dimanche 5 octobre 2014

Qui ne ressemble à personne

//Un café à Riga, mais ce n'est pas le propos//

Il a proposé de partir en bord de mer, là où nous étions allés au tout début, quand il fumait des cigarettes la fenêtre grande ouverte, et dans la voiture grise aux sièges écossais, on écoutait du Purcell très fort.
Je ne savais pas très bien lire les cartes routières (je ne comprenais pas la question Est-ce qu'il y a une sortie indiquée par un triangle ?), je n'osais jamais dire que j'avais un peu faim (alors que j'avais très faim), on jouait parfois à se faire deviner des titres de films ou des écrivains et j'étais très mauvaise (car à l'époque, je n'avais pas encore vu de films scandinaves avec un chiffre dans le titre). Je portais des tennis rouge et bleu, lui des pantalons très souples et doux, en velours finement côtelé et aux couleurs passées. Les chambres d'hôtel minuscules avaient vue sur mer pour distraire des papiers peints aux fleurs désuètes. Il faisait la lecture et moi pas trop souvent parce qu'il s'endormait systématiquement, nous en rions encore.

Ce sont des souvenirs doux parce que c'était aussi l'apprentissage minutieux et maladroit de la cartographie intime de l'autre, avant celle des routes côtières.
Cette fois-ci, il y avait assez de soleil pour s'accorder une crêpe au citron en terrasse, dans un village minuscule, en observant une autochtone remplir le coffre de sa voiture de gros tourteaux pour le dîner (s'ensuivit une petite discussion sur les fruits de mer et cette question soulevée par G. "C'est quand même bizarre de nommer fruit quelque chose d'origine animale et pas végétale, non?")
Marcher longtemps et rire beaucoup ont un effet particulièrement exaltant quand on les pratique au bord des vagues, des dunes, des ports et des villas désertes dont on aperçoit la silhouette bourgeoise entre d'épais feuillages que le jardinier de la propriété se garde bien d'élaguer. Aucun de nous ne connait la sensation de se retrouver, l'été, dans une maison de famille, avec des vieilles bandes dessinées dans la chambre et une tarte aux pêches dans le four. Nous parlons de cela.
Le soir nous dormons dans une chambre d'hôtes avec des magazines de jardinage et d'autres de voiles dans le grand panier en osier. Nous nous retrouvons à dîner dans le même endroit que notre hôtesse, mais pas à la même table, ouf. Il y a du bar grillé avec du riz sauvage aux légumes, délicieux. Après le dessert, nous marchons le long de l'eau mais il fait si noir que les flots se confondent avec la nuit et on ne peut pas descendre sur la plage parce que les sandales scandinaves portées avec des collants ne sont pas compatibles avec le sable mouvant. Alors nous écoutons la mer les cheveux emmêlés.
Au petit-déjeuner, il y a de la confiture de rhubarbe et d'abricot sur la nappe à pois mais je me concentre sur la brioche locale, avec des petits raisins secs étonnamment bienvenus. Puis au marché près de l'église, nous grappillons pour le retour quelques tomates et des cocos frais de Paimpol et puis du pain dans une boulangerie qui fait aussi épicerie, salon de thé et lieu de commande pour le couscous du vendredi et le kig ha farz tous les premiers samedis du mois.
Nous marchons, nous marchons, sur les sentiers, sur les galets, entre les rochers recouverts d'algues, le long des chemins où courent les mûriers. Au retour, nous pensions qu'il était trop tard mais, alors que la plupart des gens sirotaient leur café post-prandial, on nous a gentiment installés à une petite table à l'écart, pour voir la mer en se réchauffant autour d'une petite montagne de moules au gingembre et au citron confit. La fumée aurait fait de la buée sur ses lunettes s'il en avait encore porté.
Une dernière promenade avant de rentrer, sur la langue de sable qui avance dans la mer et où il avait évoqué, il y a de ça des années maintenant, du temps des tennis rouge et bleu et des pantalons en velours finement côtelé, la danse lente des méduses telle que la décrit Paul Valéry.
Evidemment, la vie, ce n'est pas que des weekends en bord de mer. C'est aussi les longues journées de travail et rentrer vraiment tard, avec dans les oreilles un milliard d'histoires dures, injustes, cruelles, ou qui rendent tout simplement les gens maladroits de leur existence, ce qui est déjà beaucoup. C'est aussi prendre le train l'angoisse au ventre, la même que lorsque le téléphone sonne alors que ce n'est pas du tout une heure pour sonner. C'est se disputer un peu aussi, de temps en temps, pour des malentendus douteux que catalysent l'angoisse et la fatigue.
Evidemment, il n'est pas nécessaire de partir en bord de mer à chaque fois que la vie trébuche. On peut aussi dîner en terrasse à l'improviste et partager à l'occasion une pizza inattendue, coppa, gorgonzola et pêche pochée. Ou essayer de manger proprement un éclair au citron au soleil, en fin d'après-midi. Aller boire un thé vert et grignoter un cupcake à la myrtille.
Acheter plein de livres et les dévorer, les uns après les autres, comme on dévore les petites crevettes bouquet du samedi, avec une mayonnaise corsée, préparée à la cuillère par G.
Déjeuner tous les mardis à Petite Nature et regretter chaque fois que ni C. ni S. n'habitent ici parce qu'elles aimeraient forcément le Bol Dragon (et le veggie banh mi !).
Commander six madeleines au chocolat pour le goûter (c'est-à-dire que ce sont des madeleines classiques mais entièrement recouvertes d'une couche épaisse comme un petit manteau de chocolat noir. Il dit que ça lui rappelle les madeleines Bijou, en mieux).
Et puis, aller au cinéma voir Saint Laurent et aimer pour toujours le tout début du film, la voix de Saint Laurent au téléphone, et un peu plus tard le moment où Valéria Bruni-Tedeschi essaie un ensemble sous l'oeil aigu, sensible et bienveillant du styliste. Repenser à cette scène me fait monter les larmes aux yeux.

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10 Comments:

Anonymous meliemeliie said...

j'avoue tout, j'ai pleuré. (mais j'aime bien ça)

5 octobre 2014 à 23:51  
Blogger Cécile said...

Ah oui, les millions d'histoires cruelles, et la fatigue, et les malentendus douteux (j'adore cette expression, c'est tellement ça...) ... et puis trouver des moyens pour refaire surface ensemble... j'aime beaucoup ton texte, comme toujours... merci pour ce partage!

6 octobre 2014 à 08:15  
Anonymous Audrey said...

Oh, il y a Valeria Bruni-Tedeschi dans Saint-Laurent ? J'essaye de tanner mon amoureux pour qu'on y aille cette semaine, samedi prochain Beaubourg organise une rencontre avec Bertrand Bonello (ça changera sûrement du bordel ridicule de la masterclass de Xavier Dolan, enfin bref, si j'en parle trop je m'énerve) et je voudrais vraiment l'avoir vu avant, pour comprendre un peu ce qu'il va raconter.
(Je t'écris bientôt, j'ai plein de trucs à te raconter.)

Je t'embrasse,

A.

6 octobre 2014 à 14:51  
Blogger patoumi said...

Amélie: un petit mot de vous alors que j'étais justement en train de lire votre dernière note, ça alors.

Cécile: on a beau s'aimer très fort et se connaître très bien, parfois on s'énerve un peu (sur des trucs futiles, évidemment, sinon c'est pas drôle)

Audrey: on veut TOUT savoir sur la masterclass ! Raconte ! (et le reste aussi :))

6 octobre 2014 à 18:27  
Blogger sylvie said...

f. peut traverser Paris à pied sans manger ; moi, j'ai faim et je me sens, trottinant derrière, une ogresse qui ne pense qu'à ça alors qu'il avance d'un pas léger et résolu. Et en ce moment, moi aussi, je voudrais marcher la nuit au bord de la mer.

7 octobre 2014 à 09:22  
Anonymous Eloustic said...

Est-ce que chez vous aussi l'évocation d'une grande maison de campagne familiale que les étés garnissent de souvenirs d'enfance(s) fait poindre un sentiment jaloux (un peu) et rêveur (beaucoup)?

Je me réjouis que vous ayez aimé le Saint Laurent de Bonello. Cette voix superbe me hante encore depuis quelques jours...

7 octobre 2014 à 17:22  
Anonymous patoumo said...

Sylvie: mais comment font ces garçons qui n'ont jamais faim ?

Eloustic: rêver, un peu. Comme dans L'heure d'été, le (mauvais) film d'Assayas, avec la cuisinière qui sort les gigots d'agneau du four et la famille qui patiente dans le jardin...
Je n'ai pas tout aimé du Saint Laurent de Bonello mais la scène du début ("Monsieur est là pour affaires ?" "Non, je suis là pour dormir", puis sa voix au téléphone qui parle des années noires me laissent un souvenir impérissable.

7 octobre 2014 à 22:51  
Anonymous Ann ie said...

Tout cela me donne drolement envie d'un week-end en bord de mer!

J'ai note precieusement dans mon carnet "c'était aussi l'apprentissage minutieux et maladroit de la cartographie intime de l'autre, avant celle des routes côtières." C'est exactement ca, ce tatonnement, parfois indechiffrable, parfois evident!
La photo donne rudement envie aussi, meme si elle est tres mysterieuse!

8 octobre 2014 à 13:59  
Blogger la. said...

Tes mots ont la même musique que ceux de Delerm, comme les paroles de ses chansons, en plus complexe, comme des variations sur un thème.

12 octobre 2014 à 11:19  
Blogger patoumi said...

Ann ie: oui, et je crois que je préfère même ce genre de week end hors saison...
La photo a été prise au Mitt Café de Riga, on y voit une assiette de riz + champignons/lentilles/myrtilles (!) et un cookie aux flocons d'avoine et aux abricots séchés pour sa part dispensable.

la.: et bien je rougis ^^ Merci !

13 octobre 2014 à 19:18  

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