreprend, combien Xavier Dolan est jeune et comme c'est beau et énervant), j'avoue que toute midinette snobinarde que je suis, j'ai un peu pleuré.
Bon.
Je me souviendrai longtemps aussi que c'est dans la belle salle du Coutume Café, devant un Cortado et un granola avec plein de bons fruits frais (dont un quartier de poire pochée à la cardamome vraiment pertinent), que j'ai lu le numéro 700 des Cahiers du Cinéma, complètement enthousiasmant et inspirant, délicat et enlevé, infiniment précieux tant il suscite de désirs. C'est un désir immatériel, qui ne s'achète pas et ne se montre à personne, qui ne sert à rien mais qui est complètement indispensable, c'est voir et revoir des films, dans tous les sens, n'importe quand, comme l'envie me prend. C'est l'un des seuls goûts de l'adolescence qui ne comporte aucune amertume. Lisez ce numéro des Cahiers et repensez vous aussi à ce moment de cinéma qui a provoqué une émotion comparable au coup de hache qui a brisé la mer gelée en vous. Ça vaut presque une séance chez l'analyste !
En mai, la résistance contre les avanies de l'existence s'organise comme elle peut.
C'est se retrouver à relire La vie mode d'emploi dans la chambre d'un château en lisière de la mer. C'est prendre le train pour retrouver une amie au déjeuner dans la rue du marché Popincourt. C'est cuisiner des asperges, des fèves, des petits pois, avec tout ce que cela implique de préparation, des mains de l'autre que l'on frôle au-dessus de la passoire émaillée. C'est acheter des taies d'oreiller rose blush et une jupe à pois même si on ne sait pas très bien avec quoi on la portera. C'est observer la lente éclosion d'un bouquet de pivoines. C'est Wes Anderson. C'est G. qui veut absolument voir Maps to the stars le jour de sa sortie et se justifie C'est mon Wes Anderson à moi ! C'est le fraisier de Madame Durand et la tarte à la rhubarbe de Marianne. C'est écrire le long des journées fériées. C'est tenter de garder au creux de soi l'idée qu'on ne cèdera rien au chagrin.

*Je fais de cette phrase de Xavier Dolan ma devise pour quelques temps.

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jeudi 8 mai 2014

C'était l'hiver en Italie (2)


Un soir je suis rentrée, il avait préparé des boulettes de veau au parmesan et des spaghettis à la sauce tomate.
Je me souviens encore très bien des vacances en Italie.
Comme les premiers trains de la matinée pour Florence étaient complets, comme il n'était pas possible de louer une voiture, comme il faisait un temps radieux et que nous n'avions pas du tout envie de continuer à nous énerver sur le système informatique de réservation des billets de train, nous avons abandonné nos bagages à la consigne et nous avons traversé des tas de ponts le coeur léger et l'estomac tout autant à la recherche d'un petit-déjeuner digne de ce nom. Tout était divinement frais, l'air, les pavés, les cours désertes, les églises et surtout les petits choux et la brioche que nous avons trouvés en chemin. Nous étions partis vraiment tôt ce matin-là et je me souviens très bien des couleurs de l'aurore sur la lagune et les façades. 
Je me souviens aussi que devant l'atelier d'un fabricant de masques, j'ai évoqué le malaise qu'avait provoqué la séance d'Eyes Wide Shut. Puis, l'appétit aiguisé par la longue marche, nous nous sommes arrêtés à Da Merca, et nous avons grignoté des cicchetti au prosciutto crudo, à la mortadelle, à la ricotta et au salami piccante. Il était un peu tôt pour le verre de Prosecco.
Et puis enfin, il fut l'heure de prendre le train.
Je me souviens très bien qu'il y avait une famille d'Anglais dont le père écrasait des portions de Vache qui rit entre deux biscottes emballées dans du papier transparent et crissant, les mêmes qu'à l'hôpital. Je me souviens aussi que j'avais passé un long moment à raconter dans mon journal le jour où j'avais retrouvé, sur la façade d'une villa du Cannareggio, la plaque sculptée qui représente un monsieur à turban et son chameau, plaque qui m'avait déjà beaucoup frappée lors du premier voyage, dix ans auparavant. Je racontais aussi la fin d'après-midi où nous étions restés longtemps contempler les sommets enneigés des alpes italiennes et les contours flous de l'Île des Morts depuis l'embarcadère. C'est l'un de mes endroits préférés au monde.
A Florence il pleuvait sec mais l'arrivée au Tre Stanze fut ravissante. Le grand escalier comme dans un film de Visconti. Et dans la chambre au plafond tellement haut, des rideaux en coton blanc qui s'éparpillaient en vagues sur le parquet. Sur la table en bois foncée, une corbeille de fruits frais, des biscuits à la noisette, un carafon, deux coupes, deux serviettes en lin (repassées) et deux couteaux à bout rond avec un manche en corne. Une petite pièce avec une coiffeuse pour se remettre du rouge à lèvres avant de sortir. Dans la salle de bains, une serviette brodée (repassée) aux initiales du propriétaire. Lampes anciennes et draps épais. Silence absolu. J'aurais pu rester là des semaines, des mois.
J'étais déjà venue à Florence, un voyage scolaire sur l'initiative d'un professeur de latin, c'était le lycée, les cheveux au carré et l'impatience de devenir soi-même. Je n'avais pas du tout aimé, en grande partie parce que les filles qui participaient à ce voyage portaient des jolis prénoms grecs (!), des jolis cheveux, des jolis sacs (alors que franchement, un sac Oillily, bon...), des jolis sourires, tout me terrassait et a fait le terreau des premières années de psychanalyse (comment être une fille? Je vous le demande).
Alors j'étais bien contente que des souvenirs neufs et heureux eurent la possibilité de prendre le dessus!
L'Annonciation de Fra Angelico au Musée San Marco.
Le Caffè Latteria Caffelatte et le lait chaud à la cannelle servi par une Florentine revêche qui porte pourtant un joli tablier fleuri et prépare du gâteau à la carotte et aux amandes pas mal du tout. Je voulais une part de tarte aux légumes mais elle me regarde et dit "Je ne vois pas comment ça pourrait vous plaire, c'est un snack pour les gens malades!" Je ne sais pas bien comment interpréter le fait que j'aie l'air en si bonne santé.
Le dîner dans la belle salle voûtée du Buca Lapi, et le gâteau au chocolat offert par le gentil serveur.
L'élégance des senteurs à la Perfumeria Santa Maria Novella. Le pot de crema per le mani au citron
Les Offices. Les visages des Vierges. L'histoire d'Umiliana.
L'odeur de la pluie sur les pavés, des cafés chauds, des foccace qui sortent du four.
Les petits-déjeuners dans les pasticcerie du quartier. Les chocolats très épais et capiteux.
Les lèvres un peu brûlées par la meilleure part de pizza du monde.
La photo ratée de la cabine de photomaton, à cause d'un pigeon.
Apprendre que l'épouse de Marino Marini s'appelait Marina.
Le jour où, de l'autre côté de l'Arno, en déambulant au hasard des rues, il y avait la maison où Tarkovski a passé les dernières années de sa vie. L'émotion dans le regard de G.
Toutes les filles de la classe de latin du lycée qui se noient enfin.
J'aime voyager pour des milliards de raisons.

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mercredi 26 février 2014

Déjà Lost in Translation


//Dans Lost in Translation, Scarlett Johansson dit qu'elle voudrait être écrivain, ou photographe, un peu comme toutes les filles, car quelle fille ne traverse pas sa période photographe? Période pendant laquelle la photographie des pieds reste une activité discutable mais tout à fait irrésistible (enfin, Scarlett quant à elle tient des propos assez durs sur ce sujet)//

Je n'avais pas du tout prévu que la première fois que je partirais en vacances avec mes parents, cela consisterait à faire une valise pour le Cambodge, trente ans après notre arrivée fracassante quelque part en Bretagne, devant les dunes dégarnies qui contemplaient l'océan dont nul d'entre nous ne connaissait ni les embruns ni les rouleaux. Cet hiver-là, il parait qu'il a neigé.

J'ai envié tellement souvent les départs en vacances des autres, j'avais patiemment élaboré ma construction personnelle à partir d'éléments fondateurs fantasmés (dans le même ordre d'idée que faire chabrot ou manger une part de camembert sur son assiette retournée): le pique-nique sur l'aire d'autoroute, les oeufs durs, les chips, la bouteille d'eau glacée, la radio dans la voiture, la maison de location à l'arrivée, les volets qu'on ouvrirait pour aérer, les petits dîners de rien, la salade de tomates, le poisson grillé, les pêches et les cerises, la sieste, la première baignade, le feu d'artifice. Rien de cela n'est jamais survenu et les vacances me laissent un goût poisseux d'ennui, même si j'ai patiemment appris à amadouer les longues journées d'été sédentaire.
Alors voilà, je n'ai même pas fini de parler d'Italie que je m'apprête à partir au Cambodge, avec mes parents, et avec G., évidemment. Je peux vous dire que si j'avais pu aller chez le psychanalyste tous les jours les temps derniers, je ne m'en serais pas privée!
Enfant, je ne comprenais pas bien quand on me disait Il faudra retourner dans ton pays car ce sont tes racines ou Il faut connaître ses origines voire C'est bien de vouloir être médecin parce que tu pourras rentrer travailler dans ton pays. Je pensais Jamais de la vie! mais je sentais bien qu'il valait mieux garder cette réflexion pour moi, qu'il s'agissait sinon de trahir quelque chose, voire pire de le renier. Mais de quelles origines parle-t-on? Peut-on renier ce qu'on connait mal? Je ne comprends toujours pas tout ça. Je suis envahie par le récit du travail forcé dans les rizières, l'arrachement de mes parents aux études qu'ils venaient d'entreprendre, qu'ils n'auront jamais terminées, leur existence méprisée, je n'arrive pas à mettre de côté la faim, la torture, les exécutions sommaires, l'humiliation, l'horreur. Je n'ai jamais trop supporté qu'on me parle du pays du sourire.
Je nourris quand même une timide impatience à l'égard de la maison de mon grand-père que j'espère bien voir et photographier, et puis aussi les grosses racines autour de la pierre brûlée par le soleil à Angkor. Je vais tâcher de toutes mes forces de me laisser aller à la surprise.
Je sais bien que si j'aime tant la Nouvelle vague, les Editions de Minuit, Jacques Lacan, Roland Barthes et Pierre Bourdieu, Vincent Delerm et Serge Gainsbourg, Arnaud Desplechin et Philippe Garrel, il s'agissait aussi de construire ma propre géographie intime, d'alimenter les racines de mon désir en l'articulant à une autre langue, loin de la langue maternelle qui refuse obstinément de s'extraire de ma gorge nouée car elle est aussi celle du cri, de la souffrance.
L'avion décolle jeudi matin mais j'ai déjà prévenu que je ne partirai pas sans avoir vu The Grand Budapest Hotel mercredi soir, comme une réassurance ultime. Le suspense reste entier.

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lundi 30 décembre 2013

Est-ce que c'était vraiment toi?


Dans les films de Philippe Garrel, les amoureux regagnent leur appartement minuscule en perdant leur souffle dans des escaliers interminables. Cette fois-ci aussi, un garçon, Louis, habite sous les toits et aligne ses livres de poche sur les radiateurs, comme il se doit. Les meubles sont dépareillés mais il n'aime pas trop qu'on s'installe sur le lit en gardant ses chaussures. Il est comédien, il a très peu d'argent et s'il lui arrive de frôler la main d'une fille au cinéma, s'il embrasse parfois de façon appuyée une autre qui joue avec lui au théâtre, il s'en tient là, c'est sa ligne, il le dit, il a donné sa vie à Claudia.
Claudia est immense, elle a la voix grave et les cheveux flous. Elle porte des jolies bottines noires et un inoubliable manteau en cuir irisé, elle marche les mains dans les poches, elle cite Maïakovski, elle est actrice mais elle n'a rien tourné depuis six ans. Claudia, parfois, court dans Paris à perdre haleine pour vérifier que Louis n'a pas disparu mais parfois aussi, elle ne supporte plus rien, ni le gourbi où ils vivent, ni les absences de Louis, ni celles de l'argent, tout le temps. Alors évidemment, quand elle rencontre le riche architecte, celui qui a une voiture et qui peut inviter au restaurant, les choses se compliquent...
Louis dit à Claudia quelque chose comme: «  Comment est-ce que je peux être bien avec toi si je sais que tu es parfois avec un autre ? » Elle répond: « N'y pense pas, c'est tout. Et profite du moment que je passe avec toi, et qui est bien. » J'avoue que je n'y arriverais pas trop non plus.
Claudia blesse Louis, mais il y a quelques temps, Louis blessait Clotilde, avec qui il a eu une fille, Charlotte, et qui le suppliait en vain de la laisser partir avec lui. Un soir, bien plus tard, Clotilde et Charlotte se mettent à table, j'aime infiniment cette scène. Charlotte est rentrée d'une journée passée avec son père, elle porte un nouveau bonnet, donné par Claudia et qui inscrit donc l'existence de celle-ci dans le réel tangible, ce que devine Clotilde avec une douleur intérieure qui transparaît à peine dans ses gestes quand elle sert la soupe de carottes, quand elle arrache un morceau de baguette fraîche. La jalousie, c'est cette blessure-là, c'est sentir que quelqu'un d'autre détient quelque chose que l'on a perdu de quelqu'un qu'on aime toujours. C'est ce que l'on perçoit de ce qui n'est pas exprimé dans le réel. Et c'est tout cela que Clotilde garde pour elle ce soir-là, devant sa soupe de carottes.
La Jalousie, parce qu'il déploie en noir et blanc un langage qui m'est des plus familiers, est définitivement mon film préféré de 2013*. Il m'a aidé à affronter un hiver qui n'avait pourtant pas encore commencé qu'il faisait déjà un peu mal.
Pour continuer d'essayer de se remettre d'une année pleine de secousses, nous n'avons pas fait nos valises dans la nuit mais presque, et je suis depuis quelques jours à Venise où je dévore spaghetti alla vongole et petits biscuits, comme ici, pendant la promenade dans le ghetto ce matin.


Pour 2014, je vous souhaite beaucoup de beaux films, des livres, des escapades deci-delà, des choses douces et tranquilles.
*Les autres films que j'ai bien aimés, dans le désordre : Oh Boy!, Jimmy P., Camille Claudel 1915, Michael Kohlhass, La Vénus à la fourrure et voilà.
Pour ceux que ça intéresse, mon livre préféré sorti cette année s'appelle Intérieur, de Thomas Clerc, aux Editions Gallimard (Arbalète). J'ai adoré aussi découvrir le dernier volume des aventures de Marie Madeleine Marguerite de Montalte en dévorant Nue de Jean-Philippe Toussaint aux Editions de Minuit. Et toujours chez Minuit, sortis il y a longtemps, les démêlés d'Eric Laurrent avec Clara Stern (Clara Stern) puis Yalda Apadana (Renaissance italienne) m'ont fascinée.
Plus prosaïquement, mais il faudrait que je demande l'avis de G., je dirais que nos deux réalisations culinaires les plus épatantes furent notre soirée lobster rolls ainsi que les incroyables ramen dont la préparation du bouillon requit environ un dimance matin tout entier. Mais ça valait la peine parce que c'était rudement bon.

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