dimanche 13 mai 2012

Toutes nos impatiences

L'année de la sortie de OK Computer, j'étais au lycée et comme j'étais une adolescente assez proprette (comprenez complètement coincée à regarder des films des années 60 et à citer Duras à tout bout de champ. En plus, j'avais un cartable hyper sérieux et des bonnes notes), j'avais l'impression qu'écouter Radiohead en boucle était déjà un début de subversion rebelle, d'autant que c'était aussi l'époque du premier disque de Louise Attaque et, comme j'étais sans pitié, je nourrissais une sorte de mépris pour ceux qui leur vouaient un culte à grand renfort de stickers au dos de leurs agendas. Avec R., mon meilleur ami de l'époque, on ricanait savamment pendant les cours de sciences naturelles que nous n'écoutions jamais. Nos positions subjectives étaient dissuasives et nous étions assez seuls, mais l'avions bien cherché.
J'ai souri (de façon un peu crispé, certes, parce qu'en plus, je ne trouve pas ça tellement propret finalement les films des années 60, ni Marguerite Duras) en repensant à cette époque parce que j'ai passé une partie de la matinée à réécouter Radiohead. J'adorais Exit music (for a film) que j'adressais alors secrètement à mes parents, j'aimais aussi l'ampleur de Paranoïd androïd, plus tard celle de Pyramid Song, la mélodie entêtante de Knives out et, celle qui me rend vraiment triste, True love waits.
Une partie de sa vie passée, solitaire et pleine de malentendus, c'est aussi ce que raconte Dominique A. dans un livre élégant et sensible. Sous la couverture vert sapin, en moins de cent pages, on le suit dans les rues glacées de Provins où les pierres n'en finissent plus de cicatriser. Dans cette ville terne, cruelle, et froide où il a grandi, dans cette enclave au milieu des champs de betteraves, l'enfance est passée comme un long train dont on ne connaitrait pas la destination finale.
Des souvenirs de famille assez effrayants aux amitiés maladroites, des humiliations à l'amertume de ne pas se reconnaître dans ce que la vie ne cesse de nous imposer, chaque page, chaque ligne de Y revenir m'a infiniment touchée. J'ai eu l'impression qu'il savait comme moi la difficulté de grandir dans un monde dont on se sent terriblement étranger, qu'on est un peu honteux d'examiner à l'âge adulte et dont on sait pourtant qu'il a largement contribué à nous constituer, avec ses chagrins en creux dont il s'agit d'en faire quelque chose pour ne pas qu'ils prennent toute la place et gagnent en amertume.
Vous pouvez réécouter l'impatience impossible et la mélancolie de la rue des Marais pour avoir une idée de ce que peut provoquer un retour à Provins.
J'ai lu le livre de Dominique A. un soir un peu particulier parce que G., que nous appellerons désormais définitivement et officiellement W., participait à un concert pour lequel, je n'en revenais pas, des jeunes filles avaient écrit son prénom sur des cartons qu'elles agitaient au premier rang de la salle de concert. Moi, hyper discrète, ballerines silencieuses et robe minimaliste, je me suis glissée sur le côté, près de la table de mixage. Autour de moi, il y avait le clan des garçons vestes en velours et celui des vestes en jean, il y avait aussi des gens seuls qui lisaient des petits romans dans la semi-obscurité, me laissant perplexe et curieuse. Et puis le concert a commencé comme ça.
Je peux vous dire qu'on est envahi d'un sentiment très étrange, quand on voit l'effet public que peut provoquer la personne qui se brosse les dents à vos côtés le soir après avoir râlé ensemble pendant une demi-heure sur le dernier film de Tim Burton (et sur Tim Burton en général). La même personne qui se réveille le cheveu broussailleux et le regard brumeux sur la tasse de café au-dessus de la table de la salle à la manger, celui qui picore dans votre assiette les petites pommes de terre sautées de Marianne au Tire-Bouchon, celui qui partage avec vous une glace au yaourt après la plage en août à Biarritz, celui qui vous écoute avec un silence indulgent parler de la nécessité de porter des sabots scandinaves, celui qui offre des places pour un concert de Dominique A. et qui intitule un mail Patoumi en Provins, et bien cette même personne provoque AUSSI chez des inconnus une visible envie de danser ou de secouer sa tête en rythme, y compris (ou surtout) chez les garçons vestes en jean.
Tout cela m'a beaucoup surprise et amusée, et j'ai fêté ce sentiment neuf en allant chercher un plateau de niguiri sushi au Fuji (vous pouvez vous reporter à ce sujet sur un nouveau paragraphe intitulé La question du restaurant japonais dans mon billet sur Rennes).
Le petit piquant du wasabi, le fondant du poisson, l'amertume voluptueuse du chocolat croqué en guise de dessert, les petites vidéos de Rachel Khoo qui rafraîchit et allège l'idée de se retrouver devant une assiette de cassoulet, les charmants dessins d'Isabelle Boinot dans son nouveau livre avec plein d'idées pour le goûter, ont fait passer le temps ingrat de l'attente de son retour et ont dissipé la légère mélancolie liée à l'idée de le partager avec d'autres (beaucoup d'autres filles visiblement!)
Quelques jours plus tard, c'était déjà le 6 mai et nous étions en proie à une autre impatience, un autre espoir. Nous avons tourné en rond dans la ville, nous avons grignoté des fromages dans des cafés assoupis par la torpeur dominicale, le bouillonnement était tout près pourtant. Le soir, à 18h30 place de la mairie, une foule dense, hétéroclite et bavarde se pressait devant un écran géant. Et puis, il y a eu un immense moment de joie très simple, des larmes aux yeux inattendues, des baisers, des bouteilles de champagne, des sourires, un soulagement. Une émotion qu'on ne soupçonnait pas. Le printemps, enfin, allait commencer.
(Depuis, il y a eu une nouvelle robe avec un ruban orange dans le cou, des chaussures prévisibles mais irrésistibles, des tartes aux pommes ultra fines, beurrées et caramélisées en terrasse, un soir où j'annonce une nouvelle super importante concernant le travail à Marianne qui vient s'assurer que nous ne manquons de rien, elle me répond la mine réjouie Mais c'est formidable! Après toutes ces années où l'on vous a vue écrire des tas de mémoires, votre thèse et tout ça!, un dîner de langoustines, de fromages et de fraises et plein de nouveaux projets en tête).

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18 Comments:

Anonymous Georges Perec said...

Puisque, à présent, G. s'appelle W. et que tu parles, dans ce billet, de tes jeunes années... il pourrait tout à fait logiquement être sous-titré "W ou le souvenir d'adolescence" !

13 mai 2012 20:22  
Blogger carnet de notes et menthe à l'eau said...

Ce billet là, c'est du bonheur en barre. Et quelle gloire pour W!

13 mai 2012 21:43  
Blogger M'Zèle Divine said...

Alors, cette fiction que tu apprenais à aimer dans le billet précédent se fredonne également comme une chanson quotidienne. Belle partition que tu nous dévoiles-là et je vous souhaite à W et toi une vague d'intenses émotions musicales !
Beaucoup d'art(s) et d'inspiration créatrice dans ta vie Patoumi, tes mots image s'en saisissent en permanence et ils traceront leur sillon personnel bientôt. J'en suis persuadée !
En attendant : qu'il se traîna en longueur ce dimanche06 mai avant la liesse et le soulagement place de la mairie... qu'elle semble lointaine l'injonction de Dominique A de nous rendre la lumière pendant les Tombées de la nuit... IMPATIENCE :)

Bonne soirée

13 mai 2012 23:17  
Anonymous Florence said...

Désolée pour G./W. et le concours, et je partage votre enthousiasme pour diamanche dernier. J'ai entendu Dominique A. il y a 2 ans dans une toute petite salle, beaucoup de présence et une voix superbe. Je suis curieuse de découvrir son livre.
Amitiés

13 mai 2012 23:39  
Blogger patoumi said...

GP: j'ai faillit choisir ce titre très précisément... et puis finalement pas :)

Carnet de notes et menthe à l'eau: merci!

M'Zèle Divine: ce dimanche m'a paru interminable! Mais j'ai adoré les gens qui ont sorti un drap sur le balcon de leur appartement place de la Mairie sur lequel ils avaient écrit au marqueur: La gauche, acte II - François is back!

Florence: le livre est dur et sombre mais il m'a vraiment beaucoup parlé, vous me direz. Bientôt Copenhague, vos bons conseils dans la poche!

14 mai 2012 00:31  
Anonymous Anonyme said...

Quel billet émouvant, nostalgie...tu sais dire ce qui est fait briller et danser la vie, précisément la sensation de la vie qui passe...mais il nous reste tant de choses à vivre, tant d'êtres à aimer.
Vive nos vingt ans !
Paola #25 ans dans 5 jours

15 mai 2012 01:11  
Blogger (les chéchés) said...

true love waits, je l'ai écouté la première fois chez l'amoureux. elle me rend triste. très fort. souvent parce que je me dis qu'elle résonne tellement fort... elle semble toujours flotter longtemps après l'avoir écoutée...

j'aime être surprise de ce qu'il est, l'amoureux - l'envie de danser provoquée par W., ce sont des choses qui m'émeuvent profondément. l'amoureux l'est encore plus quand je découvre ces toutes petites choses là...
(des chaussures prévisibles? j'ai envie de voir ça!)
et chic, une jolie nouvelle... happy for you, patoumi!

15 mai 2012 09:48  
Blogger avis said...

ça va faire bizarre de voir W a la place de G ^^
bises
Manuela

15 mai 2012 12:15  
Blogger La Lilloise said...

Etrange coïncidence ! Bizarre comme deux personnes qu'on apprécie, chacun de son côté, se trouve en "un même lieu" (si je peux cela comme ça !)...
Laurence

15 mai 2012 18:44  
Anonymous patoumi said...

Paola: c'est tellement chouette d'avoir 25 ans! Je te souhaite un très beau nouveau printemps!

(les chéchés): merci d'écrire des petits messages comme celui-là.
Ici, à la maison, un garçon ne peut pas du tout écouter True Love waits, il trouve ça vraiment trop triste. C'est vrai que c'est dur de l'entendre à la fin "Please, don't leave, don't leave"
Les chaussures sont tellement attendues... je ne me renouvelle pas beaucoup!

Avis: je crois qu'il y tenait très fort...

La Lilloise: oui, ça doit faire bizarre!

15 mai 2012 23:50  
Blogger M'Zèle Divine said...

Nous nous trouvions pas très loin de cette banderole. Mon immense soulagement passé et la satisfaction d'être guérie de ce "cancer de la société" diagnostiqué par un sinistre ministre (finie l'étiquette délétère et honteuse !), je retiendrais de cette soirée la joie radieuse d'une jeunesse qui, pour la première fois, vivait un rêve fou dans un monde rugueux : le basculement d'une nation à gauche d'autant plus doux que fut violente la présidence précédente. Nous avons traîné longtemps place de la mairie, entre sifflements de rejets bien trempés lors de l'apparition télévisuelle de visages ennemis et applaudissements nourris à l'affichage récurrent des résultats, preuve lumineuse sur écran géant que oui, pas de doute, la silhouette bling bling de la stigmatisation, du rejet, de l'intolérance deviendrait ombre prochainement. Elle restera tapie (sous une forme féminine et bonde marine cette fois) mais nous allons un peu respirer pendant 5ans.
Le reste se perd dans les bulles, les verres qui tintent rue de saint-malo, l'ivresse qui gagne les visages heureux mais prudents (l'importance des législatives fendent les conversations). Cette nuit-là fut courte, très courte :)

16 mai 2012 08:48  
Blogger patoumi said...

M'Zèle Divine: d'une manière générale, ce mois de mai m'a fait vivre pas mal de sensations très fortes et contrastées mais ce dimanche là, c'était vraiment un super moment place de la mairie! J'étais sur les marches de l'Opéra et après on s'est rapproché pour écouter le discours... La soirée s'est aussi terminée rue de Saint Malo (bien que je n'aime pas du tout du tout cette rue) au restaurant libanais archi bondé!

17 mai 2012 12:33  
Anonymous shana said...

Ha ben rue de saint malo j'ai testé un resto sénégalais qui tue hier ^^ Tout au bout de la rue, le Mosse Doli.

19 mai 2012 19:43  
Blogger patoumi said...

Shana: je l'avais remarqué aussi! Tu me donnes envie de le tester très vite...

20 mai 2012 12:42  
Anonymous shana said...

Sans hésitation il le faut :) On me l'avait conseillé et franchement c'était très bien :)

20 mai 2012 14:24  
Blogger Lathelize said...

Félicitations pour la bonne nouvelle professionnelle. Et merci pour ces petits billets à la fois précis et évasifs.
Je me demande si tu ne devrais pas consacrer un billet à tes robes voire tes robes et tes chaussures!

23 mai 2012 08:47  
Blogger patoumi said...

Shana: je te redirai!

Lathelize: mes robes sont assez répétitives à vrai dire (je suis assez systématique parce que peu de modèles me vont "vraiment" alors quand j'en trouve un, j'ai tendance à épuiser la série...); pour les chaussures, le résumé est très simple: des ballerines dans des jolies couleurs, une paire de bottes de la Botte Gardiane hyper confortables, tout terrain et jolies en plus, une paire de boots italiennes en cuir vieilli acheté dans une boutique pour enfants et des spartiates en cuir naturel pour les beaux jours! Pas de quoi en faire un billet ^^

28 mai 2012 00:26  
Blogger elisabelle said...

c'est un bonheur de te lire....

29 mai 2012 07:10  

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