lundi 2 novembre 2015

Fragments du Japon (2)


Pour des raisons restées obscures, j'étais en petite forme lors de ce voyage de printemps au Japon. Rien ne pouvait entamer mon enthousiasme (d'autant que les cerisiers étaient encore en fleurs ! Le premier après-midi au grand parc de Shinjuku, j'étais extatique) mais j'étais frappée d'un mal étrange et peu confortable, d'une part un urticaire quotidien, à recrudescence vespérale et d'une étendue assez impressionnante, d'autre part une toux qui me rappelle à chaque secousse qu'elle produit la petite fille archi-bronchitique que j'étais.
Au début du voyage, le jour où nous avions prévu de passer une partie de la matinée à Tsukiji, une pluie dense et sans répit s'est abattue sur Tokyo. Les grosses gouttes rebondissaient sans discontinuer sur les trottoirs. Abrités par l'indispensable parapluie transparent local, nous progressions assez péniblement dans notre expédition.
Tsukiji ne m'a pas du tout fascinée et au vu du nombre de touristes qui le fréquentent, G. dirait que c'est un endroit un peu trop face A... Plus tard, j'ai préféré les petits marchés croisés au hasard, avec les mamies qui choisissent leurs légumes au milieu d'étals monomaniaques (ici seulement des petits poissons séchés, là uniquement de l'omelette, là du tofu) et de bizarreries fascinantes (tiens, des mini poulpes farcis d'un oeuf de caille...)
Et puis ce matin-là à Tsukiji, je commençais à regretter d'avoir enfilé une paire de tennis pas complètement insubmersible (comme je ne porte que vraiment rarement des tennis, je n'en possède qu'une très vieille paire, vestige d'un temps lointain où je ne portais que cela). Un peu fatigués par l'horaire matinal et vaguement déçus, nous avons retrouvé quelques forces en nous offrant un thé brûlant et un café à infusion lente dans un endroit chic et suranné de Ginza. Apaisés par l'atmosphère feutrée et peu à peu réchauffés, nous avons même goûté une part de gâteau choisie sur une petite desserte dorée. Un genre de fraisier très aérien, très bon. A ce moment-là, je n'osais pas trop dire à G. que j'éprouvais une sensation étrange aux chevilles, une sorte de brûlure prurigineuse pour l'instant plus gênante que douloureuse.
Nous avons continué la balade, la pluie était particulièrement obstinée. Nous avons emprunté la ligne H du métro qui permet d'aller directement de Ginza à Nakameguro, le joli quartier au bord de l'eau. A quelques pas de la station commence la promenade le long des canaux et sous les cerisiers. Lorsque l'on remonte les rues pentues, outre la halte indispensable à Lotus Baguette (j'en reparlerai), on découvre des boutiques adorables de plantes, de vêtements aux couleurs douces, d'objets du quotidien aux formes simples. On peut marcher longtemps ainsi et visiter aussi les quartiers voisins de Daikanyama et d'Ebisu, ce que nous ferons un autre jour car pour l'heure, nous n'avions pas encore déjeuné, mes tennis étaient trempées, mes chevilles commençaient à me faire horriblement souffrir (je n'osais pas -encore- les examiner par peur de ce que j'allais découvrir) et la pluie ne nous laissait aucun répit. Quand nous sommes passés devant un micro restaurant d'où s'échappaient des effluves d'ail, de gingembre et de sauce soja, nous n'avons pas hésité. Le déjeuner n'était servi que jusqu'à 15h et il était 15h05 mais je pense que je faisais un peu pitié à voir ! Personne d'autre dans la salle que deux garçons qui parlaient de la nécessité d'être actifs sur les réseaux sociaux...
Nous nous installons. Je suis heureuse de me séparer enfin du parapluie qui, durant les dernières heures, était devenu comme un appendice de mon propre organisme. La nourriture est très bonne (un grand bol de riz surmonté de légumes pimpants et de karaage savoureux, une soupe miso, une salade très fraîche) mais j'ai vraiment très mal aux chevilles, que je me décide à examiner. Oui, là, dans le restaurant, et même je retire mes tennis qui sont dans un état indescriptible (un peu plus tard lors du voyage, dans un temple à Kyoto, au moment où il fallait se déchausser, j'ai vu une touriste française essorer ses chaussettes et j'ai éprouvé une grande empathie), je mets mes chaussettes à sécher sur une chaise voisine (la douleur m'avait retiré toute civilité, je m'excuse pour ces détails triviaux) et là, je découvre et je fais découvrir à G., mes chevilles écarlates, oedématiées, irritées par l'humidité et abîmées par mon grattage irrépressible de temps à autres lors des crises d'urticaire... J'ai si mal que j'en pleurerais. Je commence à dire n'importe quoi (genre "Si ça se trouve c'est un érésypèle !") et rien, ni l'antalgique avalé, ni les mots gentils de G. n'apaisent l'angoisse et la douleur. Bon, j'ai très envie d'appeler un taxi et de rentrer à l'hôtel mais G., dont la détermination n'est plus à prouver (rappelez-vous l'épisode de l'introuvable étagère à vaisselle indienne en plein marché de Bombay), restait persuadé que l'antalgique allait agir bientôt, que le déjeuner m'avait requinquée et que nous avions encore beaucoup de choses agréables à voir dans le quartier. Argh. J'ai cependant appris avec les années à faire confiance à cet état d'esprit et puis j'accorde depuis longtemps une plus grande confiance en ses compétences médicales plutôt qu'aux miennes.
Nous sommes quand même à nouveau sous la pluie. J'ai remis mes chaussettes et mes affreuses tennis trempées en serrant les dents. Nous avançons à petits pas et j'ai franchement envie de renoncer à poursuivre la promenade. Je commence à faire des plans de reddition : on pourrait chercher un taxi, je demande au chauffeur de faire un détour par l'échoppe de tayaki (on en reparlera aussi), on rentre à l'hôtel, je me traîne pieds nus jusqu'à la chambre, je prépare un thé et je savoure la douceur du repos en regardant la pluie et en me réjouissant de ne plus la subir. Je suis sur le point d'évoquer cette idée à G., quand, juste à côté du restaurant que nous venons de quitter, nous découvrons dans la vitrine de la boutique voisine des paires de bottes en caoutchouc ! Noires, basses, élastiquées sur le côté, presque aussi élégantes que des Chelsea boots ! J'en aurais pleuré de joie. Elles nous ont tellement aimantés que je n'avais pas vu à quelle point la boutique, qui s'appelle sobrement Note et Silence, se révèle jolie, claire, lumineuse, avec des vêtements aux lignes sobres, couleurs neutres ou teintes pastels. G. est hyper enthousiaste. La vendeuse, jupe longue et carré doux, est délicieusement polie, mais je demande quand même à G. de détourner son attention au moment où je me déchausse, d'autant que j'ai aussi demandé à essayer une paire de chaussettes (ce que l'on m'autorise à faire une fois que j'ai promis de les acheter) et que je n'ai pas du tout envie qu'elle voit l'état cutané de mes extrémités. Ils s'éloignent tous les deux examiner de grands sacs en tissu pendant que je m'emploie à examiner mes pieds. Je les tamponne lentement avec des mouchoirs en papier puis j'enfile cette paire de chaussettes japonaise. Elles sont couleur crème, avec des rayures pâles, rose et jaune. Le bienfait est immédiat. J'essaie les bottes. Je sens l'inflammation diminuer sous l'effet de ce nouvel environnement bien sec. Il ne persiste qu'un prurit, supportable on va dire. Ah. La vendeuse et G. me rejoignent. Il dit "Il faut que tu viennes voir, il y a vraiment plein de jolies choses". Et notamment un long manteau bleu marine, avec un col claudine. J'hésite avec un autre modèle, vert olive, muni de grandes poches. Mais la vendeuse dit Le bleu, c'est vous. Ainsi, une dizaine de minutes plus tard, protégée par un nouveau manteau et les pieds presque aussi heureux que moi, nous quittons la boutique sous les salutations polies et enthousiastes de la vendeuse qui est également allée chercher dans une pièce secrète un grand parapluie parce que dit-elle, quand il pleut à Tokyo, c'est mieux d'avoir un parapluie chacun.
Sur le trottoir brillant de pluie que je regarde désormais d'un oeil neuf, je remercie G. pour sa patience et sa bienveillance. Je profite aussi de la proximité d'une poubelle pour y laisser choir mes vieilles tennis. A quelques pas, un minuscule coffee shop nous attendait pour fêter autour d'un très bon café la balade qui commence désormais.
Quelques joyeuses heures plus tard, l'exaltation s'effrite un peu : nous venons de faire une longue halte à la géniale librairie Tatsuya mais il pleut toujours, il fait nuit, et nous sommes perdus dans les ruelles de Daikanyama. Nous sommes passablement fatigués et avons du mal à réfléchir. Mais, pas très loin d'une station service où un employé très concerné par notre égarement tente de nous redonner quelques repères géographiques, j'aperçois une façade très soignée, dont la porte est protégée par un beau noren gris-bleu. Il y a également un petit panneau en bois sculpté qui orne la petite allée menant à l'entrée. Nous ne comprenons évidemment rien du tout à ce qui est inscrit. Mûs par un certain instinct (et une fatigue certaine...) nous décidons tout de même de franchir le noren. Il y a un petit moment d'étonnement généralisé à notre arrivée, tout le monde nous dévisage brièvement. Tout le monde cela signifie, la serveuse qui portait un petit plateau avec un service à saké, les clients assis autour des quelques tables de l'entrée, les autres clients installés au comptoir derrière lequel s'active avec élégance et précision un maître sushi qui lui aussi nous examine avant de nous inviter à nous installer face à lui. Ce que je retiens de ce monsieur, c'est son visage tranquille et très souriant bien qu'il n'ait pas souri une seule fois de la soirée, dont je garde un souvenir fascinant et attendri car le spectacle était double, en plus de délivrer une sensation de repos et de sérénité absolument bienvenue. D'une part je contemple inlassablement les gestes précis, gracieux, presque mystiques de notre hôte qui surveille de très près le travail de son second et guette aussi l'air de rien les réactions sur le visage de ses clients lors de la dégustation. D'autre part, je découvre pour la première fois le goût d'un nigiri. Je ne sais pas s'il s'agit du vrai goût d'un nigiri mais c'est un goût définitivement inédit. Le riz est très discrètement tiède, il n'est ni acide, ni sucré mais presque fruité, sa saveur ne tranche pas avec celle du poisson mais elle la soutient, elle qui est suave et voluptueuse. Aucun autre sushi du voyage ne révèlera la même sensation. Nous picorons chaque pièce avec joie, curiosité et presque émotion. A un moment, une jeune femme qui dîne avec son mari à nos côtés, se tourne vers nous et nous dit dans un anglais approximatif "Alors, comment êtes-vous arrivés ici, dans ce restaurant de Daikanyama ?"...


Un billet dédié à A., qui se reconnaîtra.

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mardi 30 juin 2015

Fragments du Japon (1)

//Somewhere in Kyoto//

A Kyoto, nous louons une petite maison (non, pas celle de la photo). Le propriétaire, monsieur T., est céramiste. Son atelier occupe le sous-sol de notre location, lui habite avec son épouse à quelques mètres. On reconnait leur façade grâce à la vitrine qui renferme un vase en céladon, la céramique de prédilection de monsieur T.
Notre maison ne cesse de me réjouir ! J'aime le bruit des portes coulissantes, la texture du tatami sous les pieds, les objets colorés qui courent le long de la fenêtre de la cuisine, les odeurs de bois, de thé, de café chaud la matin, quand une lumière très douce baigne la pièce. Il nous arrive de réchauffer des croissants apportés la veille par madame T. et je ressens une exaltation très enfantine à utiliser le mini-four à cause des dessins adorables du minuteur. Nous avons par ailleurs nos propres munitions, des brioches fourrées à l'azuki, des petits pains au lait, du cake aux agrumes, de la brioche feuilletée à la cannelle... Assis en tailleur autour de la table carrée, nous déballons chaque jour un nouveau butin et chacune de ces cérémonies gourmandes inaugure la bonne journée qui commence.
Le quartier est à la fois tranquille et animé. Dans les rues qui se déplient en un dédale de petites échoppes, de cafés à essayer et de boutiques très spécialisées, nous découvrons à chaque promenade un lieu qui nous aimante. Il y a la microscopique boutique de jolis habits qui vend de très belles écharpes, le minuscule boui-boui (5 places au comptoir) où l'on vient grignoter des crevettes panées ou des croquettes de pommes de terre avec de la salade de chou et du saké en début de soirée, le restaurant de sushis où monsieur T. aime dîner avec son épouse et le supermarché qui constitue l'incontournable passage de chaque ballade. Tous les rayons me fascinent (tous les rayons de tous les supermarchés me fascineront jusqu'au dernier jour du voyage), je contemple la découpe du poisson derrière les grandes baies vitrées, les sandwiches et les bentos du rayon frais, les produits laitiers, les sucreries, les biscuits et les glaces... C'est sans fin.
La veille du dernier soir, monsieur T. nous fit savoir qu'il serait heureux de partager avec nous le dîner du lendemain. Il nous donna rendez-vous à vingt heures précises devant sa maison. Je me souviens qu'il faisait doux, qu'une veste légère était nécessaire sur la robe rose pâle mais que je pouvais me passer de collants. Monsieur T. quant à lui arborait une élégance très japonaise, des vêtements aux coupes simples mais au tombé impeccable, des matières subtiles, des couleurs neutres sans être ennuyeuses. Je le laissai discuter avec G., je trottinais à leurs côtés et je profitais de l'air du soir, des petites rues du quartier que j'avais appris à connaître, des façades fleuries, des portes en bois et des odeurs de nourriture, bouillon de légumes, miso, petites fritures, riz vapeur, qui s'élevaient dans la nuit. Deci-delà, des lampions tremblotants.
Nous avons traversé le parc, les temples. Monsieur T. nous a raconté très sérieusement que son épouse avait croisé à cet endroit, il y a quelques années, le fantôme d'une jeune femme. Juste là, avec des cheveux longs. J'avais l'impression d'être dans un roman de Haruki Murakami, du temps où il écrivait des bons romans.
Nous sommes passés sans nous arrêter devant toute une série de restaurants indéchiffrables, rideaux colorés mystérieux, impossible de voir l'intérieur des lieux. Puis Monsieur T. nous a fait un petit signe, nous étions arrivés. Personne dans la salle minuscule mais un patron très avenant, visiblement ravi de voir Monsieur T. Celui-ci a examiné la carte très peu de temps, je pense qu'il avait une idée vraiment précise de ce qu'il voulait nous faire goûter. Il a commandé des bières et nous avons tous les trois essuyé nos mains dans la tiédeur propre des rouleaux de serviettes chaudes. Monsieur T. a passé la sienne sur son visage avant de la replier au carré. Il nous a demandé si l'on mangeait de tout et je crois que même si cela n'avait pas été le cas, je lui aurais dit oui parce que pour rien au monde je n'aurais voulu rater ce qu'il avait prévu. Il passa la commande et le patron acquiesça en souriant (je peux vous dire que ce soir-là, je me suis promis d'apprendre autant de japonais que possible pour le prochain voyage).
D'abord, pour mettre en appétit, du caillé de soja qu'on prélève délicatement avec ses baguettes et qu'on trempe dans la sauce soja agrémentée de wasabi et de wakame. C'est simple, délicat, très frais. Puis, en contraste avec ces bouchées légères presque minérales, le patron déposa sur la table un large plat creux en terre cuite qui contient une soupe très épaisse, dense et sombre. Elle était agrémentée de cubes de tofu très lisse et moelleux, de champignons et de plusieurs variétés d'algues. Chaque convive déposait au creux de son bol un minuscule dôme de gingembre fraîchement râpé, quelques rondelles de ciboule, puis répandait plusieurs larges cuillerées de soupe. C'était terriblement bien assaisonné, robuste et réconfortant.
Puis le dîner prit une nouvelle dimension. Le patron débarrassa la table, remplit les verres de bière et apporta sur un plateau en inox trois fois trois petites brochettes. On ne distingue pas vraiment ce qui les compose car chaque élément est enveloppé d'une pâte à beignet finement bullée, bien mate. C'est très appétissant. Le patron verse de la sauce (maison ! C'est le secret de son succès nous dira plus tard Monsieur T.) dans des coupelles et retourne s'affairer derrière son comptoir. Monsieur T. nous invite à goûter. Je trempe ma première brochette dans la sauce secrète, brune, très épaisse, brillante. Je croque. C'est chaud ! La pâte à beignet est très légère, croustillante à l'extérieur et tendre autour de l'élément central, à savoir pour commencer un shiitaké, suave et velouté.
Chaque brochette est comme une petite surprise, c'est monsieur T. qui choisit et qui passe la commande. Je ne saurais dire ce que j'ai préféré parmi le poulpe,la crevette, le poireau, l'oignon nouveau, la tomate avec de la mozzarella (!), le boeuf extrêmement tendre et goûteux, le ravioli tout dodu, le mochi bien chewy et peut-être quand même celui qui m'a fascinée, l'oeuf entier ! Un oeuf au jaune souple et soyeux entièrement recouvert de pâte à beignet, le tout sublimé par la sauce magique. Mon enthousiasme amusa beaucoup monsieur T. qui mangeait ses brochettes avec calme et élégance en évoquant l'un de ses amis qui tient un restaurant de soba à Kamakura.
Nous avons quitté le restaurant de très bonne humeur avec la bénédiction du patron.
De retour dans notre cuisine, après avoir longuement remercié monsieur T. pour sa gentillesse, nous préparons du thé et grignotons du chocolat au matcha. Je me surprends à repenser aux patates douces qui rôtissent lentement sur les braises et qu'on trouve aux caisses du supermarché du quartier. On les saisit avec des pinces en bois et on les glisse, brûlantes, dans des sacs en papier brun. Je regrette de ne pas y avoir goûté mais G. dit que nous reviendrons bientôt au Japon...

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jeudi 7 mai 2015

Le coeur vraiment très grenadine


Savourer un bento à Shimanekoken et repartir avec des petits biscuits à grignoter sur le chemin du parc Inokashira.
Faire une virée sur le lac dans un pédalo-cygne.
Jouer sa chance et tenter d'obtenir sa figurine préférée dans les distributeurs à 200 yens.
La vie était douce le dimanche à Tokyo.
J'éprouve quelques difficultés avec le quotidien ordinaire à présent.

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dimanche 4 janvier 2015

L'amour n'est pas que dans les chansons

//En 2015, suis ton coeur qui insiste//

Le premier janvier deux mille quatorze, la terrasse au bord de l'eau du Dorsoduro, la pizza grignotée avec les doigts, il faisait tellement bon qu'on pouvait s'autoriser à déjeuner dehors sans manteau.
Quelques jours plus tard, le dernier soir à Venise, la robe verte et bleue de la serveuse de l'Anice Stellato, la montagne de fritto misto dans un cornet un papier, goûter tous les desserts de la carte.
Les conférences de cinéma du lundi soir et les conversations des étudiants qu'on a envie d'enregistrer.
Le Cambodge et ses fantômes. Les larmes de mon père à Angkor Vat. Les galettes aux crevettes frites. Les noix de coco fraîches. Le découpage amusé d'un fruit du jacquier dans une chambre d'hôtel à Kompong Thom. Alain Resnais très flou sur un écran de l'autre bout du monde. La barquette de riz sauté aux légumes achetée par G. dans un boui-boui près de l'hôpital de Phnom Penh. Le besoin de consolation impossible à rassasier.
The Grand Budapest Hotel dans une salle vide et juste après, prendre le métro pour voir mon père à l'hôpital.
Le printemps.
Deux fois par semaine le divan.
Le manteau italien et les rideaux en lin.
Vincent Delerm à l'Opéra. Embrasse moi pour rien.
Xavier Dolan à Cannes.
Le soir où j'ai reçu le petit message des Cahiers du Cinéma.
Le train de 7h23.
Anastasia Krupnik.
La dernière scène du Goût du saké et les larmes qui l'accompagnent.
Les biscuits au chocolat au lait et à la fleur de sel du Paris Pastry Club de Fanny.
La gare de Valence. Les jours de juillet en Provence. Le sorbet citron. La petite cocotte de légumes du jardin. Le chèvre frais et les figues du pique-nique.
La vie douce à Toulouse. Le chirashi sushi et le flan au lait de soja à Motchiya.
Ethan Frome traduit par Julie Wolkenstein, sa violence et sa cruauté.
Le Panama avec un ruban Liberty resté dans la boutique de Biarritz.
La robe marinière, que je n'aime pas trop porter finalement.
Kristen Stewart dans Sils Maria.
La voiture de location sur les routes des pays baltes. Les cigognes et les arcs-en-ciel. La mer grise. Le loup. Les châteaux. Les églises.
Chercher dans le quartier art nouveau de Riga la façade avec les visages. La tarte au chocolat blanc et à l'abricot du Kukka Café. La pizza de Roberta.
Se promener à Vilnius et avoir l'impression d'être en Italie. L'orage pendant le dîner dans la jolie cour. La robe Muku en lin bleu. Dans la ville de K., à moins d'une heure de route de Vilnius, je n'oublierai jamais cette jeune fille qui portait un short blanc, une jolie chemise, des mocassins en cuir robuste, les cheveux longs et les mêmes lunettes que la copine de Frances Ha, cette jeune fille parlait français et invitait ce soir-là son fiancé et ses quatre grands-parents (ou même ses arrières-grands-parents), extrêmement âgés, se déplaçant avec beaucoup de difficulté mais visiblement ravis de leur soirée.
Fuir le quartier de la vieille ville à Tallinn. Trouver des refuges : Till ja Kummel pour un breakfast sandwich à l'heure du goûter, Sfäär pour y passer la journée (granola-yaourt au petit-déjeuner et légumes farcis au déjeuner), Nop pour n'importe quoi parce que tout y est bon (les viennoiseries, le soya latte, la soupe de nouilles au poulet etc).
Les chansons de France Gall dans la chambre du vingtième étage.
Se tromper de chemin en voiture et découvrir Salt par hasard. Saisis par une certaine intuition, réserver la dernière table auprès de la serveuse douce et malicieuse avec sa tresse sur le côté. Elire cet endroit joyeux et délicieux favorite place des vacances et finalement de l'année.
Les souvenirs du Japon précieusement collectionnés et envoyés par C.
Le bol dragon et le veggie banh mi à Petite Nature le mardi midi.
Jane Austen à la Pléiade.
Les soirées-séries.
La parabole du fils prodigue.
Le pull danois couleur lait frais.
Retourner marcher à la pointe du château.
Le bibimbap avant de reprendre le train face à la pluie et au mouvement pendulaire du métro aérien.
La jeune fille qui portait des Stan Smith et dînait joyeusement avec son père au Daraton.
Le jour où l'on a déjeuné à Septime et les moufles trop jolies qu'il a achetées après.
Lénore les morts vont vite.
New York et la Nouvelle Angleterre.
Le crépuscule sur la High Line.
La demi-douzaine de céramiques glissée dans la valise.
Le dîner tranquille à The Farm on Adderley.
Les pays de Marie-Hélène Lafon pendant l'insomnie du retour.
Les nouvelles bibliothèques.
La voix de Gaspard Ulliel dans Saint Laurent.
Les bocaux de granola maison.
La blanquette de Marianne.
Colette: Qu'est-ce qui vous amène ?
Antoine: j'ai deux places pour une conférence, c'est Gavotti sur la musique électronique.
Dormir avec lui dans la chambre de l'adolescence, dévisagés par les idoles de l'époque.
Le cinéma l'après-midi pendant les vacances.
Les étoiles à la cannelle et les croissants à la vanille.
Revoir Un conte de Noël.
Le dernier déjeuner de l'année dans la belle salle du Coquillage.
La glace maison au yaourt et au chocolat un peu avant minuit.
Les voeux secrets pour l'année à venir.

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jeudi 8 mai 2014

C'était l'hiver en Italie (2)


Un soir je suis rentrée, il avait préparé des boulettes de veau au parmesan et des spaghettis à la sauce tomate.
Je me souviens encore très bien des vacances en Italie.
Comme les premiers trains de la matinée pour Florence étaient complets, comme il n'était pas possible de louer une voiture, comme il faisait un temps radieux et que nous n'avions pas du tout envie de continuer à nous énerver sur le système informatique de réservation des billets de train, nous avons abandonné nos bagages à la consigne et nous avons traversé des tas de ponts le coeur léger et l'estomac tout autant à la recherche d'un petit-déjeuner digne de ce nom. Tout était divinement frais, l'air, les pavés, les cours désertes, les églises et surtout les petits choux et la brioche que nous avons trouvés en chemin. Nous étions partis vraiment tôt ce matin-là et je me souviens très bien des couleurs de l'aurore sur la lagune et les façades. 
Je me souviens aussi que devant l'atelier d'un fabricant de masques, j'ai évoqué le malaise qu'avait provoqué la séance d'Eyes Wide Shut. Puis, l'appétit aiguisé par la longue marche, nous nous sommes arrêtés à Da Merca, et nous avons grignoté des cicchetti au prosciutto crudo, à la mortadelle, à la ricotta et au salami piccante. Il était un peu tôt pour le verre de Prosecco.
Et puis enfin, il fut l'heure de prendre le train.
Je me souviens très bien qu'il y avait une famille d'Anglais dont le père écrasait des portions de Vache qui rit entre deux biscottes emballées dans du papier transparent et crissant, les mêmes qu'à l'hôpital. Je me souviens aussi que j'avais passé un long moment à raconter dans mon journal le jour où j'avais retrouvé, sur la façade d'une villa du Cannareggio, la plaque sculptée qui représente un monsieur à turban et son chameau, plaque qui m'avait déjà beaucoup frappée lors du premier voyage, dix ans auparavant. Je racontais aussi la fin d'après-midi où nous étions restés longtemps contempler les sommets enneigés des alpes italiennes et les contours flous de l'Île des Morts depuis l'embarcadère. C'est l'un de mes endroits préférés au monde.
A Florence il pleuvait sec mais l'arrivée au Tre Stanze fut ravissante. Le grand escalier comme dans un film de Visconti. Et dans la chambre au plafond tellement haut, des rideaux en coton blanc qui s'éparpillaient en vagues sur le parquet. Sur la table en bois foncée, une corbeille de fruits frais, des biscuits à la noisette, un carafon, deux coupes, deux serviettes en lin (repassées) et deux couteaux à bout rond avec un manche en corne. Une petite pièce avec une coiffeuse pour se remettre du rouge à lèvres avant de sortir. Dans la salle de bains, une serviette brodée (repassée) aux initiales du propriétaire. Lampes anciennes et draps épais. Silence absolu. J'aurais pu rester là des semaines, des mois.
J'étais déjà venue à Florence, un voyage scolaire sur l'initiative d'un professeur de latin, c'était le lycée, les cheveux au carré et l'impatience de devenir soi-même. Je n'avais pas du tout aimé, en grande partie parce que les filles qui participaient à ce voyage portaient des jolis prénoms grecs (!), des jolis cheveux, des jolis sacs (alors que franchement, un sac Oillily, bon...), des jolis sourires, tout me terrassait et a fait le terreau des premières années de psychanalyse (comment être une fille? Je vous le demande).
Alors j'étais bien contente que des souvenirs neufs et heureux eurent la possibilité de prendre le dessus!
L'Annonciation de Fra Angelico au Musée San Marco.
Le Caffè Latteria Caffelatte et le lait chaud à la cannelle servi par une Florentine revêche qui porte pourtant un joli tablier fleuri et prépare du gâteau à la carotte et aux amandes pas mal du tout. Je voulais une part de tarte aux légumes mais elle me regarde et dit "Je ne vois pas comment ça pourrait vous plaire, c'est un snack pour les gens malades!" Je ne sais pas bien comment interpréter le fait que j'aie l'air en si bonne santé.
Le dîner dans la belle salle voûtée du Buca Lapi, et le gâteau au chocolat offert par le gentil serveur.
L'élégance des senteurs à la Perfumeria Santa Maria Novella. Le pot de crema per le mani au citron
Les Offices. Les visages des Vierges. L'histoire d'Umiliana.
L'odeur de la pluie sur les pavés, des cafés chauds, des foccace qui sortent du four.
Les petits-déjeuners dans les pasticcerie du quartier. Les chocolats très épais et capiteux.
Les lèvres un peu brûlées par la meilleure part de pizza du monde.
La photo ratée de la cabine de photomaton, à cause d'un pigeon.
Apprendre que l'épouse de Marino Marini s'appelait Marina.
Le jour où, de l'autre côté de l'Arno, en déambulant au hasard des rues, il y avait la maison où Tarkovski a passé les dernières années de sa vie. L'émotion dans le regard de G.
Toutes les filles de la classe de latin du lycée qui se noient enfin.
J'aime voyager pour des milliards de raisons.

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lundi 21 avril 2014

Faire ça encore une fois






Ces vacances-là, cet-été là, la Finlande en plein mois d'août, la compréhension de la langue constituait une expédition en soi. J'aimais bien.

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vendredi 31 janvier 2014

L'Italie l'hiver (1)


Le jour du départ, c'était à la fois l'anniversaire de ma mère, du père de G., de l'amoureux de S. (F.) et de H., qui avait eu de l'importance pour G. Cela faisait un certain nombre de messages à envoyer depuis l'aéroport, sans se tromper sur leur contenu et sur la modulation d'affection que nécessitait la variété des destinataires.
Ce matin-là, il n'avait cessé de pleuvoir. Une pluie drue et obstinée qui délavait les champs et les forêts. Dans la voiture, je résistais à l'envie de grignoter l'un des biscuits chocolat blanc et canneberges que j'avais glissés dans mon bagage-cabine (un sac mou très pratique, rose pâle, avec une grande fermeture à glissière, où j'entasse pour ce genre de circonstances divers appareils photographiques eux-mêmes enfermés dans un autre sac et puis cahiers, crayons, romans, vaste foulard, mouchoirs, magazines, baume à lèvres, rouge à lèvres etc), je me contentais de nourrir mes mains désséchées à l'aide de la délicieuse crème Résurrection des mains Aesop, la seule marque de cosmétique qui ait pensé à citer un vers de T.S. Eliott sur ses produits. Sauf que pour ma part, depuis les quelques jours qui précédaient ce voyage d'hiver en Italie, je n'arrivais pas du tout à me défaire de la voix de V.D. (vous avez deviné) qui murmure : Et dans l'air du soir/La chrysler s'envole/dans les fougères et les nénuphars (ne me demandez pas pourquoi)(celle-là serait plus à propos, en plus d'être vraiment de lui).
Dans l'avion, G. lit La communauté Universelle d'Eugène Green, je l'envie en silence. J'essaie de lire Epépé de Ferenc Karinthy mais le sommeil a raison de moi, je sens juste une main passer doucement dans mes cheveux avant de m'endormir tranquillement.
A Venise, il fait nuit. Nous suivons les instructions très précises de Marco, le chef d'orchestre qui nous loue son appartement pour quelques jours. On m'aide à hisser ma valise sur le bateau-bus qui permet de rejoindre l'aéroport au cœur de la ville. 
La nuit noire, interrompue ça et là par des lumières tremblotantes, le clapotis de l'eau, le silence sinon, les silhouettes floues des îles, des palais et des coupoles, donnent à cette arrivée un aspect fantômatique. Ce voyage consiste aussi à adoucir quelques fantômes parce qu'il y a dix ans maintenant, alors que j'avais fait la connaissance de G. environ six mois auparavant, nous avions déjà décidé de partir à Venise en hiver. La méconnaissance que nous avions de l'autre, les embarras que nous traversions alors avec nous-mêmes, les représentations romantiques rattachées à la ville et la pression qu'elles peuvent exercer, avaient laissé une petite cicatrice que nous tenions à panser dès notre retour en formulant cette promesse avisée : Nous reviendrons, dans dix années.
L'appartement de Marco était situé au troisième étage d'un joli immeuble caché dans une cour à laquelle on accédait après avoir emprunté plusieurs minuscules venelles depuis la calle dei greci. Les rues qui se croisent à angle droit, se rétrécissent en ruelles étroites et sans lumière, s'élargissent en places romanesques, se poursuivent après des portiques obscurs, des ponts, quelques marches, et puis l'eau partout, son onde lancinante, ses reflets, ses gondoles délaissées, ne cessent de me fasciner. Les valses silencieuses désormais disparues derrière les fenêtres des palais décrépits, les petites bougies devant le doux visage des icônes m'emplissent d'une très joyeuse mélancolie.
Ce soir-là, nous dînons à Vini da Gigio. Les taglionis à l'araignée de mer sont précis et rassurants, notre bonne humeur nous fait supporter le reste (le service nonchalant, un canard alla burannella sans intérêt, une polenta approximative). Sur le chemin du retour, les lumières du glacier nous font faire un détour, je m'amuse beaucoup de la célérité vertigineuse de la serveuse qui remplit à la spatule les petits gobelets en carton. J'ai pris straciatella/fior di latte, il a choisi marron glacé/fior di latte.
Ainsi, le premier soir à Venise, dix ans après, nous nous retrouvons en pleine nuit à comparer les parfums de nos crèmes glacées que nous dégustons les mains gantées.

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lundi 30 décembre 2013

Est-ce que c'était vraiment toi?


Dans les films de Philippe Garrel, les amoureux regagnent leur appartement minuscule en perdant leur souffle dans des escaliers interminables. Cette fois-ci aussi, un garçon, Louis, habite sous les toits et aligne ses livres de poche sur les radiateurs, comme il se doit. Les meubles sont dépareillés mais il n'aime pas trop qu'on s'installe sur le lit en gardant ses chaussures. Il est comédien, il a très peu d'argent et s'il lui arrive de frôler la main d'une fille au cinéma, s'il embrasse parfois de façon appuyée une autre qui joue avec lui au théâtre, il s'en tient là, c'est sa ligne, il le dit, il a donné sa vie à Claudia.
Claudia est immense, elle a la voix grave et les cheveux flous. Elle porte des jolies bottines noires et un inoubliable manteau en cuir irisé, elle marche les mains dans les poches, elle cite Maïakovski, elle est actrice mais elle n'a rien tourné depuis six ans. Claudia, parfois, court dans Paris à perdre haleine pour vérifier que Louis n'a pas disparu mais parfois aussi, elle ne supporte plus rien, ni le gourbi où ils vivent, ni les absences de Louis, ni celles de l'argent, tout le temps. Alors évidemment, quand elle rencontre le riche architecte, celui qui a une voiture et qui peut inviter au restaurant, les choses se compliquent...
Louis dit à Claudia quelque chose comme: «  Comment est-ce que je peux être bien avec toi si je sais que tu es parfois avec un autre ? » Elle répond: « N'y pense pas, c'est tout. Et profite du moment que je passe avec toi, et qui est bien. » J'avoue que je n'y arriverais pas trop non plus.
Claudia blesse Louis, mais il y a quelques temps, Louis blessait Clotilde, avec qui il a eu une fille, Charlotte, et qui le suppliait en vain de la laisser partir avec lui. Un soir, bien plus tard, Clotilde et Charlotte se mettent à table, j'aime infiniment cette scène. Charlotte est rentrée d'une journée passée avec son père, elle porte un nouveau bonnet, donné par Claudia et qui inscrit donc l'existence de celle-ci dans le réel tangible, ce que devine Clotilde avec une douleur intérieure qui transparaît à peine dans ses gestes quand elle sert la soupe de carottes, quand elle arrache un morceau de baguette fraîche. La jalousie, c'est cette blessure-là, c'est sentir que quelqu'un d'autre détient quelque chose que l'on a perdu de quelqu'un qu'on aime toujours. C'est ce que l'on perçoit de ce qui n'est pas exprimé dans le réel. Et c'est tout cela que Clotilde garde pour elle ce soir-là, devant sa soupe de carottes.
La Jalousie, parce qu'il déploie en noir et blanc un langage qui m'est des plus familiers, est définitivement mon film préféré de 2013*. Il m'a aidé à affronter un hiver qui n'avait pourtant pas encore commencé qu'il faisait déjà un peu mal.
Pour continuer d'essayer de se remettre d'une année pleine de secousses, nous n'avons pas fait nos valises dans la nuit mais presque, et je suis depuis quelques jours à Venise où je dévore spaghetti alla vongole et petits biscuits, comme ici, pendant la promenade dans le ghetto ce matin.


Pour 2014, je vous souhaite beaucoup de beaux films, des livres, des escapades deci-delà, des choses douces et tranquilles.
*Les autres films que j'ai bien aimés, dans le désordre : Oh Boy!, Jimmy P., Camille Claudel 1915, Michael Kohlhass, La Vénus à la fourrure et voilà.
Pour ceux que ça intéresse, mon livre préféré sorti cette année s'appelle Intérieur, de Thomas Clerc, aux Editions Gallimard (Arbalète). J'ai adoré aussi découvrir le dernier volume des aventures de Marie Madeleine Marguerite de Montalte en dévorant Nue de Jean-Philippe Toussaint aux Editions de Minuit. Et toujours chez Minuit, sortis il y a longtemps, les démêlés d'Eric Laurrent avec Clara Stern (Clara Stern) puis Yalda Apadana (Renaissance italienne) m'ont fascinée.
Plus prosaïquement, mais il faudrait que je demande l'avis de G., je dirais que nos deux réalisations culinaires les plus épatantes furent notre soirée lobster rolls ainsi que les incroyables ramen dont la préparation du bouillon requit environ un dimance matin tout entier. Mais ça valait la peine parce que c'était rudement bon.

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vendredi 30 août 2013

Si ce jour-là tu as de la peine (récit d'un été)

//à la maison expérimentale//

L'été a commencé le 11 juillet quand j'ai pris un train, toute seule, tôt le matin.
J'ai croqué dans un Reubens sandwich en sirotant un jus de poire sans baisser les yeux face aux regards compatissants de mes voisins qui plaignaient ma solitude.
J'ai marché longtemps dans des rues que je connaissais parfois par coeur, parfois très mal, mais sans jamais me perdre.
Au Téléscope, j'ai bu un thé glacé et du lait frais en écrivant un mini-roman destiné à G.
J'emmenais partout avec moi Un barrage contre le Pacifique, lu il y a longtemps et mystérieusement oublié, exactement comme j'oublie systématiquement tout ce qui a trait au Cambodge, à mon histoire familiale. Tristesse et fascination en lisant Duras évoquer des terres familières et pourtant inconnues.
A Rose Bakery le matin il n'y a personne, sauf un garçon qui croyait que les oeufs Benedict étaient à la mayonnaise. J'ai pris un marbré au chocolat et j'avais oublié qu'il était aussi délicieux.
J'ai retrouvé C. à la terrasse du Bal Café, il y a eu une seconde d'hésitation quand nos regards se sont croisés mais la conversation démarra avec la limpidité que seule permet une connivence patiemment établie. Le crumble abricot-framboise entre deux fut fameux et, rejointes pas une jeune fille qui lisait Leonor Baldaque, nous avons parlé de nos amoureux, de Mia Hansen-Love, des tee-shirts Thomsen et des honorables-formidables. La séparation, place de Clichy, prit un certain temps.
De retour dans l'appartement silencieux, j'ai lu à voix haute et pour moi seule Alice in Wonderland.
J'ai préparé un clafoutis aux cerises en attendant G.
Tard dans la nuit, sur le quai de gare tout gris, il m'a serrée fort. J'étais à la fois très heureuse et très triste mais je n'ai rien dit. Il m'a pris la main.
Je l'ai souvent et doucement observé, pour voir s'il avait changé, ou pas.
Il a trouvé que les sandales scandinaves, en cuir gris et talons bois, étaient vraiment jolies.
Le 20 juillet, le dîner japonais était gracieux mais pas autant que la fantaisie de grignoter une crêpe au chocolat grand-mère face au port, sur lequel la nuit était déjà tombée, à l'heure à laquelle nous aurions dû rentrer.
Nous avons rejoint S+F dans la maison de location au pignon rose sur la route de la plage. Deux jours c'est si court, je le sens bien avant l'heure du départ et pour un milliard de raisons, la tristesse me rattrape, mon regard se brouille au-dessus du délicieux gâteau au fromage blanc.
Puis un jour nous avons fait nos valises et nous avons pris un avion pour Helsinki.
La vie fut douce, je respirais mieux.
Dans l'appartement de Punavuori, nous avons improvisé des petits dîners sur la jolie table patinée de la cuisine sur cour. Nous avons beaucoup fréquenté les halles couvertes où la brioche à la cardamome était savamment moelleuse, ainsi que le marché aux puces d'où je faillit repartir avec une machine à écrire mais dont nous sommes raisonnablement repartis avec des petits verres anciens emballés dans du papier journal.
Nous avons arpenté la ville en tout sens, traversant les parcs et les églises, longeant les quais et les places, explorant les musées d'art contemporain et les galeries plus discrètes, examinant les rayons des supermarchés, flânant sans but en admirant les façades couleur vanille, fraise, abricot ou pistache.
Un après-midi, surpris par un orage, nous sommes entrés en trombe dans une minuscule épicerie italienne où deux fauteuils nous attendaient autour d'une table basse. Nous avons grignoté des sandwiches légumes et mozzarella et avons discuté de le meilleure façon de faire du café. Une fille en robe imprimée et petit blouson est entrée, elle a demandé une glace au chocolat et G. a immédiatement décrété qu'il était indispensable que nous goûtions cette glace qui paraissait tellement onctueuse. J'allai nous en chercher un petit pot, il n'y avait que quatre parfums, ce qui était très bon signe. La texture de cette simple glace au chocolat fut renversante, son goût d'une intensité rare. Il m'a promis qu'on reviendrait.
Nous avons pris un tram qui passait juste devant cette épicerie italienne et qui s'arrêtait à quelques mètres de la maison d'Alvar Aalto, sur les hauteurs d'Helsinki. C'est une façade discrète, au pied d'immeubles anonymes, à côté d'une bibliothèque de quartier. Je n'arrive pas à oublier la phrase pourtant anodine prononcée lors de la visite guidée par l'étudiant en acoustique qui la réalisait "De leurs nombreux voyages, Alvar Aalto et sa femme ne rapportaient pas que des souvenirs, mais aussi des idées"
Quant à nous, à bord d'une Seat Ibiza grise de location, nous avons bientôt quitté Helsinki, et ce fut le début d'un inoubliable road trip.
Les lacs dessinaient partout des surfaces claires et moirées, les forêts majestueuses et presque immobiles dissimulaient les maisons à pans de bois, les nuages développaient des expansions inédites, le soleil se couchait très tard en s'embrasant sans fin.
Nous avons visité des maisons anciennes, des jardins de monastère, des musées d'art moderne déserts, des marchés, des ateliers, des antiquaires de bord de route.
Nous avons fait du canoë.
Nous avons cru voir un ours, nous avons caressé des nénuphars.
Nous avons cueilli des groseilles, du cassis, des petites pommes qui n'étaient pas encore tout à fait mûres.
Nous avons marqué un temps d'arrêt significatif face à la jeune fille rousse d'Helene Schjerfbeck sur un tableau qui s'appelle The tree of life, exposé au Musée des Beaux Arts de Joensuu, une petite ville qui s'aborde avec patience. Ce soir-là, nous avons dîné dans un restaurant indien délicieux où se retrouvait toute la communauté pakistanaise locale.
Nous avons goûté au Runberg cake, si joli avec sa goutte de confiture de framboise à son sommet, nous avons aussi mangé du gâteau à la crème aigre avec du coulis de fraise, des crêpes russes épaisses et réconfortantes, des tartelettes au riz, de la friture de fera, de la soupe au saumon et à la crème, des tartines de pain de seigle avec du beurre parfumé à l'aneth, du gâteau aux pommes, des biscuits fourrés à la crème, des beignets encore tièdes, et dans la salle déserte de la chambre d'hôtes où nous sommes arrivés tard, au bord d'un lac et au milieu des bois, on nous apporta une salade de pommes de terre relevée d'oignons rouges, de câpres, de moutarde à l'ancienne. Le poisson délicatement pané qui l'accompagnait s'alanguissait sous la noisette de beurre d'herbes.
Nous avons fait un pèlerinage Alvar Aalto (AA) avec une fébrilité et une curiosité presque enfantines. Nous avons rejoint un groupe de Japonais chapeautés et nous avons emprunté le chemin qui serpentait entre les arbres, au bord de l'eau, pour rejoindre la maison expérimentale, construite sur une île, et je m'étonnai du confort spartiate que s'accordait AA durant ses étés passés là. Nous avons retrouvé ces mêmes Japonais devant la bibliothèque AA et l'hôtel de ville AA de Säynätsalo; quant au musée AA, où nous les avons perdus de vue, il abrite un charmant café que nous avons été heureux de trouver et qui servait des penne aux légumes fumants et parfumés (sous des suspensions AA, évidemment).
La prolixité d'AA et ses lignes pures sont admirables à Seinajoki, la ville où se dressent avec majesté son incroyable église filiforme, son université et son théâtre dont les courbes supérieures dessinaient un piano et qu'une dame charmante a bien aimé nous faire visiter sur la pointe des pieds.
Nous avons essayé de photographier la Villa Mairea, conçue par AA et sa première épouse pour leur amie Maire Gullichsen, une jeune femme de goût et de caprices. Tout y est paisible et harmonieux: le bureau du rez-de-chaussée blindé de bibliothèques basses pleines à craquer, le piano et son couvercle en plexi bombé (pour que personne ne pose jamais rien dessus, ah!), la véranda, sa végétation luxuriante et ses fauteuils en osier, le jardin dont la piscine épouse les courbes de la forêt alentour.
Nous ne sommes pas repartis du pays sans passer par une boutique Artek.
Nous avons faillit prendre un bateau mais on nous annonça qu'il était en panne, alors, face au lac Pielinen, sur un banc ensoleillé, nous avons déballé le mini pique-nique acheté à la sauvette à la boulangerie du village qui servait aussi aux habitués une soupe épaisse et aromatique. Le petit feuilleté à la saucisse, croqué dans un sourire, s'avéra fameux.
Dans la voiture, où je faisais des lectures d'intérêt inégal, il aimait bien avoir à portée de main des petits bonbons à la réglisse.
Nous avons roulé sous le tonnerre, sous le ciel couleur de cerne ou de cendre, sous la pluie tonitruante, sur des pistes de terre isolées, entre des champs labourés, nous avons bientôt rejoint la côte est.
Ce fut le temps des festival de musique classique et contemporaine, des galeries et des musées, des latte et des burgers en terrasse, des petits-déjeuners dans le désordre, des dîners de desserts, des boutiques, des librairies, des promenades infinies le long de l'eau, des après-midis entiers passés dans les jolis cafés à lire, écrire, et dévorer des tartes vanille-rhubarbe. Ce fut le temps de la nonchalance assumée. Ce fut le temps des surprises aussi, comme celle de traverser un parc d'attraction pour arriver dans un lieu d'exposition où je suis saisie devant L'été de Paul Delvaux et une immense silhouette de Giacometti.
Puis il y eut encore la maison de Saarinen et les photographies en noir et blanc (la famille au complet sur les pistes de ski, la petite fille avec le turban dans les cheveux... ) et l'incroyable centre d'art contemporain d'Espoo, complètement absorbant et vertigineux.
De retour à Helsinki, en nous perdant avec plaisir et vertige dans les rues de Punavuori, en repensant en silence à ces trois semaines écoulées, en me souvenant encore de la dernière séance chez l'analyste le 10 juillet et le flot irrépressible de larmes qui me coupait la parole, en sentant sa main dans mes cheveux, j'ai su que nous n'avions pas changé, toujours à guetter les étés rayonnants, l'inspiration, les belles et bonnes choses, toujours à accorder nos vies secrètes.
Evidemment, nous sommes retournés manger une glace au chocolat, comme promis.

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dimanche 18 août 2013

This is all about Berlin (un feuilleton estival) (4)

//à Kreuzberg, une tentation matinale//

Parfois il n'y personne, d'autres fois une file d'attente impatiente et enthousiaste s'allonge sur le trottoir sans logique apparente. Il est question de faire ça vite, sans trop réfléchir, et en même temps que ce soit réussi, qu'il y ait un effet produit. Ce mélange d'excitation et de concentration provoque une certaine hâte joyeuse dont résulte quelque chose qui cloche à peu près à chaque fois.

Derrière le petit rideau plissé, on découvre le sale état de la cabine, son exiguïté. L'empressement devient mystérieusement grandissant et l'absurdité de la situation empêche toute tentative sérieuse de conceptualisation. La gravité sied mal à la photographie automatique.
Une fois la pièce de monnaie avalée par la machine, les choses se compliquent, au rythme des éclairs lumineux décisifs: l'attente entre deux photos parait toujours plus longue ou plus courte que celle imaginée, l'un ne sait plus quelle mine il doit adopter, l'autre s'en amuse, le cliché est pris dans un éclat de rire généralisé, rien ne se passe jamais comme prévu. Puis il y a quatre minutes pour s'en remettre tandis qu'à côté de la cabine, le jeune homme à cheveux longs continue de faire griller les saucisses à hot-dogs sur un bord de trottoir, impassible.
Bientôt le rectangle en noir et blanc tombe dans le réceptacle prévu à cet effet avec un petit bruit mat, les photos ne sont pas encore tout à fait sèches. Contemplation amusée et consternée à la fois. Une seule envie: revenir demain au Photoautomat.

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mercredi 24 juillet 2013

This is all about Berlin (un feuilleton estival) (3)

//Sur le chemin des cafés//

Le dimanche, une foule dense, hétéroclite mais unanime, se presse sur la ligne 2 du métro. A la station Eberstrasse, les wagons se vident et tous les passagers prennent la même direction, sur la droite, vers l'immense marché aux puces du Mauerpark, au nord de la ville. Là, en plein air, entre les touristes qui marchandent maladroitement un objet qu'ils oublieront parfois à l'hôtel et les autochtones qui repartent avec une table basse sous le bras, au-delà de la (fausse) bonne affaire à conclure, je finis par ressentir un inévitable malaise. Tous ces objets abandonnés me laissent entrevoir autant de vies marquées par une séparation, une disparition, le travail du temps. A qui appartenait ce cartable en cuir avec ses tâches d'encre, ce grand canapé en velours râpé, ce miroir rond peu flatteur, ce tampon-dateur, ce robot ménager, cette machine à écrire rayée, ces poupées russes, ces petites cuillères, et tous ces appareils photos qui suscitent ce matin-là l'intérêt de nombreux touristes français? Je profite de l'absence d'un vendeur pour faire un polaroïd de petits personnages en bois désuets, c'était plutôt joli mais ce cliché a disparu, je le cherche depuis trois jours...
Nous avons résisté, sans trop de difficulté il faut l'avouer, aux diverses propositions alimentaires qui ponctuent la déambulation embouteillée de rigueur et nous n'avons donc pas du tout goûté aux soupes, aux gaufres, aux crêpes, aux sandwiches turcs, aux jus de grenades et aux petits biscuits, nous réservant pour le déjeuner que j'avais prévu de faire au Slörm Café.
Depuis le Mauerpark, il faut revenir vers la station de métro puis emprunter la très large Danzigerstrasse, sur son côté gauche, en admirant les façades colorées des immeubles et une librairie de cinéma visiblement bien achalandée mais fermée.



Au Slörm, côté comptoir, on s'assoit sur des fauteuils de cinéma en velours rouge rabattables tandis que dans la pièce du fond, en compagnie d'un aquarium et d'un couple d'aras bien élevés, quelques fauteuils s'organisent autour de caisses en bois qui font usage de tables basses dans un certain respect de l'inachèvement assûmé. Le chocolat chaud se choisit au lait, blanc ou très noir, le petit sandwich chaud au chèvre et aux figues, avec du miel et de la roquette se grignote en discutant de l'après-midi à venir mais une fois sa dernière miette avalée, on est tellement bien entre les grandes oreilles des fauteuils à velours ras, qu'on a soudain très envie de faire une petite sieste, juste comme ça.
A quelques rues du Slörm, un après-midi lors duquel nous déambulions dans Prenzlauer Berg, nous nous sommes arrêtés au café CK où un garçon s'appliquait à verser lentement de l'eau bouillante sur son café filtre. Ça sentait terriblement bon. Le matcha est délicieux aussi.
Slörm Danzigerstrasse 53
Café CK Marienburgerstrasse 49


Le mieux, c'est d'arriver au Vux avec une petite faim, discrète, supportable, mais qui vous tiraille un peu quand même. Un peu comme quand vous décidez d'aller à Bob's kitchen et que vous savez déjà en chemin qu'un futomaki végétarien et un jus fraîchement mixé vont vous rassasier et vous procurer un sentiment de délectation en vous laissant si agréablement léger. Caché derrière une église, le Vux est un lieu lumineux, calme et tranquille, avec un beau parquet, du mobilier en bois blanc, des fleurs sur chaque table. La cuisine est végétarienne, faite maison évidemment, et chaque bouchée est enthousiasmante. Loin de l'agitation parfois démonstrative et bruyante de Mitte, dans un quartier où nous n'avons croisé aucun touriste, nous avons partagé une soupe de tomates, veloutée et épicée, servie avec un pain maison tout moelleux et encore tiède et goûté la tarte à l'aubergine bien relevée et parsemée de petites graines. En dessert, une tarte coco-citron ultra rafraîchissante, à la texture parfaitement soyeuse, et qui laisse à G. un souvenir impérissable. Une adresse qui vaut le détour, surtout en milieu de voyage, quand on est un peu fatigué.
Vux Wipperstrasse 14


Première tentative à the Barn en milieu d'après-midi: toutes les places sont occupées autour des toutes petites tables basses semi-improvisées. Leurs occupants en pull jacquard et lunettes à monture bois nous ont dévisagés avec une compassion ironique. Je ne prends même pas la peine d'examiner les pâtisseries exposées sur le comptoir.
Deuxième tentative, il est dix-huit heures, on nous informe que la fermeture a lieu dans une minute. Une grande dame brune en imperméable juste avant nous dans la file d'attente, demande à la serveuse dans un français impeccable "Je vais prendre une part de votre cake à la carotte qui me dévisageait depuis la rue". Je préfère goûter le cake au citron, coupé en tranche épaisse, elle-même déposée sur un carton blanc à bords ondulés qui sera glissé dans une pochette en papier brun. Deux minutes plus tard, nous avons convenu de nous arrêter sous un porche élégamment éclairé pour mieux admirer la texture de ce cake au citron au goût prodigieux, délicieusement frais et acidulé.
Troisième tentative en début d'après-midi, deux tabourets en bois recouverts de moumoute nous attendaient. J'ai choisi un flat white corsé et onctueux, il a pris un café et a beaucoup ri en trouvant du sucre super brut présenté dans un pot de fleur en terre. Nous avons partagé un gâteau qui empilait savamment des biscuits et de la ganache au chocolat, ce n'était ni sucré ni écoeurant comme on pouvait s'y attendre mais plutôt fin et délicat comme un dessert de grand-mère sans concession.
A quelques pas de The Barn, n'oubliez pas d'aller flâner à Do you read me? la librairie qui assouvit tous vos désirs de revues internationales à condition de faire abstraction de la placidité poseuse des vendeuses.
Tout près également, l'indispensable RSVP. Dans cette papeterie épurée et lumineuse, on tourne autour d'une unique et immense bibliothèque en bois clair où sont présentés de façon minimaliste et rigoureuse des porte-mines moutarde, blanc ou bordeaux, des cahiers, des carnets, des bloc-notes, souvent en papier brut, sobrement quadrillés en gris clair, avec des couvertures aux couleurs sourdes. Les mètres rubans s'enroulent dans de jolies boîtes en bois aux veines sombres, le coupe papier se dissimule dans un stylet blanc, jamais un dévidoir à scotch ne vous a paru aussi beau, on ne cesse d'être épaté par l'esthétique de l'utile. Dommage que la propriétaire ait un peu malmené la petite fille présente à ses côtés en lui infligeant du calcul mental affligeant et répété.
Dans la même rue que RSVP, n'hésitez pas à faire une pause à Mamecha, un joli salon de thé vert japonais, élégant et tranquille. Ils servent des petites pâtisseries légères et toute la journée de très appétissants bentos préparés par des cuisinières en tablier en lin bleu qu'on voit s'agiter avec souplesse en cuisine, dissimulée derrière un grand noren.
Un peu plus loin dans Mitte, chez Image Movement, toutes sortes de films rares ou expérimentaux en dvd et de grands fauteuils où s'installer pour regarder un documentaire sur un chorégraphe oublié.
The Barn Augustrasse 58
Do you read me? Augustrasse 28
RSVP Mulackstrasse 14
Mamecha Mulackstrasse 33
Image Movement Oranienburgerstrasse 18



Soir de pluie sur la Oranienstrasse toujours très fréquentée. Surpris par la tombée précoce de la nuit en novembre, nous avions erré dans des rues mal éclairées puis avions tenté d'éviter les flaques qui grossissaient dans un quartier d'immeubles anonymes, interrompus de temps à autre par les lumières agressives de cafés au comptoir lustré et sans clients. Au fil des rues désertes et brillantes de pluie, nous avions croisé la jambe siliconée d'un mannequin qui dépassait d'une poubelle en plastique orange.
Première halte pour se sécher un peu à Luzia, dont les flammes rases des bougies ont brûlé les pétales des petits bouquets éparpillés sur les tables en bois. L'endroit est très sonore et un peu froid, vaguement poisseux. J'avale un thé sans intérêt et nous nous enfuyons sous le parapluie à pois. A quelques pas, le bateau ivre était un refuge beaucoup plus intéressant. A la table du fond, il est vraiment plaisant d'écrire, de dessiner, de feuilleter ensemble le journal, de boire un verre de vin délicieux en grignotant des olives, un peu de fromage et une étonnante saucisse épicée en observant la faune hétéroclite et souvent amoureuse se presser au comptoir sous la gracieuse surveillance d'un immense vase de lys roses.
En journée, ne manquez pas de jeter un oeil aux sélections pointues et élégantes de la boutique Voo, à quelques mètres.
Le bateau ivre Oranienstrasse 18
Voo Oranienstrasse 24

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lundi 15 juillet 2013

This is all about Berlin (un feuilleton estival) (2)

//Au café//

Au Katie's blue cat, ça respire le gâteau qui sort du four et le bois ciré. Sur le comptoir et dans la petite vitrine s'empilent et s'alignent les shortbreads natures, brillants de sucre, ceux aux canneberges et aux pistaches et ceux au thé Earl Grey; il y a aussi des scones replets, des cookies blindés de fruits secs et de chocolat, du pain au levain à la mie crémeuse, des barres au citron et en saison, des whoopie pies à la citrouille. Dans la salle, on croise à la fois deux amies américaines venues expérimenter les cookies et le latte, une mère et sa fille qui dévorent un bagel au saumon avant d'aller au cinéma, une grande fille brune cheveux courts, longue jupe moutarde, lunettes en écailles et lecture concentrée de Kundera, une réplique de Lux Lisbon en train de préparer minutieusement des tartines (pain au levain + cheddar + raisin frais) qu'elle dévore avec délectation tandis que son accompagnateur laisse tranquillement fondre un peu de beurre sur les crumpets tièdes, qui, pour les avoir éprouvés, sont irrésistibles.


Tandis que nous partagions une part de carrot cake moelleux et parfumé, une fille est entrée en trombe avec un garçon qui affectait un air dégagé. Ils ont bu un latte en vitesse et sont repartis aussi sec, elle dans son trench années 70 et ses collants côtelés blancs, lui avec son écharpe frangée à motifs géométriques enroulée sans dessus-dessous autour du cou. Ils sont revenus deux minutes plus tard et ont demandé deux bagels à emporter, elle a fourré le sac en papier kraft brun dans son grand tote bag au slogan illisible et ils ont filé.
Tout près du Katie's blue cat, le mardi et le vendredi après-midi, la communauté turque accroche des lampions en papier et aligne ses stands colorés le long de la Spree, l'occasion de se promener entre les piles d'énormes grenades rubis, les petites brochettes qui grillent lentement et les épices entêtantes. Un garçon inquiet demandait aussi à la marchande de fromages ce qui pourrait parfaitement accompagner des gnocchis de betterave.
Dans le quartier, à deux pas du Katie's, vous tomberez forcément sur Vintage Galore, une jolie boutique où l'on fantasme de faire rentrer dans sa valise un abat-jour émaillé, un miroir en teck ou une lampe plissée ainsi que Sing Blackbird, une friperie-café où chiner des jolies blouses aux imprimés vintage.
Katie's blue cat Fridelstrasse 31

Vintage Galore Sanderstrasse 12
Sing Blackbird Sanderstrasse 11


La mise en confiance fut presque immédiate au 2and2: mobilier années 50 soigneusement sélectionné, alignement de Chemex et de bouilloires émaillées Tsuki Usagi, petits dessins adorables sur la carte, mugs rayés dépareillés, défense d'un café trié sur le volet. En milieu d'après-midi, sans avoir déjeuné, il n'était pas trop incongru de commander une part de quiche lorraine. Elle était tellement addictive (pâte maison bien croustillante et fondante, appareil lacté, discrètement fumé, onctueux) que nous en avons commandé une deuxième part. Comme les tartes sont réchauffées doucement pour les tiédir sans les dénaturer, vous avez tout le temps de vous enfoncer un peu dans les fauteuils moelleux et d'évoquer les péripéties de la matinée en sirotant tranquillement votre thé. En dessert, plein de petits gâteaux français (financiers, canelés, madeleines) et une tarte aux pommes normande douce et réjouissante.
Juste en face, de l'autre côté du trottoir, le Melbourne Canteen fut un refuge très agréable quand nous sommes arrivés un soir vers 22h30 après avoir découvert l'appartement que nous allions occuper pendant quelques jours (c'était la deuxième fois à Berlin, c'était avant de retourner au Michelberger, c'était une précaution pour vaincre l'appréhension d'un retour dans un lieu adoré. C'était très bien aussi!). Ils font notamment des supers cocktails et des pies délicieuses, servies brûlantes dans leur petit plat.
2and2 Pannierstrasse 6

Melbourne Canteen Pannierstrasse 57


Ce que j'ai d'abord vu au Meierei, c'est la petite pile rose de Manner sur le comptoir. J'assûme un penchant prononcé pour ces gaufrettes fourrées à la pâte de noisettes, et encore davantage pour celles fourrées au chocolat, emballées dans du papier couleur crème. C'est assez idiot mais je suis très sensible à l'objet en lui-même, la typographie employée, la façon dont s'ouvrent les paquets et le prédécoupage de chaque gaufrette, format domino. J'avais dévalisé un supermarché berlinois la première fois, je les traquais à Vienne et je bénissais la supérette bulgare qui en vendait toute la nuit juste à côté de l'hôtel de Budapest. Mais le Meierei ne se contente pas de proposer des Manner, il sert aussi des spécialités autrichiennes très finement cuisinées dans une ambiance parfaitement congruente (petites gravures alpestres sur les murs crème et vert d'eau). Le leberkäse, servi tiède avec une salade de pommes de terre légère et acidulée, est vraiment épatant, très subtil là où je craignais un simple pain de viande roboratif. En dessert, ne ratez pas le merveilleux apfelstrudel qui mêle généreusement pommes fondantes,  cannelle et fruits secs.
Meierei Kollwitzstrasse 42

D'autres cafés dans le prochain épisode!

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