mardi 11 novembre 2014

Et la fois où tu as, roulé dans la nuit noire...


Le chauffeur de taxi a dit : "Vous êtes sûrs que c'est sur Atlantic avenue ? Je ne me rappelle pas y avoir croisé une agence de location de voitures..."
C'était bien là pourtant, et l'employé très maigre, qui portait un pull col V gris et une chevelure rousse avait davantage l'allure d'un étudiant du M.I.T que d'un loueur de voiture. Il nous a aidé à glisser les valises à l'arrière, il nous a souhaité bon voyage puis il a ajouté que cette petite automobile était d'un format idéal pour les échappées belles alentours. Je n'avais pas trop de mal à le croire.
Tout a commencé par une halte imprévue dans une ville minuscule, au bord de l'eau, là où la terre dessine un crochet dans l'océan sur la carte que je suivais du bout du doigt. Les maisons, immenses, couleur chou à la crème ou meringue fraîche, dominaient les jardins au cordeau où s'éparpillaient dans un désordre maîtrisé des buissons fleuris et des arbres rougissants. La quiétude absolue ambiante était presque inquiétante (peut-être à cause des rocking-chairs en rotin blanc abandonnés sur les paliers et qui ondulaient lentement).
Il a suivi les petites pancartes avec un homard dessiné dessus et, au bout du chemin, il y avait cet endroit presque surnaturel, hors du temps, rustique et délicat à la fois, qui s'appelle Ford's et que nous étions ravis de ne pas avoir raté en route. Sur la terrasse bordée de fleurs violettes, roses et jaunes, presque les pieds dans l'eau, les habitués savouraient lentement leur bol de clam chowder, commandaient un deuxième lobster roll ou sirotaient un thé au citron. C'était le milieu de l'après-midi mais on avait encore le droit de déjeuner, c'était l'automne mais il faisait doux. Les lobster rolls se servaient selon les préférences de chacun, plutôt chauds (le pain est toasté et beurré avec parcimonie, le homard est tiède) ou froids (le pain reste moelleux, le homard est froid et agrémenté d'une mayonnaise aux herbes fraîches et au céleri). Ça me rappelait un peu la distinction que fait Vincent Delerm sur ceux qui, dans les soirées dans des appartements trop petits, se retrouvent dans la cuisine pour refaire des toasts de tarama et qui, selon leurs habitudes, tartinent avant de découper ou l'inverse. Je suis une inconditionnelle de la deuxième méthode, et pour le lobster roll, c'était plutôt chaud et c'était rudement bon. C'est aussi ce que pensaient vraisemblablement les trois jeunes gens arrivés une demi-heure plus tard, avec quelques bières fraîches et un Trivial Pursuit spécial cinéma qui les occupa beaucoup (il y a eu une question que je n'ai pas bien comprise mais ils n'étaient pas d'accord sur la réponse Steven Spielberg).
La nuit est tombée très vite, sombre, épaisse, recouvrant tout, les forêts flamboyantes de l'automne et les fast-food de bord de route, les motels et les station-service. Nous sommes arrivés tard à Provincetown tout au bout du Cape Cod, la dernière ville avant l'océan. On ne pouvait plus dîner nulle part, sauf chez Georges, un bar-pizzeria à l'allure peu engageante mais nous n'avions pas le choix (il y avait bien dans les valises du chocolat Mast Brothers et un ultime compost cookie de chez Momofuku mais les circonstances présentes pour les déguster n'étaient pas optimales). Les banquettes en skaï couleur caramel raté encadraient les tables en mélaminé cheap, dont on devinait le contact poisseux de certaines. Les téléviseurs accrochés en hauteur diffusaient un match de base-ball sans le son. Au comptoir, des clients au physique singulier, arrivaient seuls et le visage triste, enchaînaient les bières et les phrases qui ne se terminaient jamais. Au fond de la salle toute en longueur, un pizzaiolo s'activait devant son grand four. Et ça sentait assez bon. On nous a gentiment expliqué qu'on commandait directement nos pizzas auprès de lui et qu'il nous appellerait par notre prénom quand celles-ci seraient prêtes. Nous prîmes le menu qu'on nous tendait. Ni la Meat Lovers ni la Pepperonissima ne m'inspirait mais la carte précisait qu'on pouvait composer sa pizza avec les ingrédients disponibles, bonne nouvelle. J'ai pris aubergine-saucisse-feta, et une dizaine de minutes plus tard, G. déposa devant moi une pizza fumante, avec une belle pâte qui avait bien bullé sur les bords et le parfum herbacé un peu piquant de la feta fondue. Au goût, c'était loin d'être parfait, en raison de la nature des ingrédients, mais la technique était précise et réussie, la pâte était très bonne, croustillante et élastique sans être épaisse, la sauce tomate était bien assaisonnée, c'était chaud, réconfortant, le fromage faisait plein de fils. J'ai oublié les gens accoudés au comptoir, le match de base-ball qu'on ne pouvait même pas suivre parce que la qualité de la captation dessinait plein de lignes sur l'écran comme dans Les bijoux de la Castafiore, j'ai oublié le skaï marron, les tables collantes, nous avons discuté et je lui ai dérobé quelques gorgées de bière. Et dans cette ambiance bizarre, mélange de conversations très nord-américaines, d'odeur de pain chaud et d'eau de toilette bon marché, j'ai reparlé de ce jour en Finlande, c'était dans une toute petite ville, il y avait un salon de thé russe juste à côté d'une église orthodoxe. Le salon de thé servait du thé glacé délicieux et un gâteau au fromage mémorable mais de ce jour-là, je me rappelle surtout de cette femme russe, les cheveux retenus par un foulard coloré, qui est entrée dans l'église, s'est signée, a embrassé une icône, a allumé des cierges et s'est mise à prier. Moi, assise dans un coin, discrètement enivrée par le parfum des cierges, j'ai ressenti une émotion incomparable en m'apercevant à quel point cette femme était habitée par un sentiment qui m'est inconnaissable, mystérieux, définitivement énigmatique et je l'enviais de pouvoir l'éprouver. C'est très étrange d'évoquer cela devant cette pizza de chez Georges mais je reste émue devant le contraste que promettait la devanture du lieu, son enseigne même, et ce que nous y avons vécu.
Dans les jours qui suivirent, nous avons parcouru des plages immenses et désertes, absolument désertes, sur toute leur longueur. On n'entendait que les vagues et le vent, et nos conversations échevelées. Ces promenades grisantes étaient interrompues par des sessions sandwiches chauds et latte, exploration de supermarché ou, dans un autre style réjouissant, visite tendre et amusante de la maison d'Edward Gorey où dans la cuisine ont été encadrée les notes du restaurant où Gorey prenait tous ses déjeuners (hot dog, toasted bun ou 2 poached eggs in a cup, ham, white toast), je garde l'idée !
Un soir, après avoir hésité longtemps (et quitté un restaurant alors que nous étions déjà installés, hum), après avoir aussi écarté les nombreuses possibilités de dîners que nous imaginions grandiloquents, nous nous sommes retrouvés dans un endroit qui s'appelle Barbone, à quelques kilomètres du très joli Bed and Breakfast où nous sommes restés quelques jours (à cause notamment du granola maison et des muffins café et chocolat du petit-déjeuner. Il y avait aussi un poêle dans chaque chambre, ce qui est assez agréable -rapport aux longues promenades sur les plages ventées). La salle était vaste, réchauffée par un grand four à bois, il y avait peu de monde et la plupart des gens avaient déjà terminé. L'ambiance était très tranquille, la musique était diffusée à un volume décent et on y voyait suffisamment pour ne pas éclairer son assiette avec un téléphone comme je l'ai vu faire tant de fois à New York, dans des lieux où il fallait aussi s'égosiller pour se faire entendre tant la musique, de mauvais goût qui plus est, était forte. La pizza que nous avons partagée était incroyablement bonne, la pâte et la garniture (des meatballs maison, étonnamment délicats, des oignons caramélisés, des olives de kalamata et de la mozzarelle douce, lactée) étaient d'égale qualité. L'assiette de pâtes qui s'ensuivit, des orecchiette maison, irrégulières, épaisses et rebondies, servies dans une sauce relevée à la sauge était tout aussi convaincante. Pendant le dîner, des gens rentraient et avalaient leur pizza comme ça, comme si de rien n'était, alors que je n'avais jamais mangé de pizza aussi délicieuse depuis les vacances d'hiver en Italie.
Toutes ces histoires de pizza pour en arriver à l'une de nos soirées new yorkaises, la fois où j'avais beaucoup insisté pour aller dîner chez Roberta's à Brooklyn. Comme c'était un soir de semaine, il n'était pas nécessaire de s'inscrire sur une liste et d'attendre deux heures sur un coin de bar. Nous avons même eu la chance de nous asseoir dans la deuxième salle, beaucoup plus calme que la première, surbondée, surchauffée, surpeuplée. Fatigante. Alors finalement, c'est un peu étrange de devoir admettre que les pizzas de Roberta's se sont révélées assez quelconques. Délicieuses mais un peu ennuyeuses, elles étaient sans doute meilleures que celles de chez Georges dans la mesure où la qualité des ingrédients était irréprochable mais elles ne procuraient pas du tout le même plaisir, c'était des pizzas parmi les centaines d'autres servies ce soir-là chez Roberta's, elles avaient le goût de l'autosatisfaction, de la répétition machinale, elles n'évoquaient rien d'autre que leur propre signifié. J'étais un peu embêtée. Ça m'a fait repenser au jour où, poursuivant une lubie absurde, nous sommes allés visiter la maison de Mark Twain à Hartford, dans le Connecticut (je dis absurde parce qu'aucun de nous n'a lu Mark Twain. Mais figurez-vous que la maison d'Edith Wharton ne se visite pas en novembre, et que nous étions le 2 de ce mois. Soupir). Mark Twain avait une très belle bibliothèque et de charmantes tapisseries. Après la visite, nous n'avions pas déjeuné, c'était en fin d'après-midi, nous avions un peu de route avant de rentrer à New York. Il faisait un temps exécrable, une pluie froide et drue battait le pare-brise et les rues d'Hartford étaient désertes. Les adresses repérées à l'avance avaient déjà fermé leur porte ou n'existaient simplement plus, nous avancions au hasard. Nous avons traversé plusieurs quartiers décrépits, moroses et gris, mais dans une enclave apparemment hispanophone, je repère entre les gouttes une enseigne aux couleurs criardes qui annonce Fresh Breads / Bakery. Nous arrêtons la voiture. A l'intérieur, comme chez Georges, c'est un peu vieillot, pas très propre, et le téléviseur diffusait une série complètement obsolète que personne ne regardait. Derrière les vitrines, plusieurs sortes de gâteaux, des cheesecakes, de la crème, des pommes, du caramel, mais le sucré ne m'intéresse pas trop. En réalité, ce qui aimante mon regard, ce sont les deux grands plats maintenus au chaud où s'empilent des empanadas particulièrement replets. Pas de fioritures, pas de jolies étiquettes, pas de précision concernant les ingrédients et leur provenance, l'empanada que j'ai choisi est directement glissé dans un petit sac en papier, la vendeuse n'a pas de foulard dans les cheveux, ni un joli vernis, ni un tee shirt graphique, mais un gentil sourire, ah ça oui.
Dans la voiture qui redémarre, je suis impatiente de croquer dans le chausson doré et encore tiède. Une onde de satisfaction me parcourt à la première bouchée. C'est savoureux, équilibré, presque subtil dans sa simplicité. Je fais goûter à G. et je vois bien dans son regard qu'il éprouve exactement la même chose. Le goût de l'inattendu intervient forcément dans nos perceptions mais il y a aussi autre chose, de plus mystérieux, la conjonction d'un savoir-faire hyper maîtrisé avec quelque chose de pourtant imprécis, qu'on devine à l'irrégularité du chausson, à son aspect rustique. Là encore, cet empanada tiède partagé avec G. dans la voiture qui fonçait vers New York dans la nuit désormais tombée et sous la pluie battante, était mille fois meilleur que la pizza chez Roberta's.

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14 Comments:

Blogger Tin of tea said...

Dans ce commentaire, je n'aurais envie que de te citer, rien que pour entendre encore ces mots qui roulent parfaitement les uns à côté des autres. J'en ai l'eau à la bouche et les yeux illuminés, pars, pars encore, pour nous raconter!

11 novembre 2014 à 05:53  
Blogger Cécile said...

Quel plaisir de faire cette balade et de gouter tout cela avec vous!
Moi aussi je me méfie un peu des endroits trop branchés et de leurs saveurs convenues...

11 novembre 2014 à 07:35  
Blogger Mademoiselle A. said...

Quel récit j'ai l'impression de voir et de sentir chaque choses. J'ai eu l'impression de vivre ce voyage avec vous.

11 novembre 2014 à 10:40  
Anonymous Marie said...

C'est magique, les images qui se forment dans l'esprit, les papilles qui rêvent, à la lecture de ton billet, réjouissant ! (On mange de délicieux lobster rolls à Londres, au milieu de costumes de banquiers pressés, avec la lumière qui se réverbère sur les immeubles de la City.)(Et c'est drôle comme ton billet me fait sourire, étant donné que c'est la période de l'année où je m'enfile toutes les saisons de 'Gilmore Girls', mon 'guilty pleasure' de l'automne.)

12 novembre 2014 à 17:29  
Blogger patoumi said...

Tin of tea : merci ! J'aimerais bien partir encore, vite, loin... mais j'avoue que retrouver l'appartement et tous ces petits trucs qui font qu'on s'y sente bien est très chouette aussi :)

Cécile : je n'aime pas surtout quand le service est négligent parce que sûr de son succès. Et c'était un peu pénible à NY les endroits très peu éclairés, bruyants et expéditifs. Je préfère les petites adresses tranquilles :)

Mademoiselle A. : merci ! J'aime raconter les voyages pour les revivre un peu...

Marie : bon, je vais me pencher sur Gilmore Girls ^^ (à défaut de Girls, qui m'exaspère)
Nous avions passé une petite soirée, l'année dernière, à faire des lobster rolls maison, c'était bien !
Plein de bises Marie !

12 novembre 2014 à 21:10  
Anonymous Likeasquirrel said...

Comme une impression de partager cet empenada tiède avec vous en te lisant (je suis bien d'accord pour les lobster rolls, ma préférence va aux chauds). On rêve à la lecture de ce billet, on voyage un petit peu avec vous et c'est beau. (c'est aussi un problème à Montréal, la musique de mauvais goût tellement forte qu'on ne s'entend pas parler sans crier)

14 novembre 2014 à 01:40  
Blogger Ann ie said...

Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

16 novembre 2014 à 11:03  
Anonymous Ann ie said...

La photo est très belle comme toujours, et les mots justes, on s'y croirait! Pour ma part les lobster rolls ont été dégusté en bord de mer à Reykjavik, il fallait les déguster moufles aux mains! On a très envie d'en refaire ici et après lecture de ton post je crois que je vais me laisser tenter!

16 novembre 2014 à 11:04  
Anonymous Peggy said...

Dès la première ligne, j'ai reconnu Boston, je ne sais pas pourquoi. Et j'ai cru revivre à travers tes mots ensuite, un peu de notre voyage de l'année dernière et surtout la drôle d'atmosphère qui régnait à Cape Cod à l'arrière saison.
C'est magnifiquement décrit. Merci.

17 novembre 2014 à 19:13  
Anonymous patoumi said...

Like a squirrel : la pâte de l'empanada était très bonne, un peu résistante au premier coup de dent mais ensuite très douce, fondante. Et la farce était très simple, discrète mais parfaitement assaisonnée. Miam !

Ann ie : c'est amusant de faire des lobster rolls et ça donne l'occasion de faire des photos à la Annie Hall.

Peggy : Cape Cod hors saison est vraiment très spécial mais c'est bien, il n'y a personne, on prend le temps et les plages désertes sont vraiment étourdissantes ! Merci pour les mots gentils !

18 novembre 2014 à 00:13  
Blogger Christine said...

Mark Twain, vraiment, si je peux me permettre, et cela me donne une occasion de laisser un grain de sel, c'est fantastique. L'image qu'on en a en est assez déformée en général, par d'atroces dessins animés sans aucun rapport avec les textes originaux. Les aventures de Tom Sawyer et surtout celles d'Huckleberry Finn sont des inventions de langage hallucinantes et des merveilles de narration... Une vision qui peut t'intéresser aussi de l'enfance, de ses mondes, de son regard froid sur les vanités des adultes. En VO if possible, mais il y en a maintenant de très admirables traductions aussi.

19 novembre 2014 à 14:50  
Blogger patoumi said...

Christine : j'ai eu envie de lire Mark Twain quand la nouvelle traduction est parue il y a quelques années chez Tristram, et puis j'ai lu d'autres choses, ce n'était que partie remise. J'ai adoré visiter sa maison (d'une manière générale, j'adore visiter les maisons d'écrivains...), élégante et imposante.
Sinon, petite fille, j'étais une très grande fan du dessin animé...

25 novembre 2014 à 00:10  
Blogger Christine said...

Moi aussi j'aimais ce dessin animé! Mais grande fille, les livres sont merveilleux, et le dessin animé... un peu moins, après. La nouvelle traduction, si l'envie te reprend de la lire, te causera bien des joies, je pense (ou carrément la VO, que tu lirais certainement aussi sans problème, je suppose.) Et merci, Patoumi pour tes jolis billets (et aussi pour les belles adresses, comme Petite Nature, très chouette!)

30 novembre 2014 à 21:17  
Anonymous patoumi said...

Christine: alors peut-être Tom Sawyer pendant les vacances de Noël :)

15 décembre 2014 à 09:37  

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